dimanche 11 mars 2012

Mentir et venir de loin

A beau mentir qui vient de loin? C’est plutôt le contraire. Lisez ce qui suit.

J’ai connu Mike à la fin de mes études universitaires. Je m’étais inscrit à un programme d’échanges international et on m’avait expédié à Maribor, Yougoslavie. C’était l’époque du communisme, juste avant l’écroulement du pays et la guerre, et j’ai visité plusieurs endroits détruits par la suite.

C’était juste après Tito, dont le portrait se trouvait partout, et j’ai marché dans l’inévitable musée consacré aux cadeaux reçus du monde entier par le dictateur bien aimé : des salles et des salles remplies d’objets sans importance et surveillées comme un trésor par des soldats en uniforme. Les gens étaient charmants, même si la communication n’était pas facile. Hors de l’université, peu de Yougoslaves parlaient anglais et le français était inconnu. Il fallait se débrouiller par signes. L’état contrôlait tout et les travailleurs n’étaient pas trop motivés. Les magasins ne manquaient de rien mais le choix n’était pas grand. À la fin de l’été, quand je suis retourné à l’ouest, j’ai été ahuri devant les vitrines autrichiennes qui croulaient sous les objets de luxe. Je me sentais comme un homme qui sort d’un jeune et qui mange trop gras et trop sucré. Ça donne mal au ventre quand on en a perdu l’habitude.

En Yougoslavie, certains magasins vendaient des objets importés mais ils étaient interdits aux locaux. Seuls les touristes pouvaient les fréquenter. À certains endroits, deux prix étaient affichés : un prix en anglais et en allemand pour les étrangers et un autre pour les Yougoslaves, indiqué seulement en serbo-croate, dix fois moins cher. L’inflation était épouvantable et le dinar perdait une partie de sa valeur à chaque semaine. La moindre babiole coûtait des milliers de dinars, de plus en plus de milliers à mesure que l’été avançait.

Mais la vie était belle à Maribor, avec le vin à un dollar la bouteille, la résidence universitaire, les étudiants de partout en Europe et même un Argentin qui ne parlait qu’allemand et espagnol. Le travail était facile car il n’y avait rien à faire. Les autorités du pays créaient des stages bidon afin d’augmenter le nombre de places à l’étranger pour leurs propres étudiants.

Il y avait là un compatriote, Mike, qui venait de Windsor (Ontario). Mike m’attendait avec impatience mais on a vite réalisé qu’on n’avait pas grand-chose en commun, excepté notre grand amour du hockey. Il était le seul stagiaire à avoir l’anglais comme langue maternelle et il était aussi le seul que personne ne comprenait. Il parlait vite, prononçait mollement et utilisait un vocabulaire très éloigné des manuels d’anglais. Mike avait deux obsessions : ne pas trop dépenser, car il voyageait avec un budget minuscule, et coucher avec une fille avant la fin de l’été, ce qu’il a réussi à faire à force d’essayer. Une petite Allemande a fini par lui céder, plus par lassitude que pour autre chose. Elle n’en pouvait plus de lui dire non.

Mike décrivait à tout le monde les différences entre le Canada et les États-Unis. Quand les autres m’ont assez connu pour me faire confiance, ils m’ont raconté qu’il les faisait rire tellement il avait l’air américain. « L’an dernier, j’étais dans un autre stage et il y avait une Américaine et une Canadienne, et c’était la Canadienne qui avait l’air la plus américaine » avait ricané un Danois.

J’étais un peu d’accord. Mike ressemblait à une sorte de demi-dieu : 50% de Tom Cruise et 50% de porc. Il avait l’air d’avoir trop mangé de hamburgers, plat qu’il nous a préparé quand il a dû faire un souper canadien. Il a fini par me faire confiance lui aussi et m’a expliqué sa grande frustration. Il racontait trois choses sur Windsor (Ontario), sa ville natale, et personne ne le croyait. Ces trois choses étaient :

1) Windsor est au Canada, proche de Détroit aux États-Unis, mais Windsor est au SUD de Détroit

2) Windsor est au sud d’une grande partie de la Californie

3) [à ma grande honte, je dois confesser avoir oublié la troisième chose sur Windsor que personne ne croyait]

Vous doutez, vous aussi? Consultez une carte!

Plus Mike parlait aux Européens de Windsor (Ontario) et des différences entre le Canada et les États-Unis, moins il les convainquait. Les spectateurs croient à la pièce de théâtre parce qu’ils sont venus pour croire, comme disait Marcel Pagnol. S’ils ne veulent pas voir la pièce, elle leur paraît un texte absurde débité par des idiots. C’était l’effet que Mike produisait.

À la fin de l’été, j’y ai goûté à mon tour. Mike a dit à mon amie : « Eloi n’est pas un vrai Canadien ». C’était supposé être une critique sévère. Hélas pour lui, ça m’a fait plaisir. J’étais content de ne pas lui ressembler.

2 commentaires:

  1. Mince alors, et pourtant je suis déjà passée par Windsor et Détroit!!!

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  2. Étrange que ce fait d'importance mondiale t'ait échappé, Grominou;-) Je me creuse la tête depuis l'autre jour afin d'essayer de me rappeler de la troisième chose sur Windsor que personne ne croyait. C'est exaspérant, surtout que personne ne peut me venir en aide.

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