dimanche 30 janvier 2011

Cinq dollars

Lorsque j’étais enfant, j’ai lu un livre dont j’ai malheureusement oublié le titre : l’histoire d’un billet de dix francs (si je me souviens bien) qui se promenait dans un quartier d’une ville de France. Les personnages du livre étaient les gens qui s’échangeaient le billet. Pendant qu’ils le possédaient, le lecteur découvrait qui ils étaient, leurs problèmes et l’importance que cet argent avait peur eux. J’ai retrouvé la même idée dans le film américain 20 bucks, centré sur un billet de vingt dollars. Une scène tirée de cet excellent film (je l’ai vu il y a de nombreuses années alors je ne garantis pas l’exactitude de ce qui suit) : deux adolescents veulent acheter une bouteille d’alcool avec le fameux billet, mais ils n’ont pas l’âge légal. Ils demandent à un inconnu qui va entrer dans le magasin de le faire pour eux. L’homme accepte, prend le billet de vingt dollars, entre dans le magasin, sort une arme, assassine le caissier, vide la caisse, prend une bouteille, ressort, donne la bouteille aux deux jeunes et s’en va. Emportant avec lui le billet de vingt dollars, bien sûr.

J’aime cette idée de billet de banque qui passe d’une main à l’autre, qui est en contact avec beaucoup de gens différents et dont l’importance varie selon la fortune de ceux qui le possèdent.

Je me suis souvenu de ces deux histoires en sortant de chez moi, en novembre dernier, quand j’ai aperçu un billet de cinq dollars sur le sol. Collé au mur de ma maison, petite tache bleue dans le brun des feuilles mortes, il semblait être tombé d’un appartement du haut. Quelqu’un l’avait-il perdu en payant sa pizza? Essayant de deviner comment il avait abouti là, j’ai enjambé la clôture de fer forgé et je l’ai ramassé. Il pleuvait avec force et tout était trempé.

Le billet de cinq dollars qui s’égouttait dans mes doigts, j’ai marché vers le métro en pensant à ce livre de mon enfance et ce film vu il y a des années. Dans quelles mains ce billet était-il passé? À quoi avait-il servi? L’idée romantique de l'utiliser pour un geste spécial m’est venue. Au lieu d’acheter du lait ou du pain, pourquoi ne pas faire quelque chose de mémorable avec ce billet qui, et c’est le cas de le dire, m’était tombé du ciel?

Le problème, bien sûr, c’est que cinq dollars, ce n’est pas grand-chose. Que peut-on faire de spécial avec une aussi petite somme?

En attendant le métro, j’ai essuyé le billet avec un kleenex, je l’ai plié et je l’ai mis dans une poche vide de mon manteau. Durant le trajet, j’ai cherché une idée. La seule qui m’est venue : acheter un livre d’occasion en espérant tomber sur un livre marquant.

Cette idée était plutôt risquée car, pour être franc, je deviens un lecteur difficile. C’est rendu qu’il faut que je lise quinze livres pour en trouver un que j’aime vraiment. Mais que faire de mémorable avec cinq dollars? Je n’ai pensé à rien d’autre. Quelques semaines plus tard, le billet trouvé toujours dans la poche de mon manteau, j’entrais au Colisée du livre, sur Mont-Royal.

Mon plan était de trouver 5 livres à un dollars, afin d’augmenter mes chances de succès, mais ils n’ont presque plus de romans à ce prix. Après une heure, j’avais trois possibilités : Port-Soudan, d’Olivier Rolin, Vandal Love de D.Y. Béchard, et un livre dont je n’avais pas entendu parler mais que j’avais remarqué à cause de son titre : J’ai tué Freud mais il m’en veut encore, de Francine Allard, écrivaine que je connaissais vaguement de réputation mais dont je n’avais rien lu.

Le livre de D.Y. Béchard et celui de Francine Allard coûtaient $4.99, celui de Rolin $1.99. Vandal Love me paraissait un pari plus sûr car j’avais lu des critiques presque délirantes à son sujet. Mais J’ai tué Freud et il m’en veut encore m’intriguait. Que pouvait-il se passer dans un roman qui portait un titre pareil? La quatrième de couverture m’a appris ceci : un psychiatre raconte ses cas à sa femme, qui les répète aux participantes d’un atelier littéraire en prétendant tout avoir inventé, et l’une d’entre elle en fait un roman, dévoilant sans le savoir les secrets d’une femme célèbre, cliente du psychiatre, qu’elle a pris comme personnage principal. Et ce roman devient un succès.

J’ai choisi Vandal Love en me disant que je cherchais un livre mémorable. Je l’ai replacé et je me suis emparé de J’ai tué Freud et il m’en veut encore car une petite bestiole dans ma tête avait commencé à me tourmenter : ma curiosité. Et je me suis rappelé que, l’été dernier, une personne de mon entourage avait lu un livre de Francine Allard et l’avait vanté.

C’est drôle comme les choix qu’on fait viennent souvent d'une série de petites choses.

Eh bien, figurez-vous que j’ai gagné mon pari. J’ai adoré ma lecture. J’ai lu d’une traite J’ai tué Freud et il m’en veut encore, constamment surpris par la tournure des événements, mais convaincu par l’histoire. L’intérêt du lecteur est sans cesse relancé. Le comportement des personnages a beau être parfois déconcertant, voire erratique, on les comprend. Ils sont humains. J’avais l’impression de lire un livre écrit par une personne qui a beaucoup vécu, beaucoup réfléchi, et qui a une personnalité attachante. J’ai su par la suite qu’elle s’était énormément documenté. Une chose est certaine, Francine Allard maîtrise son métier. L’écriture de ce livre témoigne d’une grande virtuosité, développée à force de travail, j’en suis certain.

C’est drôle comme les livres qui nous plaisent sont souvent des surprises.

Comment est-il possible qu’un aussi bon livre ne soit pas plus connu? J’ai cherché sur Internet et, à part une critique élogieuse mais réservée aux lecteurs dans Le Devoir (un petit extrait est repris sur cette page) et celle-ci (tout aussi élogieuse) dans le blogue de Suzan, je n’ai pas trouvé grand-chose. (J’ai su ensuite que ce livre avait été vanté par Voir.)

Il me reste à faire lire ce roman autour de moi, à le faire dédicacer par son auteur dans un salon du livre, et à le mettre dans ma bibliothèque. Et à lire d’autres romans de Francine Allard. Mon billet de cinq dollars aura eu cet effet.

(Épilogue : j’ai fini par lire Vandal Love. Après trente pages extraordinaires, du Garcia Marquez en Gaspésie, le roman m’a paru sombrer dans l’ennui et j’ai fini par l’abandonner. Oui, je sais, je suis un lecteur difficile…)