dimanche 18 décembre 2011

Le livre objet

C’était un roman policier à la couverture bleutée et je n’en connaissais pas l’auteur. Pourquoi est-ce que je l’ai acheté? À cause de son apparence un peu démodée qui lui donnait du caractère? De la première phrase du roman, imprimée sous le titre? Cette phrase m'avait paru curieuse : Il était une fois un homme habitant près d’un cimetière… J’avais quinze ou seize ans, j’étais chez Papyrus, la librairie qui vendait des livres au rabais en face de chez Leméac, librairie disparue depuis longtemps, comme Leméac, Lettre et son, Hermès, les trois autres librairies de ce bout de la rue Laurier qui entre dans Outremont. Maintenant, il n’y a plus qu’un gros Renaud-Bray, installé dans ce qui était à l’époque un cinéma porno, le pussycat. Vieillir n’est pas comme je l’avais imaginé. Je pensais que c’était seulement une dégradation physique alors que ça commence par la disparition du monde de notre enfance : les lieux, les valeurs, les gens.

J’avais quinze ou seize ans et j’ai acheté ce roman policier. Je l’ai lu quelques jours plus tard, un vendredi où j’avais réussi à convaincre mes parents que j’étais trop malade pour aller à l’école. Je n’ai pas pu arrêter avant de le finir, tard le soir, et plus j’avançais, plus j’étais excité. J’étais tombé sur l’espèce enchantée des romans qui envoûtent et qu’on ne peut plus lâcher, un roman policier inhabituel, avec une forte ambiance et un côté fantastique. Garcia Marquez disait qu’il n’aimait pas les romans policiers car l’auteur tord, puis détord. « Tordre est magnifique, mais détordre est décourageant. » Ce roman restait tordu jusqu’à la fin. Et je me promenais dans la maison de mes parents en robe de chambre, mon livre à la main, avide de continuer ma lecture. Sans le savoir, j’avais acheté un classique de la littérature policière, La chambre ardente de John Dickson Carr, titre que j’ai retrouvé il y a quelques années dans une liste de « 30 chef-d’œuvre du roman policier » publiée dans le cahier du salon du livre de Montréal.

Je le google à l’instant. « La chambre Ardente » Dickson Carr. Résultat : 112 000 références…

J’ai lu d’autres Dickson Carr, sans retrouver le même plaisir. J’ai relu La chambre ardente. Pour moi, ce livre est plus qu’une suite de mots. C’est aussi cet objet à la couverture bleutée qui est devant moi en ce moment, imprimé en 1967 dans « Le livre de poche », avec le chat noir hérissé indiquant un roman policier. Les premiers livre de cette collection ont un air démodé qui ajoute à l’ambiance gothique de l’histoire et me rappelle quand j’étais en robe de chambre et que je le traînais partout dans la maison de mes parents. J’aime que la première phrase soit imprimée sur la couverture. Je trouve ça accrocheur, j’aimerais un jour faire pareil.

J’aime l’objet qu’est un livre. Oui, c’est vrai, une bonne partie de ceux que j’achète ne me plaisent pas vraiment et finissent par m’encombrer. J’aurais préféré les avoir sous forme virtuelle pour les effacer sans laisser de trace. Mais j’aime avoir chez moi les livres qui m’ont marqué, tous ensemble dans ma bibliothèque, les uns contre les autres, dans le désordre. Comme ils sont dans ma tête.

La musique s’est dématérialisée et je n’ai pas envie que le livre fasse pareil. Je ne veux pas qu’un roman ne soit qu’une suite de bits décodable seulement avec un appareil. Mon père, qui est beaucoup plus jeune que moi, me dirait que je suis comme un moine copiste en 1460, qui regarde avec méfiance cette nouvelle invention de Gutenberg qui s’appelle l’imprimerie en répétant qu’elle est nuisible car les gens vont moins utiliser leur mémoire et que l’art d’enluminer les manuscrits va disparaître.

Le livre virtuel a des tas d’avantages. C’est écologique puisqu’on n’a plus à utiliser encre, colle ou papier. On peut le télécharger en un instant. Les livres du domaine public ne coûteront rien et les autres devraient être beaucoup moins chers. Actuellement, le libraire prend 40% du prix de vente, le distributeur 15%, la fabrication coûte 10%. Ces 2/3 du prix ne devraient plus exister dans un monde virtuel. Un livre comme le mien, qui coûte 30$ en librairie, pourrait se vendre pour aussi peu que 10$ sous forme virtuelle avec le même profit pour ceux qui restent.

Mais un objet existe davantage. C’est la différence entre un courriel et une lettre. Même si le texte est le même, la lettre a son papier, sa couleur d’encre, sa calligraphie. L’objet a plus de personnalité, il s’impose par sa présence.

Mon père possède un livre intitulé : Rapport du capitaine Pax sur ce qu’il y a de grand et de redoutable dans l’homme, de Joachim Fernau. Je le google à l’instant. Seulement 948 résultats. Il n’est plus en vente depuis longtemps, la bibliothèque de Montréal ne l’a pas, la bibliothèque nationale non plus. En français, ce livre est presque mort.

Et pourtant, il persiste à vivre dans la bibliothèque de mon père. Depuis vingt ans peut-être, il m’intrigue. Chaque fois que je le vois, je me demande de quoi peut traiter une histoire avec un titre pareil. Qu’est-ce qui est grand? Qu’est-ce qui est redoutable? Parfois, je me dis que je devrais écrire ce que je pense qu’il contient avant de le lire, pour voir ce que ça donnerait. C’est ça, l’avantage de l’objet sur le virtuel : sa persistance. Les fichiers s’effacent vite, les formats changent. Les livres de papier vivent plus longtemps et c’est pourquoi ils sont supérieurs.

À la fin des années 50, ma tante avait douze ans et lisait La semaine de Suzette, une revue pour enfants qui publiait un feuilleton : M.P.A. contre cousin Luc. Ma tante aimait trop l’histoire pour attendre les prochains numéros et elle a supplié ma grand-mère de lui acheter le livre. Les années ont passé et elle est devenue biologiste. Lorsque j’ai eu une douzaine d’années, je suis tombé sur ce livre dans la maison de ma grand-mère et j’ai lu cette histoire d’orphelins recueillis par une dame traumatisée par la noyade de son frère et qui habite avec son cousin, que les enfants soupçonnent d’être un criminel.

Aujourd’hui, ma tante est morte, ma grand-mère aussi. M.P.A. contre cousin Luc est dans ma bibliothèque. Je l’ai ramassé à la vente de la maison. Ce livre me rappelle ma grand-mère et ma tante, la maison à Saint-Sauveur et les étés que j’y passais, tous les livres qu’elle contenait, et cette histoire étrange. Il y a trois ans, c’est mon fils qui l’a lu.

Chaque exemplaire d’un livre a une histoire. On ne peut pas en dire autant des fichiers électroniques.

dimanche 30 janvier 2011

Cinq dollars

Lorsque j’étais enfant, j’ai lu un livre dont j’ai malheureusement oublié le titre : l’histoire d’un billet de dix francs (si je me souviens bien) qui se promenait dans un quartier d’une ville de France. Les personnages du livre étaient les gens qui s’échangeaient le billet. Pendant qu’ils le possédaient, le lecteur découvrait qui ils étaient, leurs problèmes et l’importance que cet argent avait peur eux. J’ai retrouvé la même idée dans le film américain 20 bucks, centré sur un billet de vingt dollars. Une scène tirée de cet excellent film (je l’ai vu il y a de nombreuses années alors je ne garantis pas l’exactitude de ce qui suit) : deux adolescents veulent acheter une bouteille d’alcool avec le fameux billet, mais ils n’ont pas l’âge légal. Ils demandent à un inconnu qui va entrer dans le magasin de le faire pour eux. L’homme accepte, prend le billet de vingt dollars, entre dans le magasin, sort une arme, assassine le caissier, vide la caisse, prend une bouteille, ressort, donne la bouteille aux deux jeunes et s’en va. Emportant avec lui le billet de vingt dollars, bien sûr.

J’aime cette idée de billet de banque qui passe d’une main à l’autre, qui est en contact avec beaucoup de gens différents et dont l’importance varie selon la fortune de ceux qui le possèdent.

Je me suis souvenu de ces deux histoires en sortant de chez moi, en novembre dernier, quand j’ai aperçu un billet de cinq dollars sur le sol. Collé au mur de ma maison, petite tache bleue dans le brun des feuilles mortes, il semblait être tombé d’un appartement du haut. Quelqu’un l’avait-il perdu en payant sa pizza? Essayant de deviner comment il avait abouti là, j’ai enjambé la clôture de fer forgé et je l’ai ramassé. Il pleuvait avec force et tout était trempé.

Le billet de cinq dollars qui s’égouttait dans mes doigts, j’ai marché vers le métro en pensant à ce livre de mon enfance et ce film vu il y a des années. Dans quelles mains ce billet était-il passé? À quoi avait-il servi? L’idée romantique de l'utiliser pour un geste spécial m’est venue. Au lieu d’acheter du lait ou du pain, pourquoi ne pas faire quelque chose de mémorable avec ce billet qui, et c’est le cas de le dire, m’était tombé du ciel?

Le problème, bien sûr, c’est que cinq dollars, ce n’est pas grand-chose. Que peut-on faire de spécial avec une aussi petite somme?

En attendant le métro, j’ai essuyé le billet avec un kleenex, je l’ai plié et je l’ai mis dans une poche vide de mon manteau. Durant le trajet, j’ai cherché une idée. La seule qui m’est venue : acheter un livre d’occasion en espérant tomber sur un livre marquant.

Cette idée était plutôt risquée car, pour être franc, je deviens un lecteur difficile. C’est rendu qu’il faut que je lise quinze livres pour en trouver un que j’aime vraiment. Mais que faire de mémorable avec cinq dollars? Je n’ai pensé à rien d’autre. Quelques semaines plus tard, le billet trouvé toujours dans la poche de mon manteau, j’entrais au Colisée du livre, sur Mont-Royal.

Mon plan était de trouver 5 livres à un dollars, afin d’augmenter mes chances de succès, mais ils n’ont presque plus de romans à ce prix. Après une heure, j’avais trois possibilités : Port-Soudan, d’Olivier Rolin, Vandal Love de D.Y. Béchard, et un livre dont je n’avais pas entendu parler mais que j’avais remarqué à cause de son titre : J’ai tué Freud mais il m’en veut encore, de Francine Allard, écrivaine que je connaissais vaguement de réputation mais dont je n’avais rien lu.

Le livre de D.Y. Béchard et celui de Francine Allard coûtaient $4.99, celui de Rolin $1.99. Vandal Love me paraissait un pari plus sûr car j’avais lu des critiques presque délirantes à son sujet. Mais J’ai tué Freud et il m’en veut encore m’intriguait. Que pouvait-il se passer dans un roman qui portait un titre pareil? La quatrième de couverture m’a appris ceci : un psychiatre raconte ses cas à sa femme, qui les répète aux participantes d’un atelier littéraire en prétendant tout avoir inventé, et l’une d’entre elle en fait un roman, dévoilant sans le savoir les secrets d’une femme célèbre, cliente du psychiatre, qu’elle a pris comme personnage principal. Et ce roman devient un succès.

J’ai choisi Vandal Love en me disant que je cherchais un livre mémorable. Je l’ai replacé et je me suis emparé de J’ai tué Freud et il m’en veut encore car une petite bestiole dans ma tête avait commencé à me tourmenter : ma curiosité. Et je me suis rappelé que, l’été dernier, une personne de mon entourage avait lu un livre de Francine Allard et l’avait vanté.

C’est drôle comme les choix qu’on fait viennent souvent d'une série de petites choses.

Eh bien, figurez-vous que j’ai gagné mon pari. J’ai adoré ma lecture. J’ai lu d’une traite J’ai tué Freud et il m’en veut encore, constamment surpris par la tournure des événements, mais convaincu par l’histoire. L’intérêt du lecteur est sans cesse relancé. Le comportement des personnages a beau être parfois déconcertant, voire erratique, on les comprend. Ils sont humains. J’avais l’impression de lire un livre écrit par une personne qui a beaucoup vécu, beaucoup réfléchi, et qui a une personnalité attachante. J’ai su par la suite qu’elle s’était énormément documenté. Une chose est certaine, Francine Allard maîtrise son métier. L’écriture de ce livre témoigne d’une grande virtuosité, développée à force de travail, j’en suis certain.

C’est drôle comme les livres qui nous plaisent sont souvent des surprises.

Comment est-il possible qu’un aussi bon livre ne soit pas plus connu? J’ai cherché sur Internet et, à part une critique élogieuse mais réservée aux lecteurs dans Le Devoir (un petit extrait est repris sur cette page) et celle-ci (tout aussi élogieuse) dans le blogue de Suzan, je n’ai pas trouvé grand-chose. (J’ai su ensuite que ce livre avait été vanté par Voir.)

Il me reste à faire lire ce roman autour de moi, à le faire dédicacer par son auteur dans un salon du livre, et à le mettre dans ma bibliothèque. Et à lire d’autres romans de Francine Allard. Mon billet de cinq dollars aura eu cet effet.

(Épilogue : j’ai fini par lire Vandal Love. Après trente pages extraordinaires, du Garcia Marquez en Gaspésie, le roman m’a paru sombrer dans l’ennui et j’ai fini par l’abandonner. Oui, je sais, je suis un lecteur difficile…)