dimanche 19 décembre 2010

Petits bonheurs technologiques

On vit à une époque formidable.

Bon, d’accord, on ne vit pas à une époque formidable. Depuis trente ou quarante ans, il me semble qu’on a gagné sur certains point (situation de la femme et des gais, fin de la guerre froide…) mais qu’on a perdu sur d’autres (pollution, individualisme, vies stressées, enfants sur le ritalin…). Et sur certaines chose, comme la corruption en politique ou la situation du français à Montréal, on fait du surplace.

En tout cas, on vit à une époque formidable pour les bidules technologiques. Tellement de nouveautés sortent année après année que chacun peut en trouver qui l’excite. Un réparateur de machines à laver la vaisselle m’expliquait il y a un ou deux ans les charmes de son nouveau GPS. On aurait dit qu’il parlait de la vénus de Milo. Je me fous des GPS, mais je serai impressionné quand ils vont conduire à notre place, ce qui va arriver dans dix ans selon un expert en intelligence artificielle de ma connaissance (si vous riez, cliquez ici ou ici). Je ne parviens pas à m’intéresser à la télé HD, malgré les gens estimables que je connais et qui adorent cette chose (je n’ose pas dire « invention »). En fait, je ne parviens pas à m’exciter sur la télé tout court, que je n’écoute à peu près jamais. Je n’ai pas de téléphone « intelligent » (quelle blague, les machines ne peuvent pas être intelligentes puisqu’elles ne pensent pas, du moins pas encore, et surtout pas les téléphones). Mais je n’en reviens pas encore de trouver la réponse à une question en un clic grâce à Google ou de pouvoir mettre l’écriture de toute une vie dans une clef USB.

La nouveauté technologique dont je rêve, c’est une invention qui enverrait quelques sous à l’auteur d’une chanson à chaque fois qu’elle est téléchargée. Notre époque n’est pas généreuse pour les musiciens, et les écrivains seront bientôt dans cette situation à cause des livres électroniques. Côté littérature, je suis très « papier », un texte de blogue est le maximum que j’aime lire sur un écran. C’est peut-être pourquoi l’une des inventions qui m’a le plus excité dans ma vie est l’imprimante laser. Ah, imprimer un texte avec une qualité parfaite! La seule machine qui m’exciterait davantage serait l’imprimante-relieuse, de laquelle sortirait un livre imprimé et relié, comme un livre de poche. Mais bien sûr, c’est une vision très « papier ».

Quoi de plus banal qu’une imprimante laser monochrome? Et pourtant, ça ne fait qu’une dizaine d’années que ces imprimantes sont abordables. J’ai justement acheté l’un de ces premiers modèles abordables. Je n’en revenais pas au magasin, j’ai presque vécu un coup de foudre en la voyant. Une imprimante laser que je pouvais me payer, avec un tiroir pour le papier, comme au bureau! En revenant à la maison, après l’avoir branchée et essayée, j’ai admiré la qualité d’impression presque parfaite. Et je délirais de joie, tandis que ma blonde me regardait avec perplexité.

Maintenant que j’y pense, sa réaction était pas mal proche de la mienne quand le réparateur de machines à laver la vaisselle s'excitait sur les charmes de son nouveau GPS.

Quelques temps après, le fabricant de mon imprimante a cessé de la vendre. J’ai compris pourquoi quand j’ai imprimé mon premier manuscrit, moment où mon fils a appris quelques uns des pires mots qu’il connaît (il les a ensuite enseigné à son petit frère). Ma belle imprimante ne fonctionnait pas aussi bien que prévu. Premièrement, elle était experte dans l’art du bourrage de papier. Mon fils a toujours aimé me voir ouvrir l’appareil par tous les côtés et essayer de retirer la #$%?&* de feuille qui s’était coincée dans les rouleaux, opération souvent très instructive au niveau des pires mots qu’il connaît. Deuxièmement, elle abandonnait parfois son travail au milieu d’une feuille. Après 120 pages correctement imprimées, une feuille blanche à partir du milieu faisait son apparition. J’étais obligé de les examiner l’une après l’autre. Pour un manuscrit de 250 pages, ce n’est pas agréable.

Oui, je sais, il faut s’attendre à ce genre de problèmes quand on achète quelque chose qui vient de sortir.

Avec le temps et avec les manuscrits, j’ai réalisé que les problèmes apparaissaient toujours après 100 pages. Ma belle amie s’échauffait et perdait alors ses moyens. J’ai appris à la laisser refroidir et mon fils a perdu tout intérêt pour l’impression des manuscrits.

J’utilise encore cette imprimante, même si elle a aujourd’hui l’âge d’un dinosaure informatique. Elle est rendue bicolore : le plastique a jauni, et celui du tiroir à papier plus que le reste. De plus en plus souvent, telle une grand-mère qui renverse son gruau, elle parsème les feuilles de taches grisâtres. Les cartouches de toner sont de plus en plus difficiles à trouver. Ça va me faire quelque chose de m’en débarrasser. À force de piquer des colères contre elle puis de lui pardonner, à force de la voir retranscrire mes entrailles (mes manuscrits) sur papier et de ressentir de la fierté en voyant les si belles feuilles, je me suis attaché à elle.

Est-ce que je devrais l’enterrer dans le jardin, comme les poissons rouges de mon enfance?

Oui, j’ai connu la passion dans ma vie. Mais ma relation la plus tumultueuse est peut-être celle qui m’a uni à mon imprimante laser. La technologie fait-elle le bonheur? J’ai presque vécu des moments de bonheur avec cette machine. Presque. Qu’est-ce que notre relation aurait été si elle avait été capable de parler, ce que les imprimantes feront bien un jour, quand les autos se conduiront toute seules? Je l’imagine me dire que c’est normal que les feuilles se prennent dans ses rouleaux étant donné mon style infect et mes problèmes de ponctuation, avant de répliquer aux vilains mots qui plaisent tant à mon fils des injures d’imprimante : « Analphabète! Papier carbone! Faute d’orthographe! Copiste! »