dimanche 7 novembre 2010

Fiction et réalité

Il y a dans mon entourage une personne (il ne lit pas ce blogue) avec qui j’aurai la conversation suivante :

Lui : « J’ai vu le film sur Facebook! Incroyable! Savais-tu que le fondateur de Facebook a… [ici, insérez votre péripétie favorite du film] »

Moi : « Ce n’est peut-être pas vrai. Le film est fictif à 60%. »

Ayant vécu ce dialogue plusieurs fois avec lui, je sais qu’il va me regarder avec un visage inexpressif, changer de sujet, et que je vais l’entendre plus tard raconter à un autre une « histoire vraie » tirée du film.

Eh oui, on en parlait l’autre jour sur l’excellent blogue de Jozef Siroka. Le film The social Network, sur Facebook et son fondateur milliardaire Mark Zuckerberg, ne contiendrait que 40% de vérité. « Je ne veux pas être fidèle à la vérité; je veux l’être à la mise en récit » a affirmé le scénariste. Siroka défend les auteurs en disant que les artistes ne sont pas tenus de respecter la réalité mais de faire le meilleur art possible et que le public est bien naïf s’il va voir un film et s’imagine être informé.

La réalité et l’art ne vont pas bien ensemble. Dans la vie, le détective peut très bien mourir d’une crise cardiaque durant son enquête ou ne jamais trouver le coupable, mais si la même chose arrivait dans le roman policier, l’auteur serait en danger d’accompagner son détective au cimetière suite à la réaction des lecteurs. La fiction contient un certain nombre de lois que l’auteur doit respecter, l’une d’elle étant que le coupable doit toujours être découvert à la fin du roman policier. C’est loin d’être le cas dans la vie.

Une histoire doit avoir un début, une fin et des péripéties, et c’est parce que cette structure est absente que le récit de sa visite chez le médecin que raconte votre grand-maman est si ennuyant… ainsi que les rêves de votre grande sœur. « La vie est une fable racontée par un idiot, pleine de bruits et de fureur, et qui ne signifie rien. » La vie n’a aucun sens, les histoires doivent en avoir un.

Un écrivain qui s’inspire de la réalité doit donner un sens à ce qu’il raconte. Prenons le cas d’un premier ministre du Québec dont le gouvernement battrait des records d’impopularité. Imaginons une histoire sur Jean Charest. On pourrait raconter le drame d’un homme qui n’a pas le talent nécessaire pour occuper son poste. Le décrire comme une personne injustement traitée par les médias et victime d’attentes irréalistes. Un politicien corrompu et détruit par la pourriture qu’il a créée autour de lui. Un naïf, malmené par son équipe. Un obsessif dont le besoin de tout contrôler lui fait commettre énormément d’erreurs.

Toutes ces visions pourraient faire un excellent récit. Mais elles ne sont pas nécessairement vraies. C’est là, je pense, que se séparent la fiction de la biographie. Un auteur qui met en scène Jean Charest a la responsabilité morale de présenter l’image la plus vraie possible. Il doit enquêter sur Jean Charest et montrer fidèlement la réalité qu’il découvrira. S’il s’inspire de lui mais en change plus de la moitié pour faire une meilleure histoire, il n’écrit plus sur Jean Charest. Ça devient malhonnête de présenter ça comme « le film sur Jean Charest ».

C’est là que je décroche de ce qu’on fait les auteurs du film sur Facebook. Oui, ils avaient raison au point de vue artistique d’en changer 60% pour faire un meilleur film, mais ils auraient dû aller au bout de cette logique et changer les noms. Ceci aurait signalé à tous que le film était en très grande partie de la fiction.

Qu’est-ce qui empêchait les auteurs du film d’appeler le personnage principal Joe Watson au lieu de Mark Zuckerberg et le réseau social VirtualFriendship? Réponse : le grand amour d’une partie du public pour les « biopics ». Il y a 500 millions de gens sur Facebook. Un film sur ce réseau est beaucoup plus attirant qu’une fiction et ce film va rapporter davantage.

Hollywood joue sur les deux tableaux. La réalité est changée à 60% pour faire une meilleure histoire, mais on prétend toujours plus ou moins clairement avoir fait une « biopic ». Tellement de gens adorent les histoires vraies, surtout quand elles sont bien juteuses…

C’est le problème que j’ai avec les films « basés sur une histoire vraie » que produit Hollywood à la chaîne. Ils sont hypocrites. Ce sont des fictions qui ne s’assument pas, des films imaginaires déguisés en biographies pour la plus grande gloire, non pas de l’art, mais des revenus qu’ils vont rapporter.