dimanche 25 avril 2010

Blogue au ralenti… écrivain au travail

Comme vous le savez, je suis un écrivain, moi qui gribouille des textes de fiction depuis l’adolescence et qui ai publié il y a un an un premier roman. Le temps est venu pour moi de me remettre à écrire sérieusement, avec toute l’énergie dont je suis capable, au lieu de me disperser et de pondre des bouts de romans dans tous les coins de mon disque dur. C’est pourquoi je serai moins actif sur ce blogue dans les prochains mois. J’avais pensé le mettre carrément en pause, mais ça me manquerait trop. Je vais continuer à publier des textes ici, mais ils seront moins longs qu’avant et apparaîtront plus irrégulièrement. Ils seront aussi plus variés, je crois, enfin on verra. C’est pour une bonne cause : un nouveau roman.

Bien sûr, je continuerai à suivre les excellents blogues que je lis déjà… en espérant en découvrir d’autres.

Si je reste silencieux trop longtemps, ça voudra dire que j’écris vraiment très bien, ou au contraire que ça va mal. Je vais essayer d’éviter les silences prolongés même dans ces situations.

Souhaitez-moi bonne inspiration!

dimanche 18 avril 2010

Le vieux libraire

L’hiver dernier, je me promenais par hasard dans un quartier où je ne vais jamais plus, et je suis passé devant une librairie que j’ai beaucoup fréquentée à l’adolescence. Combien de temps depuis ma dernière visite? 20 ans? Plus? À l’époque, mon père me donnait dix dollars et je me rendais dans cette librairie d’occasion, remplie de livres de qualité qui ne coûtaient pas grand-chose. À cause de ma timidité, je ne parlais jamais au libraire, mais je lui achetais des piles de livres. Je me souviens encore de ses yeux étonnés lorsque j’ai acheté les œuvres complètes de Corneille… jamais lues, d’ailleurs. Déjà à cet âge, je voulais déjà devenir écrivain, et je croyais important d’assimiler tous les classiques.

Il faisait froid, il neigeait, il faisait déjà noir même si nous n’étions qu’autour de six heures. Mu par une impulsion, je suis entré dans la librairie.

À la caisse, le libraire parlait avec une cliente, et il m’a jeté un coup d’œil perçant. M’a-t-il reconnu alors que tellement d’années ont passé? Moi, je l’ai reconnu, même si la dernière fois que je l’avais vu il était dans la force de l’âge et qu’il était maintenant un vieillard. Malgré les années et leur usure, il se tenait bien droit à sa caisse. Ce qui avait le moins changé, c’était sa voix, dans laquelle je reconnaissais son intelligence aiguë, mais une voix plus fatiguée qu’avant.

Je me suis promené dans la librairie, plus petite et qui n’est plus située au même endroit. Ce magasin rapetissé me donnait l’impression d’avoir encore grandi. Le nom de l’endroit est le même, un nom d’une autre époque, l’époque durant laquelle j’ai grandi et qui est donc autant mon époque que maintenant. Les livres usagés me paraissaient vieux et poussiéreux et rien ne m’intéressait. Ça me rappelait la Bible et les personnages de Garcia Marquez qui tombent en poussière avant de mourir.

La cliente racontait au vieux libraire des histoires de sa jeunesse, où des curés bornés interdisaient la danse parce qu’ils jugeaient que c’était une façon de faire à la verticale ce qu’il ne fallait pas faire à l’horizontale. Elle était vive et amusante et ses histoires d’un autre âge me faisaient sourire. J’ai cru comprendre qu’elle avait été actrice. À l’adolescence aussi, je cherchais les trouvailles dans cette librairie en écoutant les conversations du libraire.

J’aurais voulu dire au libraire : « Est-ce que vous me reconnaissez? Je venais souvent ici lorsque j’étais adolescent, c’est moi qui vous achetais des piles et des piles de livres. Vous souvenez vous de moi? Je suis maintenant un écrivain publié, j’ai écrit un roman, je suis sûr que vous l’aimeriez. » Après tout, il y a dans ce roman beaucoup de ce que j’ai acquis en lisant des livres achetés dans sa boutique. M’aurait-il reconnu? Se souvient-il de moi, alors que je me souviens parfaitement de lui, de sa femme et de son associé de l’époque? Que sont-ils devenus, ces deux là? Sont-ils morts? À la retraite?

Le vieux libraire parlait toujours avec la dame, et j’ai décidé de ne pas les déranger. Je reviendrai, j’ai pensé. Je suis parti sans rien dire, sans savoir s’il se souvient de moi et si me parler lui aurait fait plaisir. M’aurait-il seulement reconnu, moi qui ai changé autant que le quartier, que la ville? Ce vieux libraire ne semblait pas avoir changé. Il avait seulement vieilli.

dimanche 11 avril 2010

Labyrinthes

Vous vous souvenez de ce film : une mère et son fils qui courent dans un labyrinthe enneigé, poursuivis par un homme armé d’une hache. The shining. Ou cette bibliothèque labyrinthe dans laquelle errent les moines Guillaume de Baskerville et son disciple Adso dans Le nom de la rose. Il y a quelque chose de fascinant dans cette situation : des humains qui sont prisonniers d’un labyrinthe et qui doivent absolument en trouver la sortie.

J’ai moi aussi été pris dans un labyrinthe dont j’ai eu du mal à sortir. J’avais une dizaine d’années et ma famille séjournait dans une maison des Laurentides, derrière laquelle se trouvaient des champs immenses et une forêt inhabitée. C’était l’hiver et j’étais sorti me promener avec ma tante. Je connaissais l’endroit, mais la neige recouvrait tout et uniformisait le décor. Nous étions allés très loin et j’avais fini par me séparer de ma tante. Je m’étais éloigné d’elle pour vérifier si on pouvait passer d’un champ à un autre en traversant un bout de forêt, et je lui avais crié que je rentrerais seul à la maison. Elle m’avait demandé de revenir mais je n’avais pas obéi parce que j’étais certain de retrouver mon chemin.

Il n’y avait que des arbres et de la neige, aucune maison et aucun être humain. Tout était silencieux. Les champs et la forêt étaient couverts de pistes de motoneige sur lesquelles je marchais, car la neige était durcie et ça m’empêchait de m’enfoncer. Ces pistes se croisaient dans tous les sens, sans logique apparente. Je n’entendais aucun moteur, juste le vent, et je ne voyais que des arbres et de la neige.

À cause de la neige, j’avais perdu mes repères, et je m’étais finalement trouvé désorienté, sans idée de la direction à suivre pour retrouver la maison. J’étais perdu. J’avais crié, mais personne ne m’avait répondu. Ma tante était loin. J’avais attendu, le cœur battant, et puis j’avais recommencé à marcher, suivant les pistes, tournant au hasard, sans deviner où aller, de plus en plus angoissé et sans savoir quoi faire d’autre que marcher. La scène était pareille de tous les côtés. Les sentiers que je suivais tournaient sans cesse et se croisaient. J’étais perdu dans un labyrinthe. C’étaient les pistes qui formaient le labyrinthe, un labyrinthe qui s’étendait sur des kilomètres.

Après beaucoup de temps à marcher au hasard et persuadé que je ne faisais que m’éloigner de la maison, j’avais fini par passer un tournant et me retrouver devant elle. C’était la première que je voyais et ça m’avait pris du temps à comprendre que c’était la bonne, que c’était la maison où je passais les vacances. Je ne la reconnaissais pas tellement j’étais persuadé de m’être perdu. Je me croyais à des kilomètres de distance.

Nous nous retrouvons tous, à certains moments, dans d’autres sortes de labyrinthes. Nous traversons des périodes où nous avons perdu nos repères et où nous ne savons plus de quel bord nous diriger, où nous continuons par habitude à chercher une issue. Écrire un roman est parfois un labyrinthe. On a perdu le fil et on continue à avancer en se demandant si ça vaut la peine et si on va retrouver son élan. Lorsqu’on est dans un labyrinthe, il ne faut surtout pas se décourager, mais continuer à avancer, même lorsque l’espoir disparaît, en se disant qu’à force de continuer, une sortie finira par se présenter.

Jusqu’à maintenant, je l’ai toujours trouvée, même si ça a parfois été long.

dimanche 4 avril 2010

Les mille et une positions

Chaque jour que le bon Dieu me permet de vivre, chaque jour que mon employeur continue à m’employer, je me rends au travail en métro. Il y a deux semaines, alors que je venais de descendre du train et que je me dirigeais vers les tourniquets de la station Square-Victoria en compagnie de la masse des voyageurs, j’ai vu un spectacle qui m’a paru étonnant, presque prodigieux, même si personne ne s’en souciait : une fille lisait un roman en marchant vers la sortie.

Eh oui, parmi la foule des gens qui se rendaient dans les bureaux du centre-ville, mal réveillés, ternes et le visage vide, cette fille avançait, le nez plongé dans l’exemplaire ouvert d’un roman.

Lire un roman en marchant vers son travail! Moi qui n’arrive même pas à lire dans le métro! Tous les jours, des gens lisent autour de moi dans le compartiment, souvent debout, et moi je n’arrive pas à lire même si j’ai un siège. Je m’attaque au sudoku du journal en essayant de le terminer avant d’arriver (j’ai dix minutes) et si je réussis je lis les articles. Un roman? Rien à faire.

En fait, je lis toujours dans une position allongée. Soit couché sur un divan, soit dans mon lit, ce qui est presque aussi bien. Un hamac fait l’affaire, et au pire je me couche sur le tapis, à condition d’avoir un coussin pour ma tête. Je ne lis jamais dans un fauteuil, ni assis à mon bureau, mais je le fais dans une espèce de fauteuil allongé que mes parents possèdent et qui a la forme d’une chaise longue. Mon dos est relevé, mes jambes sont étendues, c’est presque idéal.

Italo Calvino écrivait : « Avoir les pieds levés est la première condition pour jouir d’une lecture. » On pourrait croire à une blague, mais mon cas confirme cette théorie. Certains loustics en concluront que je pourrais lire dans le métro à condition d’oser me coucher par terre ou que la STM me procure un divan.

Je suis capable de lire lorsque je suis assis, car il y a quelques années je lisais dans l’autobus. Je faisais le même trajet chaque matin et il durait 30 minutes, je le connaissais pas cœur, et l’autobus était toujours vide. Je lisais tout ce temps et j’étais bien.

Lire en marchant, l’idée me plaît. Alphonse Daudet racontait, je crois que c’est dans Les lettres de mon moulin, qu’il devait parcourir de grands trajets à pied et qu’il lisait toujours dans ces cas-là. Bien sûr, en Provence il y a plus de cent ans, ce n’était pas trop risqué. Dans mon cas, je finirais à l’hôpital.

Je crois que c’est ce qui me fascine dans cette histoire. Pour lire, je dois me perdre dans le roman, et donc oublier le monde extérieur. Si je parvenais à lire en marchant, alors je me cognerais sur un poteau, ou dans une dame qui pourrait être malcommode et empester le parfum. J’écraserais la queue d’un chien, je tomberais dans une bouche d’égout, je traverserais la rue sans remarquer la lumière rouge et serais expédié dans les airs par un camion, je me perdrais, je buterais sur une borne-fontaine ou glisserais dans des excréments de chien et je m’étalerais sur le trottoir. Je pourrais peut-être, peut-être, lire en marchant si je suivais un chemin de campagne droit et isolé, où aucun promeneur ne me surveillerait.

Cette fille a-t-elle le même emploi depuis tellement longtemps qu’elle s’y rend en somnambule, ses pieds la dirigeant jusqu’à son cubicule? Est-elle un exemple de la fameuse théorie : les femmes sont capables de faire deux choses à la fois, contrairement aux hommes? Mais comment peut-elle voir où elle va si elle est plongée dans son livre? J’aurais dû mieux la regarder. Peut-être qu’elle louchait abominablement, ne lisant qu’avec un œil, tandis que l’autre lui permettait de surveiller les alentours?

Comment peut-on lire en marchant? Il fallait que le roman soit prenant, hein? Qu'en pensez-vous?