dimanche 28 mars 2010

Peut-être un peu con

Une baignoire, un pommeau de douche, un jet d’eau qui coule. Un adolescent de seize ou dix-sept ans qui se savonne. L’adolescent sent une protubérance à son poignet : une petite bosse, à un endroit où il n’y a jamais eu de bosse. Il touche son autre poignet sans rien trouver, tâte de nouveau la bosse. La peur le gagne. Coïncidence étrange, il vient de lire l’histoire d’une femme qui a failli mourir du cancer du sein et qui a découvert une bosse en prenant sa douche. D’accord, sa bosse à elle était au sein, pas au poignet, mais une bosse qui pousse est une bosse qui pousse et l’adolescent se persuade qu’il a peut-être le cancer. L’angoisse monte sans arrêt et il lui semble sentir le poids des métastases qui le rongent, qui se nourrissent de son sang et qui gonflent en lui. Il pense aux cadavres qu’il a vus dans son existence, les corps maquillés du salon funéraire, ou ce gros chien noyé qui s’était échoué au bord d’une rivière. Peut-être qu’il sera bientôt comme ça lui aussi. Les jours passent, durant lesquels il pense à son cancer, tâtant la bosse qui refuse de disparaître. Ah, comme la vie qu’il pourrait perdre lui paraît merveilleuse, comme les petites choses du quotidien goûtent bon, les tartines de confiture, les promenades dans les parcs, le feuillage des arbres, les rires des enfants. Comme il est terrible de mourir jeune, avant d’avoir vécu, avant d’avoir eu sa part de la vie.

Ce garçon, c’était moi, et cette petite bosse, ce n’était pas un cancer. J’ai fini par la montrer à un médecin et je ne me souviens pas de son diagnostic, sauf : « Cesse de t’inquiéter. » Un ou deux ans plus tard, je suis devenu cardiaque : une douleur persistante à la poitrine. Des jours d’angoisse ont suivi, des jours durant lesquels la peur me prenait lorsque la douleur revenait. Ah, comme la vie me paraissait merveilleuse, comme les petites choses du quotidien goûtaient bon, les tartines de confiture, les promenades dans les parcs, le feuillage des arbres, les rires des enfants. La douleur a disparu et je l’ai oubliée, jusqu’à ce qu’elle revienne vers mes trente ans et qu’un médecin diagnostique une douleur musculaire sans importance. Dix-huit ans, c’était un peu jeune pour avoir des problèmes cardiaques, et trente ans aussi.

Eh oui, je suis hypocondriaque, ce à quoi je pensais l’autre jour en lisant cet article qui mentionne que ce problème n’est pas rare chez les écrivains. Et ça me laisse perplexe. Je devrais comprendre mieux que personne, et pourtant je n’y arrive pas. Quel lien peut-il y avoir entre le besoin persistant de noircir du papier et la facilité à s’imaginer qu’on est malade? Bon, d’accord, l’imagination est un élément central de ces deux activités. Mais à part ça? Pourquoi beaucoup d’écrivains sont-ils hypocondriaques?

La peur de mourir pousse-t-elle à écrire? L’hypocondrie vient-elle d’une angoisse qu’on essaie de calmer en la mettant sur papier? Parfois, le sens de quelque chose nous échappe parce qu’on en est trop près. Un lien doit exister, mais je ne le vois pas.

Doit-on forcément se sentir mal pour écrire? Il me semble être poussé par l’amour de la lecture, tout simplement.

Avec les années, mon hypocondrie a tourné au gag. À force de m’imaginer deux fois par an que j’avais le cancer, j’ai fini par ne plus prendre ça très au sérieux. La partie de moi-même qui s’effraie et qui annonce ma fin est toujours là, mais il s’est développé en moi d’autres petites voix qui la ridiculisent et qui lui rappellent ses nombreuses erreurs.

Récemment, la voix hypocondriaque a trouvé un nouvel argument : tout le monde meurt un jour, et je vais donc finir par être malade et en mourir. Quelque chose de terrible arrivera forcément et ça commencera par de petits symptômes en apparence bénins. L’hypocondriaque en moi aura beau avoir eu tort toutes ces années, il finira par gagner.

Et je ressens justement une espèce de poids dans le ventre depuis quelques jours. Un poids qui augmente. Tellement de cancers commencent dans le système digestif… Une tumeur pourrait-elle s’être formée et grossir??? Avec tous les gens autour de moi qui ont le cancer en ce moment, ou qui l’ont eu, est-ce possible que… AAAAAAAAAAhhhhhh!!!!!!!!

Suis-je le seul à avoir remarqué que dans hypocondrie il y a le mot « con »???

dimanche 21 mars 2010

Librairies, bouquineries...

Une bibitte à sucre devient tout émue dans un magasin de bonbons, et j’en sais quelque chose. Mais ce n’est rien comparé au danger qui me guette lorsque je pénètre dans une librairie. Suis-je trop sensible au marketing? Est-ce que j’aime trop les livres? À chaque fois que j’entre dans un de ces endroits, le désir de me ruiner naît en moi. De me ruiner en achetant des livres, bien sûr.

Comme le racontait Italo Calvino dans Si par une nuit d’hiver un voyageur, j’entends les livres. Ils m’appellent, ils me font de l’œil, et si je le pouvais j’en achèterais des dizaines. Il y a les livres-que-je-veux-lire-depuis-longtemps-sans-en-avoir-eu-la-possibilité, les livres-que-je-voudrais-avoir-lus-mais-que-je-n’ai-pas-envie-de-lire, les livres-dont-on-m’a-dit-beaucoup-de-bien-sans-m’avoir-vraiment-convaincu, les livres-que-j’ai-décidé-de-lire-lorsqu’ils-sortiraient-en-poche-et-qui-sont-justement-sortis-en-poche, les livres-que-je-suis-presque-décidés-à-lire, les livres-qui-sont-peut-être-très-bons-mais-qui-sont-peut-être-aussi-très-mauvais, les couvertures affriolantes, les nouveautés irrésistibles, etc.

C’est encore pire au salon du livre, qui me donne l’impression d’être dans mille librairies en même temps. C’est trop, tout simplement. Ça m’épuise et j’en perds le goût d’acheter.

Le problème, c’est bien sûr le prix des livres. Je l’ai réalisé il y a un certain temps : il existe dans ma tête une limite psychologique. Au-dessus de 20 dollars, j’ai peur de prendre des risque, ce qui est dommage car la plupart des nouveaux livres se vendent à 25 dollars ou plus. Beaucoup des meilleurs livres que j’ai lus dans ma vie, peut-être la majorité, ont été des surprises. Les best sellers ont souvent des aspects conventionnels, ce qui est sans doute pourquoi ils parviennent à plaire à autant de gens différents.

J’aime l’objet qu’est un livre neuf, sa perfection inexplorée, j’adore être le premier à ouvrir la couverture et à plier la tranche, à marquer le livre par ma lecture. Bien sûr, ce sentiment cesse brutalement lorsque je pense être tombé sur une nullité, et je me désole d’avoir choisi ce truc au lieu de tel ou tel autre titre. Mais c’est le risque à courir.

Dans les bouquineries, je ressens une impression différente. Les livres d’occasion sont souvent jaunis, écornés, pliés, ils sentent parfois le tabac ou dégagent d’autres odeurs subtiles, ils ont du vécu. Lorsque je suis fatigué, j’éprouve du dégoût devant ces étalages d’objets qui ressemblent à des épaves. Je vois des livres qui ont été à la mode il y a dix ou quinze ans mais qui n’intéressent plus grand monde, des auteurs qui ont été proclamés immortels et qui sont oubliés, d’anciens best sellers qui ont sombré avec leur époque. J’ai l’impression d’être dans un dépotoir de la littérature.

D’autres jours, j’adore fouiller là-dedans et chercher les trouvailles. Quel chemin ont parcouru certains de ces bouquins pour se ramasser là? Tel livre date de 50 ans et semble ne jamais avoir été ouvert. Il n’est même pas coupé. Tel autre a été dédicacé par son auteur à une amie intime. L’amie est-elle morte? S’est-elle brouillée avec lui?

Comme les livres usagés ne sont pas très chers, je prends des risques. J’ai acheté sur une impulsion Le moine de Matthew Gregory Lewis (dans la collection Marabout géant), dont je n’avais jamais entendu parler. Je l’ai beaucoup aimé. Même chose avec Mon oncle Benjamin, de Claude Tillier, un classique moins connu que d’autres, peut-être parce qu’il est amusant. J’avais lu il y a de nombreuses années que Les vivants, les morts et les autres, roman québécois des années 50, était un livre injustement oublié. Je l’ai un jour déniché au Colisée du livre… à un dollar. Hélas, ma lecture ne m’a pas enthousiasmé et l’oubli m’a paru très juste. Pour un dollar le mal n’était pas bien grand.

Sans doute y a-t-il de nombreux livres que j’adorerais mais dont je n’entendrai jamais parler. Peut-être même que chaque librairie en contient une cinquantaine qui me feraient plus tripper que les meilleurs que j’ai lus. J’imagine ces romans peu connus, à la recherche d’un lecteur comme moi, mais nous ne nous rejoindrons jamais… Comment les trouver? Voilà une question à laquelle j’aimerais bien répondre…

dimanche 14 mars 2010

Miss Tolstoy et moi

Un roman est une fiction, un romancier est donc un menteur. Meilleur est le menteur, plus crédible est le roman.

Et tous les bons menteurs le savent : il faut incruster de réel un mensonge pour lui donner des allures de vérité. Certains lecteurs sont parfois étonnés par l’imagination dont j’ai fait preuve, selon eux, en écrivant Sonate en fou mineur, un roman qui semble assez éloigné de ma vie actuelle ou passée. La vérité? Une grande partie de ce qui se trouve dans le roman a des bases dans la réalité, même si je n’en étais pas toujours conscient en l’écrivant.

Prenons par exemple Rachel Tolstoï, personnage de Sonate en fou mineur, descendante du grand écrivain, mélomane et compositrice frustrée. Où ai-je bien pu pêcher cette idée bizarre? Dans mon imagination, bien sûr?

Cette idée sort pourtant de ma vie, plus précisément d’un mariage de la haute société suédoise où, pour des raisons qui seraient trop longues à expliquer ici, j’ai été invité il y a quelques années. C’était un mariage traditionnel à l'extrême, les gens très riches étant souvent très conservateurs. La cérémonie avait lieu dans une somptueuse église de Stockholm, où je me suis retrouvé, déguisé en pingouin dans mon frac de location (car le frac était de rigueur, et non le vulgaire smoking), parmi des gens de la haute société. La mariée était splendide, les bouquetières aussi, le père était chauve, comme son fils aîné. « On a eu droit à deux mètres de cheveux et ensuite c’était fini » plaisantait le père. Il parlait d’une manière qui faisait grimacer ma blonde : avec un accent snob et mêlé de condescendance. C’était la voix de celui qui est habitué à commander aux « inférieurs », et habitué aussi à parler à des comtes. Lorsqu’il me parlait, il était très à l’aise, et je sentais sa condescendance. Ça aurait sans doute été différent si j’avais été un comte. Après la cérémonie, nous sommes allés dans le restaurant trois étoiles où avait lieu la réception, et lorsque j’ai trouvé la place qui m’était assignée, j’ai constaté que ma compagne de la soirée, car dans un tel mariage les invités sont mis en couples, s’appelait Sophie Tolstoy.

Tolstoy comme le grand écrivain, j’ai pensé avec un certain vertige. J’ai donc attendu la demoiselle avec impatience et je l’ai vite interrogée sur son nom. Avec délice, j’ai appris qu’elle était bien une descendante de l’écrivain. Elle m’a raconté certaines choses que j’ai utilisées dans le roman : la plus grande partie de la famille avait fui à la révolution et s’était éparpillés dans divers pays, dont la Suède. Beaucoup de Tolstoy (car c’est ainsi qu’on écrit le nom en suédois) étaient actifs dans les arts, une sorte de tradition familiale. Sophie elle-même était actrice.

Tout en écoutant les discours sur les mariés, en trinquant à leur santé, en savourant les vins fins, tout en essayant de choisir les bons ustensiles parmi ceux dont chaque couvert était équipé et en dégustant les nombreux plats de cette nourriture trois étoiles, je discutais avec Sophie Tolstoy et j’avais beaucoup de plaisir. Bien sûr, un écrivain en développement a beaucoup d’affinités avec une actrice en développement. Sophie n’aimait pas tellement les œuvres de son ancêtre et préférait Dostoïevski, mais ça n’a pas refroidi mon enthousiasme.

À chaque fois que j’entendais la voix snob et condescendante du père de la mariée, je me souvenais que Léon Tolstoï était un comte… et qu’il était très riche. Rien d’étonnant à ce que sa descendante fasse partie de la meilleure société suédoise, même si elle n’était ni snob ni condescendante. Je n’aurais pu rêver de meilleure « dame de table » (comme on dit en suédois) pour ce mariage. Elle avait beaucoup de patience, ce qu’elle a démontré lorsque nous avons valsé ensemble, parmi les autres couples d’invités, et que j’ai failli lui piler sur les pieds deux ou trois fois. Elle a d’ailleurs sa page wikipédia.

Le personnage qui est sorti de cette rencontre n’est pas la charmante Sophie Tolstoy, mais une personne beaucoup plus sombre et tourmentée. Un romancier anonyme a déclaré que ses romans étaient basés sur un tiers de vécu, un tiers d’imaginé, et un tiers lu ailleurs. Les proportions varient selon les écrivains, mais je crois que tous utilisent ces trois éléments. Dans mon cas, ça se fait dans la plus grande naïveté. Lorsque j’écris un premier jet, il me semble tout inventer. Ce n’est qu’en le relisant que je réalise l’origine de certaines idées… tandis qu’elle reste mystérieuse pour beaucoup d’autres. Le thème de la sorcière est une obsession chez moi, peut-être à cause des contes de Grimm qu’on m’a lus dès ma plus tendre enfance. Mais le caractère de Rachel vient surtout de certaines autres personnes rencontrées à ce mariage et dont je préfère ne pas parler.

dimanche 7 mars 2010

Combine de sandwichs aux œufs

Je recevais récemment ce message d’un ami d’école, perdu de vue depuis le secondaire et retrouvé grâce à Facebook, qui est maintenant artiste à Berlin. Il s’appelle Pierre-Paul Maillé. Voici ce qu’il m’écrivait : J'ai adoré ton profil sur ton blogue et ça m'a fait sourire mais surtout rire très fort. Je t'ai bien reconnu à lire sans arrêt; une fois tu es venu chez nous (6ième) et tu n'avais d'intérêt que pour les livres qu'il y avait et tu es reparti avec les Bob Morane que tu adorais à l'époque.

Eh oui, j’étais un enfant fasciné par les livres, et par Bob Morane en sixième année. Un peu trop fasciné, peut-être. Comme l’écrit Pierre-Paul, mon intérêt pour les livres se faisait au dépend du reste de la réalité. Certains de ceux qui m’ont connu ne doivent pas être surpris que j’aie publié un roman. L’étonnant est peut-être que je sois devenu ingénieur et non bibliothécaire, libraire d’occasion, relieur, ou balayeur chez un éditeur quelconque.

Au secondaire, ma passion (pour ne pas dire ma maladie mentale) m’avait inspiré une petite combine. À cette époque, je croyais en une idée étrange : la littérature contemporaine n’était qu’une mauvaise imitation de la littérature classique. Je m’imaginais que le roman ne faisait que décliner depuis Balzac et j’avais décidé de lire tous les classiques importants, de préférence dans la collection Garnier-Flammarion, qui était la moins chère et que je trouvais élégante. Ma mère me donnait chaque jour quelques dollars pour m’acheter un lunch à la cafétéria. Or, nous avions toujours du pain tranché, des œufs et de la mayonnaise à la maison. J’ai eu l’idée de me préparer le soir en secret un sandwich aux œufs, que je mangeais le lendemain avec de l’eau. Je me rendais ensuite à la librairie la plus proche m’acheter un classique édité chez Garnier-Flammarion avec l’argent de mon lunch.

Bien sûr, certains de ces classiques étaient tellement arides que je ne parvenais pas à passer au travers, et je les abandonnais pour « plus tard », un plus tard qui n’est pas encore arrivé pour de nombreux volumes. La littérature gréco-romaine était particulièrement indigeste. D’autres se lisaient pas mal plus facilement, surtout les livres du 19ième siècle.

Par amour des livres, j’ai donc mangé des sandwichs aux œufs pendant des mois (si ma mère lit ce texte, je vais encore me faire tirer les oreilles). Un qui était bien étonné, c’était le libraire qui me voyait presque à chaque midi. Il s’appelait M.Bray, le Bray de Renaud-Bray, qui avait divorcé d’avec M.Renaud pour fonder sa librairie. C’était un vieux monsieur très gentil, un peu timide, avec une belle barbe blanche. M.Bray ne comprenait pas pourquoi un jeune garçon venait acheter un livre classique édité chez Garnier-Flammarion presque tous les jours. Ça lui a pris des semaines, je crois, avant d’oser me demander comment je faisais pour les lire aussi vite. J’ai répondu que je lisais beaucoup la nuit (ce qui n’était pas totalement faux).

Avant que ma mère ne comprenne pourquoi son stock d’œufs baissait constamment, j’ai fini par me tanner des sandwichs, ce qui m’a épargné une bonne punition. De toute façon, je m’étais mis à lire des livres de science-fiction et des livres fantastiques, comme mes amis.

Quelqu’un qui aimait tant lire devait devenir fou de joie au cours de français, pensez-vous. Eh bien, non. De mes lectures obligatoires du secondaire, je garde le souvenir d’un impérissable ennui. J’épargne Maria Chapdelaine, lu en secondaire 3. Mais Agaguk et Poussière sur la ville se retrouvent très hauts dans le palmarès de mes pires lectures à vie. Je me souviens de livres poussiéreux, morts, dont l’histoire ne me touchait d’aucune manière. De livres sans ambiance et aussi excitants que le bottin téléphonique.

Y a-t-il vraiment des gens qui considèrent qu’Agaguk et Poussière sur la ville sont de grands livres, à part deux ou trois énergumènes ayant travaillé au ministère de l’éducation? Est-ce que c’est juste moi, ou est-ce que ces livres ont ennuyé de la même manière des centaines de milliers d'élèves? Mais bien sûr, une lecture obligatoire ne sera jamais aussi agréable qu’une lecture librement choisie, surtout si elle a été génialement financée par une combine de sandwichs aux œufs. Je me serais peut-être révolté si l’école m’avait forcé à lire L’Iliade. Lorsque l’idée venait de moi, elle me paraissait excellente.