dimanche 31 janvier 2010

L'innocence perdue

Mon plus vieux souvenir est d’une précision glacée. Ma mère me chicane, dans le stationnement d’un centre d’achats, suite à un vol : j’ai volé une boîte de semences de haricots. Quel âge est-ce que je peux avoir : deux ans? Trois, tout au plus.

Je me souviens de nombreux détails : le supermarché était un Steinberg sur Van Horne près de Darlington, dans le centre d’achats où il y avait aussi un Miracle Mart avec un aquarium plein de poissons rouges, un aquarium qui me fascinait. Les haricots étaient jaunes. Ce n’était pas un sachet, comme les autres paquets de graines, mais une petite boîte de carton. Rétrospectivement, ce qui me surprend le plus, c’est que ma mère m’ait laissé seul à l’auto pour ramener la boîte que j’avais volée. Jamais je ne laisserais un jeune enfant dans un parking. Le monde a changé et les parents de cette époque ne voyaient pas des pervers dans tous les coins. Lorsque nous étions bébés, ma mère nous laissait dans notre carrosse sur le trottoir et elle entrait seule dans les magasins, comme on le fait encore au Danemark, parait-il.

Un autre de mes plus vieux souvenir peut être daté avec précision : j’ai cinq ans et je suis avec des gens qui tiennent un bébé qu’ils viennent d’adopter. Le bébé ressemble à un ourson car il porte un manteau et un bonnet de fausse fourrure brune. Il a les joues rondes, une expression angélique, et il me paraît être le plus beau bébé du monde. Il arrive de l’orphelinat et est né de parents québécois. Car à cette époque qui ne remonte pas à si loin, on pouvait adopter un enfant à l’orphelinat, on n’avait pas besoin d’attendre des années et de se rendre jusqu’en Chine.

À sept ans et trois mois, en pleine crise d’octobre, j’ai fait paniquer ma mère en étant reconduit à la maison par la police. Mon ami Stéphane Falardeau m’avait entraîné jusqu’à un building près duquel il habitait et il m’avait expliqué que la vue du toit était superbe et qu’on pouvait facilement grimper les échelles d’incendie. Elles étaient vertigineuses et m’avaient paru se rendre jusqu’aux nuages, mais j’avais accepté. J’étais rendu à mi-chemin, et Stéphane presque au toit, lorsqu’une femme qui nous avait vus par sa fenêtre avait alerté la police. Ma mère avait paniqué en voyant l’uniforme de l’homme qui sonnait à la porte, car mon père faisait beaucoup de syndicalisme et elle avait cru qu’ils venaient l’arrêter. C’était la crise d’octobre, la loi des mesures de guerre, et c’était aussi l’époque où le Québec était une société jeune et pleine d’idées de changement. Tout le contraire de maintenant.

Pour certains écrivains, la perte de l’innocence vient de la découverte de la sexualité. Ces écrivains me paraissent bien démodés, et cette innocence-là me semble sortir d’un autre âge. Pour moi, l’innocence de l’enfance est reliée au temps, au changement et à l'absence de la mort. Lorsque j’étais enfant, le temps me semblait avancer à une vitesse tellement lente que la vie paraissait infinie. À l’âge de six ans, la distance entre deux étés semble prodigieuse, peut-être parce qu’on la mesure à l’échelle de notre expérience. Rien ne changeait depuis ma naissance, alors rien ne changerait jamais. Jamais je n’aurais trente ans. Mon père serait toujours ce jeune homme au collier de barbe qui allait travailler au centre-ville en autobus, ma mère cette jeune femme aux cheveux longs. Mes grands-parents ne mourraient pas, ni personne que j’aimais. D’ailleurs, à part un voisin écrasé par un chauffard qui a pris la fuite, la mort a épargné mon entourage pendant la plus grande partie de mon enfance. Je me croyais dans un monde stable, rempli de certitudes, un monde solide.

Les années ont passé, mes grands-parents sont morts ainsi que d’autres gens que j’aimais. Tout a changé autour de moi, de proche comme de loin. Moi aussi, je me suis transformé. L’enfant que j’étais a disparu et est devenu un adulte qui a des enfants à son tour, et c’est peut-être parce que je retrouve en eux ma naïveté d’antan que j’écris ce texte. Le temps passe de plus en plus vite. Les jours de mon enfance duraient plus longtemps que les semaines d’aujourd’hui, qui me semblent passer en un battement de cil, tandis que les changements technologiques s’accélèrent et transforment nos vies.

Tiens, le ipad est sorti. Est-ce la fin du livre papier et le début du piratage en littérature? Il y a dix ans à peine, la musique rapportait plus d’argent que jamais, et puis napster est arrivé. Aujourd’hui, cette industrie est en ruines. Les revenus ont fondu des deux tiers et continuent à baisser. Le même destin attend-il la littérature et les rares écrivains québécois qui en vivent ont-il raison de trembler?

La stabilité du monde de mon enfance n’était qu’une illusion puisque tout se transforme et disparaît. C’est dommage pour les choses que nous aimons, heureusement le même destin attend celles que nous détestons. Somme toute, le monde d’aujourd’hui est meilleur que le monde de mon enfance, et c’est ce qui me console. Après tout, si le monde ne changeait pas, nous vivrions encore dans des cavernes…

dimanche 24 janvier 2010

Ô temps ! Suspends ton vol !

Certaines personnes sont continuellement en retard, mais ce n’est pas mon cas. Non. Absolument pas. Je ne suis pas continuellement en retard, je suis continuellement, euh, au bord d’être en retard si je ne me dépêche pas… et énervé lorsque je ne dois surtout pas être en retard. Quand ma journée commence par une réunion importante ou si je dois me rendre à un rendez-vous délicat, je calcule la durée du trajet avec précision afin de ne courir aucun risque. Je sépare ce trajet en étape et je mesure le temps de chacune, en bon ingénieur, et j’ajoute dix ou quinze minutes de marge de sécurité. Un ingénieur à son meilleur, donc.

Presque à chaque fois, l’ingénieur à son meilleur se ramasse à stresser par peur d’arriver en retard. En général, ma marge de sécurité m’a rendu comme le lièvre de la fable : j’ai lambiné jusqu’à ne plus avoir de marge de sécurité du tout, par exemple en lisant un bon livre, et alors il m’est arrivé un petit imprévu, genre coup de téléphone de ma mère (que je salue et qui est merveilleuse, surtout quand elle lit ce blogue) ou gants disparus parce que je ne les avais pas rangés à leur place… ou parce qu'ils étaient à leur place mais que je ne m'en doutais pas.

Je passe le trajet plongé dans des calculs complexes pour savoir si je vais arriver à l’heure. Comme je me déplace surtout en métro, les surprises sont rares, sauf quand ce métro qui commence à tomber en ruine a une panne, et alors je compte les secondes en me répétant avec angoisse que je serai bientôt foutu. Il m’arrive de courir de la station au bureau, et j’arrive en sueur à la réunion importante, essayant furtivement de reprendre mon souffle, sans faire de bruit et sans trop ouvrir la bouche. J’ai ma fierté, après tout.

Il paraît que certaines personnes sont continuellement en retard par désir inconscient de rendre leur vie plus excitante. Est-ce mon cas? Mon subconscient trouve-t-il ma vie trop plate? Aurait-il préféré être dans la tête de James Bond et non dans celle d’un écrivain en développement? Je préfère penser que je veux profiter de chaque minute de temps libre et que c'est ce qui me pousse à partir le plus tard possible. Ou alors c’est mon charmant côté artiste qui distortionne joyeusement avec mon non moins charmant côté ingénieur…

Ceci n’est rien comparé au cas d’une personne de mon entourage qui tiendrait à garder l’anonymat si je lui posais la question. Cette personne a une horloge interne de type « alternatif » : lorsqu’elle a l’impression qu’il est quatre heures, il est cinq heures trente, et lorsqu’elle calcule qu’une tâche prendra 20 minutes, c’est qu’elle va en prendre 40. Cette personne n’est bien sûr jamais à l’heure, sauf par erreur. Lorsqu’elle arrive à temps en quelque part, cela cause un étonnement général.

J’ai un jour réalisé que je suis particulièrement en retard à certains rendez-vous : lorsque je vais chez le dentiste. Peut-être que mon subconscient essaie de me distraire de ma peur? Heureusement que je ne suis pas James Bond avec un subconscient pareil, n’est-ce pas? Ça serait beau s'il ne parvenait pas à sauver la planète à cause de ses retards continuels, mais c'est vrai que James Bond n'a peur de rien. Moi, j’ai peur de ma dentiste. Elle me rappelle la sorcière de Hansel et Gretel, mais ce n'est pas sa faute: tous les dentistes me font cet effet. Si mon subconscient essaie de me faire oublier ma peur, ça marche. Je ne fais que penser avec angoisse « Est-ce que je vais arriver à temps? », puis « Ouf, je ne suis arrivé qu’avec quatre minutes de retard, presque personne ne s’en est aperçu » jusqu’au moment où la fraise de la sorcière s’enfonce dans ma dent. C’est pareil pour les entrevues d’embauche. (Message pour mon employeur actuel: non, je ne cherche pas de nouvel emploi, ces entrevues remontent à un certain temps.) Ce qui empire mon cas avec les entrevues, c’est ma difficulté à nouer les cravates. Bien sûr, j’ai un petit papier avec des flèches et des dessins et ça a l’air très facile. Mais quand j’essaie de faire comme sur le papier avec ma cravate, ça se passe mal, après dix essais ratés je m’énerve, tandis que le temps passe et que l’entrevue approche… C’est ce qu’on pourrait appeler le supplice de la cravate.

Rien de mieux que commencer une entrevue en arrivant en retard avec une cravate mal nouée, hein?

Au cégep, j’étais un spécialiste des nuits blanches à faire un travail à toute vitesse en me demandant comment j’avais pu ne pas le commencer plus tôt… Je me souviens de rêver, vers quatre heures du matin, à pouvoir arrêter le temps en pressant le bouton d’une machine diabolique, afin de terminer mon travail pendant que la terre entière se serait immobilisée… Mais est-ce que j’aurais fini le travail? Je serais peut-être allé lire un bon livre.

C’est ça, j’ai trouvé pourquoi je suis si souvent presque en retard, mon honneur est sauf et celui de mon subconscient aussi : c’est parce que j’aime trop la lecture et que je passe trop de temps à lire. Ouf!

dimanche 17 janvier 2010

Le ciel est vert!

Je suis en train de lire Reelin’ in the years, sur la carrière de Steely Dan (l’un des meilleurs groupes rock des années 70), et je suis confronté à cette question : comment le talent peut-il être si difficile à détecter? Avant d’être engagés par ABC records, Walter Becker et Donald Fagen, les deux musiciens qui allaient devenir Steely Dan, ont passé une très longue période à tenter d’intéresser à leur musique les experts de l’industrie. Résultat : des échecs, des échecs encore des échecs, rien que des échecs. Ceux dont le métier est d’évaluer le talent les jugeaient bizarres et sans valeur.

Le plus bizarre est peut-être que Becker et Fagen aient persévéré après tous ces refus.

Rien ne bat l’exemple des Beatles, dont le gérant Brian Epstein s’est fait dire non par à peu près toutes les compagnies discographiques (avec des commentaires du genre : « Rentrez à Liverpool, M. Epstein, les groupes à guitare sont finis. ») Epstein en pleurait de rage dans son bureau. Quelques années plus tard, ils étaient le groupe le plus populaire de la planète.

Les groupes à guitare sont finis!!! Dire ça en 1962, juste avant Hendrix, Jimmy Page, Jeff Beck, et tous les autres!!!

C’est pareil en littérature, bien sûr. Les deux écrivains les plus réputés du vingtième siècle sont peut-être Proust et Joyce. Le premier a été rejeté par André Gide et il a dû financer lui-même la publication de Du côté de chez Swann parce qu’aucun éditeur n’en voulait. Le deuxième a encaissé 22 refus pour Dubliners.

Harry Potter? S’il n’y avait que dix éditeurs en Angleterre, vous n’auriez jamais entendu parler de ce livre, puisque les douze premiers l’ont refusé. En trouver un qui a dit oui a pris un an, et cet éditeur hésitait. Il a fait lire le premier chapitre à sa fille de 8 ans et c’est la réaction de la petite qui a tranché la question. Tout ça pour une série de livres adorés par des millions d’adultes quelques années plus tard…

Ces exemples prouvent une chose : la frontière entre le succès extrême et l’échec absolu est très, très mince. Cette idée semble étrange, absurde. J'ai l'impression d'avoir écrit: le ciel est vert, ou les humains ont huit pattes et mangent des cailloux.

Quelqu’un pourrait-il m’expliquer?

D’accord, d’accord, les écrivains et les musiciens s’améliorent avec le temps. Mais ceux qui en sont venus à dominer leur art n’avaient-ils pas dès le début quelque chose de spécial? Et Dubliners ou Du côté de chez Swann ne sont pas des travaux de débutants, ni le premier Harry Potter. Comment ont-ils pu être jugés impubliables? Par André Gide, par 22 éditeurs, par 12 éditeurs?

Lorsque Steely Dan se faisait rejeter par tout le monde, quelques personnes qui pensaient l’inverse ont fini par apparaître. Donc, leur talent était détectable… Les Beatles ont vécu la même chose avec Brian Epstein.

J’aimerais me promener dans un univers parallèle où Brian Epstein n’aurait pas existé. Peut-être écouterions-nous une toute autre sorte de musique.

Est-ce comme le marché boursier, ou (paraît-il) des guenons choisissant les actions par hasard ont parfois plus de succès que les meilleurs experts?

Sans doute existe-t-il beaucoup de grands talents dont on n’entendra jamais parler parce qu’ils n’ont pas eu leur chance. Des gens qui auraient pu bouleverser l’art et la littérature mais qui était dépourvu de persévérance, malheureusement pour eux, et malheureusement pour nous qui ne pourrons pas en profiter.

La persévérance est-elle plus importante que le talent? Le ciel est vert!

Le métier de lecteur de manuscrit doit être le plus difficile au monde. J’imagine ces malheureux se rendant au travail le matin dans la terreur de juger médiocre un manuscrit inconnu qui deviendra un best seller mondial chez un autre éditeur ou qui transformera la littérature… Qu’est-ce qui est arrivé aux 12 pauvres lecteurs qui ont jugé Harry Potter trop mauvais pour être publié? Travaillent-ils encore dans l’édition?

Heureusement que l’Angleterre comptait plus que 12 éditeurs. Manifestement, de nombreux petits éditeurs valent mieux que quelques gros. Ça diminue les chances que tout le milieu commette une erreur épouvantable.

Le ciel est vert!

Il faut croire que ce qu’on appelle « talent » est très difficile à détecter quand il se présente sous la forme d’un inconnu, surtout s’il est original, alors que ce même talent crève les yeux quelques années plus tard. Pourquoi? Je l’ignore. Quelqu’un pourrait-il m’expliquer?

Le ciel est vert! Le ciel est vert!

dimanche 10 janvier 2010

Ma vie de gardien de légumes

Lorsque j’étais à l’université, j’ai occupé pendant l’été un excellent emploi pour un futur écrivain : gardien de nuit (et de légumes) dans un potager communautaire. Ce jardin était situé dans un parc et, sans doute pour des raisons esthétiques, il n’était pas clôturé. Comme de petits malins étaient venus voler des légumes, la municipalité avait été obligée d’engager quelques étudiants qui se relayaient pour le surveiller, et j’étais celui à qui on confiait la plupart des nuits.

Dormir au travail était formellement interdit. Ça n’avait pas empêché un gardien d’amener un lit pliant l’été précédent, et ce gardien avait réussi à ne pas se réveiller lorsque de charmants voleurs étaient venus ramasser des légumes en camion, laissant des traces de pneu dans le gazon près du potager.

Le gardien disposait d’une cabane bien éclairée et de beaucoup de temps, que j’occupais à essayer d’écrire. « Essayer » est le mot clef dans cette phrase, car j’étais encore très jeune et je débutais dans le domaine. Lorsque j’étais tanné, j’écoutais la télévision avec un appareil portatif que j’amenais de chez mes parents, avec qui j’habitais encore. Le canal 12 diffusait toute la nuit des films, puis de très vielles séries américaines que je regardais sans les écouter : je coupais le son et j’essayais de deviner les dialogues à partir de l’image pour ajouter de l’intérêt à l’histoire.

Avec mon perfectionnisme forcené doublé de la naïveté de mes 18 ans, je prenais très au sérieux ma responsabilité de gardiens de légumes, et j’aurais vécu comme une tragédie la disparition d’une tomate. Personne ne s’approchait du potager, ce qui ne m’empêchait pas d’ouvrir l’œil (et le bon). Je devais aussi m’assurer que le parc était désert après 23 heures, ce qui m’emballait moins. J’ai ainsi expulsé deux jeunes filles qui discutaient sur une roche (pardon! mesdemoiselles, pardon!), ainsi qu’un Sud-Américain qui est devenu enragé lorsque je lui ai demandé de partir et qui a menacé de me casser la figure devant sa copine indifférente.

Comme il était impensable pour moi de manquer à mon devoir de gardien, je suis devenu très énervé le soir où je me suis embarré à l’extérieur de la maison de mes parents, vêtu seulement d’un short et d’un arrosoir. Que s’était-il passé? La ville traversait une canicule, d’où mes vêtements presque inexistants, je venais de verrouiller les portes en prévision de mon départ pour le potager, et mes clefs et mon argent se trouvaient déjà dans les poches de mes vêtements de gardien. J’avais eu la fatale idée d’arroser les plantes du balcon avant de me changer. Un coup de vent avait refermé la porte. La maison était vide, le reste de la famille avait quitté la ville pour les vacances.

Torse et pieds nus sur le balcon, sans mes clefs de gardien et sans l’espèce d’imperméable que la ville nous faisait porter, il m’était impossible de me rendre au travail. Il fallait pourtant que j’y sois dans les prochaines minutes, car que se passerait-il si j’arrivais en retard et que des malfaiteurs en profitaient pour filer avec les concombres, hein?

Quand on est mal pris, il faut se calmer et réfléchir au lieu de faire n’importe quoi, je l’ai appris cette nuit-là. Sauf que je ne l’avais pas encore appris. Je me suis précipité au garage et j’ai sorti une échelle d’aluminium que j’ai utilisée pour grimper au balcon de l’étage, espérant entrer par là. Quand j’ai réalisé que cette porte aussi était verrouillée et que je devais casser une vitre, j’ai décidé de le faire à cet endroit. Comme il m’y avait rien sur le balcon pour m’aider, j’ai pensé défoncer la vitre avec l’échelle, que j’ai essayé de tirer jusqu’à moi. Ça a été pas mal plus difficile que prévu.

Au moment où j’avais presque réussi, le voisin est sorti sur son balcon pour me demander pourquoi je faisais tout ce boucan. Je lui ai expliqué mon plan, et il m’a annoncé qu’il avait une meilleure idée (qui était en fait très mauvaise). Il s’est éclipsé et est revenu avec un torchon et une masse à manche court de la taille d’un marteau. « Enroule ta main dans le torchon et cogne avec ça dans la vitre » a-t-il dit.

M’imaginant sans réfléchir qu’il savait de quoi il parlait, j’ai obéi. J’ai encore la cicatrice sur mon bras pour me rappeler ceci :

1) ne pas se fier aux autres quand on va faire quelque chose de dangereux
2) les vitres, c’est dangereux.

La masse a enfoncé la vitre, malheureusement ma main s’est retrouvée de l’autre côté et mon bras sous les débris lorsqu’ils sont tombés. La vitre s’est cassée en étoile et il s’est formé des triangles, certains très lourds. L’un d’eux s’est enfoncé dans mon bras jusqu’à l’os. En me précipitant à la salle de bain pour ne pas tacher le tapis avec mon sang, je me suis fait une deuxième coupure à la jambe. J’ai laissé sur le tapis un chemin de gouttes de sang de la vitre fracturée jusqu’à la salle de bain.

Quelle fut ma première réaction? Qu’est-ce que je faisais lorsque le voisin a cogné à la porte d’en bas parce qu’il s’inquiétait à mon sujet? Je téléphonais à mon supérieur, guère plus âgé que moi, pour lui rapporter que je ne pourrais pas garder les légumes. Je m’imaginais qu’il allait mettre en branle l’alerte rouge pour me trouver un remplaçant, peut-être même qu’il irait surveiller les légumes à ma place. Il est simplement allé se recoucher, ce qui j’ai découvert en gagnant mon poste vers 4 heures du matin, arrivant de l’hôpital le bras plâtré, en écharpe, la blessure recousue. Les légumes avaient été abandonnés. Heureusement, aucun ne semblait manquer.

C’est peut-être cette nuit-là qu’est né mon désenchantement administratif qui a culminé avec le personnage du docteur Philipson, dans « Sonate en fou mineur ».

J’étais donc, j’ose le déclarer, très en haut de la moyenne en tant que gardien de potager… travail d’été que je conseille à tous les écrivains débutants. Les légumes sont des amis discrets, le travail laisse beaucoup de loisirs et la nuit est un excellent temps pour écrire… à condition de ne pas avoir le bras dans le plâtre. J’avais bien sûr cogné dans la vitre avec mon bras droit, moi qui n’avais qu’à lancer la masse pour la fracasser sans risque de blessure. Comme voleur par effraction, on le voit, je me situe à l’autre extrême de la moyenne…

dimanche 3 janvier 2010

Contamination

Voici un truc de scénariste : pour intégrer un sentiment dans une histoire, on introduit un personnage qui exprime avec force ce sentiment. Rappelez-vous Alien. L’astronaute craintive jouée par Veronica Cartwright répète durant le film que les membres de l’équipage vont tous mourir, qu’ils sont condamnés, elle gémit, pousse des cris, etc. Son rôle est d’ajouter de la terreur au film. Si les personnages d’Alien étaient optimistes et persuadés de survivre, le public aurait eu beaucoup moins peur en attendant leur destruction. En d’autres termes, la peur qu’exprime le personnage se communique aux spectateurs.

Je pensais à ce procédé, l’autre jour, en lisant ce texte de mon collègue blogueur Bob August qui raconte s’être habillé chaudement et avoir passé un agréable après-midi dehors au lieu de se plaindre du froid comme le font beaucoup d’autres. Si la peur du personnage d’Alien se communique à nous, n’est-ce pas la même chose avec l’insatisfaction que manifestent certaines personnes en se lamentant sans arrêt?

Il y a quelque chose d’absurde d’habiter le Québec et de se plaindre de la température. Oui, il fait froid l’hiver, et l’été a des périodes torrides et d’autres pluvieuses. Ça a toujours été comme ça et, en moins que le réchauffement climatique ne change irrémédiablement la planète, ça sera toujours comme ça. À quoi bon se lamenter? Il paraît que les gens se plaignaient moins de la température dans les années 50. Le confort moderne nous a-t-il gâté et l’hiver est-il plus difficile à supporter quand on vient de passer une semaine dans le sud? En moins que les gens malheureux soient plus nombreux qu’avant, que ces gens expriment leur douleur en se lamentant et qu’ils se plaindraient d’autre chose si ce n’était pas de la température?

Lorsque je lis les commentaires de lecteurs de certains blogues très lus, comme ceux de cyberpresse, je suis souvent frappé par le dégoût et le mépris présents dans certaines réactions. Certaines personnes semblent détester tout ce qui les entoure, et ces personnes insultent facilement ceux qui ne partagent pas leur point de vue. C’est pourquoi j’aime beaucoup les blogues littéraires, par exemples ceux d’Allie et de Grominou, parce que les échanges sont polis et respectueux des autres opinions.

Le Québec est loin d’être parfait, mais comme le disait le héros de Jésus de Montréal, nous aurions pu naître au Burkina Faso. Entendez-vous souvent des gens dire que nous sommes chanceux de ne pas être nés au Burkina Faso? Moi, ce que je lis et ce que j’entends, c’est que le Québec est pas mal minable comparé à New York ou à la Californie. Je lisais l’autre jour cet article du New York Times où on a essayé de mesurer le niveau de bonheur des habitants de chaque état américain. L’état de New York était le dernier, la Californie l’un des derniers. Le premier? La Louisiane, qui est aussi l’un des plus pauvres. Les gens obsédés par l’argent sont pourtant légions, et les lamentations à ce sujet courantes. De toute manière, les Américains ne sont pas un modèle à suivre au niveau du bonheur. Les gens les plus heureux de la planète seraient les Danois, et je vous invite à lire cet article qui tente d’expliquer pourquoi…

On est riche quand on est comblé par ce qu’on possède et qu’on ne changerait pas de vie avec plus d’argent, dit-on. Certaines personnes sont riches avec un petit salaire, tandis que d’autres ne seront jamais riches, même s’ils héritent de millions. J’imagine qu’un des secrets du bonheur est ceci : avoir des attentes raisonnables et savoir profiter du verre à moitié vide, parce qu’il ne sera jamais plein.

Quoi de plus triste qu’un enfant gâté devenu adulte et qui pense que tout lui est dû, que rien ne satisfait jamais parce qu’il en veut toujours plus? J’ai rencontré plusieurs de ces cas pathétiques dans ma vie, et ces gens m’ont empoisonné l’existence en me contaminant par leur insatisfaction, comme le personnage d’Alien m’a contaminé par sa peur ou comme les gens qui vomissent dans les blogues me contaminent par leur négativisme. Est-ce la conséquence du matérialisme et de l’individualisme? Les enfants gâtés devenus adultes me semblent de plus en plus nombreux, et les gens aux attentes impossibles aussi.

Voici donc ce que je nous souhaite pour la prochaine décennie : moins de matérialisme, moins d’individualisme, plus de générosité et des attentes raisonnables. Je rêve? Permettez-moi de me laisser aller au délire en ce début d’année. On se plaint souvent la panse remplie, comme me le disait un ami en regardant des photos de cette demoiselle. Et c’est bien dommage.