dimanche 3 octobre 2010

Les billets perdus

Je me trouve dans un wagon du métro, samedi vers 18h00, après avoir fait ma marche de 12 kilomètres qui me sauve à chaque semaine de la maladie mentale (j’ai un travail stressant et j’écris des romans) et que je recommande à tous. Je suis sur la ligne bleue, en route vers mon cher Villeray, quartier qui devient de plus en plus intéressant. Le wagon est assez plein. La plupart des sièges sont occupés mais personne n’est debout.

Une fille entre et se met à crier : « Excusez-moi, j’ai besoin d’aide. Je dois partir de Montréal. J’ai perdu mon billet d’autobus et il faut que je parte dans une heure, est-ce que je peux faire appel à vous pour avoir un peu d’argent? Il me manque 21 dollars! » Je la regarde. Est-ce que c’est une junky en mal d’héroïne? Elle est jeune, assez bien habillée, ses cheveux sont propres, elle semble polie et bien élevée. Son visage ne montre aucun signe d’abus.

Plusieurs personnes fouillent dans leur poche. Je ne bouge pas. La fille fait le tour, ramasse les sous, remercie chaleureusement tout le monde. « Merci pour votre générosité. Merci beaucoup. C’est très gentil. » Sur le siège devant moi, une vieille dame est émue. Elle a les cheveux teints en noir et des lunettes, des vêtements démodés. Elle essaie fébrilement de sortir son porte-monnaie de son sac, en tire des pièces de monnaie qu’elle donne à la fille, et lui dit quelque chose qui semble important mais que je n’entends pas. Ça doit être un conseil car la fille répond : « Merci, c’est une bonne idée, je vais faire ça. » Peut-être un moyen de récupérer le billet d’autobus?

La seule chose qui cloche dans le numéro de la fille, c’est qu’elle est trop calme. Si j’avais perdu mon billet et que j’étais obligé de mendier pour m’en payer un autre, je serais rempli d’émotions : honte envers moi-même, gêne de m’adresser à des inconnus et d’avouer ma gaffe, peur de rater mon autobus. Mais elle est peut-être calme de nature? Ce n’est peut-être pas un numéro? Peut-être que c’est vraiment une jeune fille mal prise et que je suis une crapule de ne pas l’aider?

J’ai de l’argent dans ma poche et je pourrais lui donner son vingt dollars. Si son histoire était vraie, si elle avait vraiment perdu son billet, je le ferais avec plaisir. Sauf que je suis à peu près certain que c’est un mensonge, que cette fille nous manipule, qu’elle a inventé cette belle histoire pour nous tromper et ramasser des sous. J’ai envie de lui dire : « Je t’aiderais si je te croyais. Mais je ne te crois pas. » Me cracherait-elle au visage?

Elle s’assoit sur un siège près de moi et compte les sous ramassés. Il me semble finalement qu’elle est un peu cernée, mais est-ce que ça en fait une junky? Et si je me trompais? Si ce n’était qu’une brave fille mal prise?

J’ai de la peine pour la vieille dame devant moi. On voit qu’elle se soucie de la fille, qu’elle compatit, qu’elle éprouve de la solidarité pour les autres. Tout en la trouvant bien naïve, j’espère un peu qu’elle ne réalisera jamais qu’elle s’est fait avoir et qu’elle conservera cette belle attitude. C’est beau, la générosité.

Il y a quelques années, un gars m’a abordé dans un parc du centre-ville, un type costaud. « N’ayez pas peur, il m’a dit. Je suis un prisonnier en libération conditionnelle, je dois retourner à la prison d’ici deux heures sinon je serai en bris de condition, mais j’ai perdu mon billet et il me manque seulement 10 dollars pour en… Tabarnak! » Il s’était mis à sacrer parce que je m’éloignais sans même l’écouter. Pourquoi? Parce que deux ou trois mois plus tôt le même gars m’avait abordé à peu près au même endroit pour me raconter la même histoire, la libération conditionnelle, le billet perdu, le dix dollars qui lui manquait, et je l’avais cru. Je lui avais donné son dix dollars et j’étais content de lui rendre un si bon service. Il m’avait oublié, sans doute parce qu’il avait abordé et trompé des tas d’autres personnes depuis, mais je me souvenais de lui.

Je venais de réaliser que je m’étais fait avoir.

Il y a deux ou trois ans, un vélo a fait son apparition dans notre sous-sol. « C’est un homme qui me l’a laissé, m’a dit ma blonde. Un gars qui a eu une malchance incroyable! Il a besoin d’argent pour acheter des médicaments pour son fils, je lui ai prêté vingt dollars, il va avoir l’argent mardi et il va venir me rembourser. Il m’a laissé son vélo en garantie. »

« Tu ne reverras jamais ton vingt dollars » j’ai dit. Quel cynisme, hein? J’aurais aimé me tromper. Mais le vélo est toujours dans notre sous-sol car le gars n’est jamais revenu. Le pire : j’ai réalisé que je connais sa fille, qui est encore une enfant. Elle est d’une beauté rare et excellente à l’école. Mais, même avant l’histoire du vélo, j’avais senti une douleur en elle.

Ça doit bien arriver qu’on tombe sur des personnes sincères et qu’on leur refuse notre aide. Avec tous les menteurs qu’il y a, les probabilités de vérité sont minces. Alors on dit non. C’est ça qui est plate avec ces gens qui nous mentent pour avoir de l’argent : ils nous rendent méfiants. La générosité, c’est beau, et eux ils gâchent ça. En se servant de nos meilleurs sentiments pour nous tromper, ils finissent par nous faire agir comme si tous ceux qui demandent de l’aide sont des crapules.

5 commentaires:

  1. Les vrais nécessiteux sont les principales victimes des crosseurs.

    Pour ma part, je crois n'avoir quêté une seule fois dans ma vie. J'étais presque en retard pour le boulot et je n'avais pas eu le temps de passer à la banque. J'avais besoin d'un passage sur le métro, alors j'ai quêté à l'entrée de l'édicule.

    J'ai quêté le montant exact dont j'avais besoin, quelque chose comme 2,25$. Je devais être foutrement convaincant pcq en l'espace de 5 minutes, j'ai reçu le montant demandé!

    ;)

    RépondreSupprimer
  2. Je me suis moi aussi fait faire le coup des médicaments pour un enfant, heureusement seulement pour deux ou trois dollars. Le gars est effectivement rentré dans une pharmacie après, mais allait-il s'acheter des cigarettes? Je ne le saurai jamais. Mon mari m'a trouvé naïve, mais en toute connaissance de cause je préfèrais me faire fourrer qu'avoir sur la conscience l'idée que sa fille n'avait peut-être pas eu ses médicaments ce soir-là. Mais je suis d'accord avec toi, c'est vraiment dégueulasse d'abuser de la bonté des gens, et oui, à la longue ça rend cynique et insensible.

    RépondreSupprimer
  3. Tu as regardé cette jeune femme avec l'oeil observateur d'un écrivain, c'est ce qui me frappe.

    Pour le message lui-même, je me suis moi aussi fait avoir, par les larmes, d'autres fois, on utilise le prétexte d'un enfant ... c'est vrai qu'on devient plus sceptique. Alors, je sors mon sixième sens et mon sens d'observation de l'écrivain, et je m'essaie à jauger.

    RépondreSupprimer
  4. @Trader, Grominou et Venise: vous avez bien raison et ça me fait plaisir de lire qu'on a partagé un peu les mêmes expériences. Trader, peut-être que le fait que tu avais vraiment besoin de l'argent est ce qui t'a rendu convaincant.

    RépondreSupprimer
  5. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

    RépondreSupprimer