samedi 4 septembre 2010

Bob n’aurait pas été fier de moi

À tout moment, contre lui, dans son dos, sur ses épaules, il sentait un corps lourd s’abattre. Il tournoyait alors sur lui-même, fauchant l’air de sa carabine vide dont il se servait à nouveau comme d’une massue. Pas à pas, il reculait sous les assauts de ces créatures issues de ce qu’il pensait encore être un cauchemar. À chaque seconde, il avait l’impression qu’il allait être submergé.
- Bob Morane, Commando épouvante.

J’ai beaucoup fréquenté Bob à une autre époque de ma vie, celle de mes onze ans : Bob Morane, héros sans peur et sans reproches, un être parfait à mes yeux d’enfant. « Le commandant », comme disait son fidèle compagnon Bill Ballantine, le géant écossais amateur de whisky. Bob lui répondait toujours de ne pas l’appeler commandant, ce à quoi Bill répliquait : « Entendu, commandant! », gag répété dans de nombreux livres et qui me paraissait très comique.

J’étais en sixième année et mes amis et moi étions fous de Bob Morane. C’était à celui qui posséderait le plus de ses romans, compétition facilement gagnée par Fabrice, l’enfant riche de ma classe, dont la pile de ses Pocket Marabout était aussi vertigineuse que la taille de sa maison. Relire aujourd’hui un de ces livres est une curieuse expérience. Seul dans un bureau, désarmé, Bob est menacé par les dacoïts, secte de tueurs fanatiques à la solde de son ennemi l’Ombre jaune, et l’écho d’une terreur délicieuse me revient. Mais je ne ressens plus cette terreur, je ne fais que m’en souvenir, comme lorsque Bob triomphe je me souviens de mon soulagement d’enfant. L’adulte que je suis se demande : J’aimais ces livres, vraiment? L’abîme avec celui que j’ai été me paraît gigantesque.

Les problèmes qu’un écrivain doit affronter sont toujours les mêmes. Décrire la beauté, la douleur, faire passer des émotions avec des mots, c’est difficile, et les livres de Bob Morane me paraissent bien maladroits. Voici comment Bob vit la mort de son ami Bill (ne vous inquiétez pas, il n’est pas vraiment mort) : « Le chagrin, l’incompréhension devant l’irréparable pesaient comme une chape de plomb sur la nuque de Morane, le forçant à ployer les épaules, à baisser la tête, tout en murmurant inlassablement : Ce n’est pas possible… » Une chape de plomb qui pèse sur la nuque. Hum.

Les femmes amoureuses de Bob Morane abondent dans ses aventures. Miss Ylang-Ylang, Tania, elles sont toujours magnifiques, leur amour est toujours discret, et il ne se passe jamais rien car Bob n’est que vaguement flatté. Un adulte trouve ce comportement des plus étranges, mais pas un garçon prépubère. À onze ans, j’aimais bien les filles, mais je préférais les poissons d'aquarium, et ce que je désirais vraiment, c’était devenir le prochain Guy Lafleur. Ou sauver l’humanité, comme Bob.

Mon collègue blogueur Bob August le faisait remarquer : les livres de Bob suivent une recette dans laquelle Bob finit toujours par triompher. Bien sûr, nous avons tous appris que la vie n’est pas si belle. Mais si Bob avait connu la défaite, l’enfant que j’étais aurait été traumatisé. Je n’étais pas encore prêt à affronter cette pénible vérité : les méchants l’emportent parfois.

Il reste l’imagination de l’auteur, Henri Vernes. Vampires géants, OVNI communiquant avec une autre dimension et qui s’avèrent issus d'une expérience de l’armée américaine ayant mal tourné, génie du mal ayant réussi à se rendre immortel, dont le système se détraque et qui se retrouve devant un double fou, voyages sur tous les coins de la planète, incluant le Québec… Vernes se documentait soigneusement. Lorsque Bob assiste à un match du hockey au Forum (dans Terreur à la Manicouagan), il observe des spectateurs lancer sur la glace des pièces de monnaie réchauffées dans leurs mains afin d’aider leur équipe. Je croyais tout savoir sur le hockey, sport que je pratiquais avec fort peu de succès (fiche à vie : 0 but, deux passes, dont l’une était une erreur du marqueur) mais j’ignorais ce procédé.

Le samedi suivant, je me retrouve comme d’habitude à l’arena et je raconte cette histoire à mes amis. Personne n’a entendu parler du stratagème et nous décidons d’essayer. Chacun sort quelques sous que nous chauffons dans nos doigts et nous réussissons à les lancer sur la glace, à peu près au même endroit, sans nous faire repérer. Nous observons la suite avec intérêt. Allons-nous voir ce qui se passe dans le livre?

Un entraînement commence et les joueurs se font dire de patiner en rond. Un joueur arrive à l’endroit piégé et… crac, il tombe! Un deuxième tombe aussi, un troisième, les premiers se relèvent mais il en tombe d’autres, car nous n’avons pas économisé sur les pièces, et nous rions et rions… La chaleur des pièces a fait fondre la glace, qui a gelé de nouveau et elles s’y sont incrustées. Hélas, un joueur à l’esprit scientifique observe l’endroit où il est tombé. Il creuse dans la glace avec son patin, ramasse quelque chose et patine vers son entraîneur comme un chien qui ramène un bâton… Mes amis et moi déguerpissons. Je réalise aujourd’hui que ce moment est celui de ma vie où l’influence des aventures de Bob a été la plus forte, et mon héros n’aurait pas été fier de moi. J’ai lu des milliers de pages où le bien lutte contre le mal et en triomphe, et j’en ai retenu la manière de perturber une pratique de hockey. Comment me défendre? Puis-je plaider l’influence maléfique de l’Ombre jaune?

4 commentaires:

  1. AHHH! Je m'ennuyais de tes billets! J'étais également un fan de Bob Morane!

    Pour ton histoire à l'aréna, je plaiderais l'influence maléfique de l'innocence de l'enfant (aussi pire que celle de l'Ombre Jaune!) ;-)

    Remarquable également de constater la qualité du texte des romans que nous lisions à 12,13 ou 15 ans, n'est-ce pas?

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  2. Elle est bien bonne!
    Je me souviens du truc des pièces de monnaie, et d'ailleurs j'ai encore le Bob Morane en question.
    Je m'étais toujours demandé si ça fonctionnait sans jamais avoir osé essayer!

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  3. @Grominou: hi hi;-)

    @Benoît: je le réalise maintenant, ça m'a pris du temps à apprécier l'écriture en tant que tel. Vers 12, 13 et 15 ans une seule chose m'intéressait: l'histoire. Un roman pouvait être écrit n'importe comment, je ne le remarquais même pas. Ce n'est que peu à peu que je suis devenu sensible à la qualité de l'écriture.

    @Bruno: eh bien oui, ça marche! Si tu as eu aussi l'idée d'essayer, nous ne devons pas être les seuls à y avoir pensé!

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