dimanche 4 avril 2010

Les mille et une positions

Chaque jour que le bon Dieu me permet de vivre, chaque jour que mon employeur continue à m’employer, je me rends au travail en métro. Il y a deux semaines, alors que je venais de descendre du train et que je me dirigeais vers les tourniquets de la station Square-Victoria en compagnie de la masse des voyageurs, j’ai vu un spectacle qui m’a paru étonnant, presque prodigieux, même si personne ne s’en souciait : une fille lisait un roman en marchant vers la sortie.

Eh oui, parmi la foule des gens qui se rendaient dans les bureaux du centre-ville, mal réveillés, ternes et le visage vide, cette fille avançait, le nez plongé dans l’exemplaire ouvert d’un roman.

Lire un roman en marchant vers son travail! Moi qui n’arrive même pas à lire dans le métro! Tous les jours, des gens lisent autour de moi dans le compartiment, souvent debout, et moi je n’arrive pas à lire même si j’ai un siège. Je m’attaque au sudoku du journal en essayant de le terminer avant d’arriver (j’ai dix minutes) et si je réussis je lis les articles. Un roman? Rien à faire.

En fait, je lis toujours dans une position allongée. Soit couché sur un divan, soit dans mon lit, ce qui est presque aussi bien. Un hamac fait l’affaire, et au pire je me couche sur le tapis, à condition d’avoir un coussin pour ma tête. Je ne lis jamais dans un fauteuil, ni assis à mon bureau, mais je le fais dans une espèce de fauteuil allongé que mes parents possèdent et qui a la forme d’une chaise longue. Mon dos est relevé, mes jambes sont étendues, c’est presque idéal.

Italo Calvino écrivait : « Avoir les pieds levés est la première condition pour jouir d’une lecture. » On pourrait croire à une blague, mais mon cas confirme cette théorie. Certains loustics en concluront que je pourrais lire dans le métro à condition d’oser me coucher par terre ou que la STM me procure un divan.

Je suis capable de lire lorsque je suis assis, car il y a quelques années je lisais dans l’autobus. Je faisais le même trajet chaque matin et il durait 30 minutes, je le connaissais pas cœur, et l’autobus était toujours vide. Je lisais tout ce temps et j’étais bien.

Lire en marchant, l’idée me plaît. Alphonse Daudet racontait, je crois que c’est dans Les lettres de mon moulin, qu’il devait parcourir de grands trajets à pied et qu’il lisait toujours dans ces cas-là. Bien sûr, en Provence il y a plus de cent ans, ce n’était pas trop risqué. Dans mon cas, je finirais à l’hôpital.

Je crois que c’est ce qui me fascine dans cette histoire. Pour lire, je dois me perdre dans le roman, et donc oublier le monde extérieur. Si je parvenais à lire en marchant, alors je me cognerais sur un poteau, ou dans une dame qui pourrait être malcommode et empester le parfum. J’écraserais la queue d’un chien, je tomberais dans une bouche d’égout, je traverserais la rue sans remarquer la lumière rouge et serais expédié dans les airs par un camion, je me perdrais, je buterais sur une borne-fontaine ou glisserais dans des excréments de chien et je m’étalerais sur le trottoir. Je pourrais peut-être, peut-être, lire en marchant si je suivais un chemin de campagne droit et isolé, où aucun promeneur ne me surveillerait.

Cette fille a-t-elle le même emploi depuis tellement longtemps qu’elle s’y rend en somnambule, ses pieds la dirigeant jusqu’à son cubicule? Est-elle un exemple de la fameuse théorie : les femmes sont capables de faire deux choses à la fois, contrairement aux hommes? Mais comment peut-elle voir où elle va si elle est plongée dans son livre? J’aurais dû mieux la regarder. Peut-être qu’elle louchait abominablement, ne lisant qu’avec un œil, tandis que l’autre lui permettait de surveiller les alentours?

Comment peut-on lire en marchant? Il fallait que le roman soit prenant, hein? Qu'en pensez-vous?

6 commentaires:

  1. J'ai lu en marchant toute mon adolescence jusqu'au jour où j'ai failli me faire écraser par une voiture! Par contre j'adore lire dans les transports en commun, j'ai presque toujours un livre dans mon sac à main. Sauf que parfois j'oublie de descendre à l'arrêt...

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  2. Tu m'épates Grominou, j'ignorais ce détail à ton sujet. Il faudrait bien que j'essaie de lire en marchant moi aussi. Mais dans un endroit où il n'y a pas de voitures car je suis trop jeune pour mourir...

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  3. J'appuie le refus de lire en marchant où il y a des voitures. Marc a failli écraser un jeune homme qui a traversé la rue sans lever un oeil, abandonnant sa vie entre les mains des chauffeurs stressés du centre-ville de Montréal. Bien sûr, le chauffeur a tous les torts légalement parlant, et cela a été une monumentale leçon pour Marc ... ah oui, le lecteur a à peine perdu l'équilibre mais il est fâché comme un diable.

    Personnellement, je peux lire sans problème dans les transports en commun et dans une auto aussi (pas quand je conduis !). Dans l'auto, je préfère lire des bandes dessinées, dans les salles d'attente aussi. Certains romans dit littéraires, qui exigent concentration et recueillement, je préfère les lire à la maison. Je choisis mes lectures "publiques".

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  4. Je crois pas à la lecture en marchant (pour des raisons évidentes), quoique cela m'arrive de temps en temps.

    Lecture en public: journaux ou essais, jamais de romans.

    Position confortable: fauteuil inclinable. J'ai longtemps lu couché mais je ne le fais plus.

    Mon fantasme ultime:
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  5. Dans mon ancienne vie, je me tapais 4h de métro-autobus par jour... je lisais tout le long de mon trajet: debout, en marchant, en passant au guichet et même parfois assise par terre dans le métro... Je dois dire que je lis à peu près partout et n'importe comment: grapiller quelques minutes de lecture ici et là, j'adore ça!

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  6. @Venise: pauvre Marsi! Si au moins le jeune homme en question avait eu peur!!! Au moins personne n'a été blessé, du moins physiquement...
    (Et je suis content de savoir que tu ne lis pas quand tu conduis...)

    @Trader: joli fantasme! Ça me donne envie de me faire faire un fauteuil sur mesure, que je mettrais dans ma bibliothèque, près des murs couverts de livres reliés en cuir, du foyer, et de la table en chêne (tant qu'à fantasmer, fantasmons!)

    @Allie: 4 heures de transport en commun par jour??!! Le plus que j'ai fait, c'est deux heures et quart, et je trouvais ça très dur (surtout le soir quand j'étais trop fatigué pour lire). Pas étonnant que tu aies développé un talent pour lire dans toutes les situations possible.

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