dimanche 18 avril 2010

Le vieux libraire

L’hiver dernier, je me promenais par hasard dans un quartier où je ne vais jamais plus, et je suis passé devant une librairie que j’ai beaucoup fréquentée à l’adolescence. Combien de temps depuis ma dernière visite? 20 ans? Plus? À l’époque, mon père me donnait dix dollars et je me rendais dans cette librairie d’occasion, remplie de livres de qualité qui ne coûtaient pas grand-chose. À cause de ma timidité, je ne parlais jamais au libraire, mais je lui achetais des piles de livres. Je me souviens encore de ses yeux étonnés lorsque j’ai acheté les œuvres complètes de Corneille… jamais lues, d’ailleurs. Déjà à cet âge, je voulais déjà devenir écrivain, et je croyais important d’assimiler tous les classiques.

Il faisait froid, il neigeait, il faisait déjà noir même si nous n’étions qu’autour de six heures. Mu par une impulsion, je suis entré dans la librairie.

À la caisse, le libraire parlait avec une cliente, et il m’a jeté un coup d’œil perçant. M’a-t-il reconnu alors que tellement d’années ont passé? Moi, je l’ai reconnu, même si la dernière fois que je l’avais vu il était dans la force de l’âge et qu’il était maintenant un vieillard. Malgré les années et leur usure, il se tenait bien droit à sa caisse. Ce qui avait le moins changé, c’était sa voix, dans laquelle je reconnaissais son intelligence aiguë, mais une voix plus fatiguée qu’avant.

Je me suis promené dans la librairie, plus petite et qui n’est plus située au même endroit. Ce magasin rapetissé me donnait l’impression d’avoir encore grandi. Le nom de l’endroit est le même, un nom d’une autre époque, l’époque durant laquelle j’ai grandi et qui est donc autant mon époque que maintenant. Les livres usagés me paraissaient vieux et poussiéreux et rien ne m’intéressait. Ça me rappelait la Bible et les personnages de Garcia Marquez qui tombent en poussière avant de mourir.

La cliente racontait au vieux libraire des histoires de sa jeunesse, où des curés bornés interdisaient la danse parce qu’ils jugeaient que c’était une façon de faire à la verticale ce qu’il ne fallait pas faire à l’horizontale. Elle était vive et amusante et ses histoires d’un autre âge me faisaient sourire. J’ai cru comprendre qu’elle avait été actrice. À l’adolescence aussi, je cherchais les trouvailles dans cette librairie en écoutant les conversations du libraire.

J’aurais voulu dire au libraire : « Est-ce que vous me reconnaissez? Je venais souvent ici lorsque j’étais adolescent, c’est moi qui vous achetais des piles et des piles de livres. Vous souvenez vous de moi? Je suis maintenant un écrivain publié, j’ai écrit un roman, je suis sûr que vous l’aimeriez. » Après tout, il y a dans ce roman beaucoup de ce que j’ai acquis en lisant des livres achetés dans sa boutique. M’aurait-il reconnu? Se souvient-il de moi, alors que je me souviens parfaitement de lui, de sa femme et de son associé de l’époque? Que sont-ils devenus, ces deux là? Sont-ils morts? À la retraite?

Le vieux libraire parlait toujours avec la dame, et j’ai décidé de ne pas les déranger. Je reviendrai, j’ai pensé. Je suis parti sans rien dire, sans savoir s’il se souvient de moi et si me parler lui aurait fait plaisir. M’aurait-il seulement reconnu, moi qui ai changé autant que le quartier, que la ville? Ce vieux libraire ne semblait pas avoir changé. Il avait seulement vieilli.

2 commentaires:

  1. Au pire, j'aurais laissé mon livre sur le comptoir, sans rien dire.

    Au mieux, j'aurais déballé mon anecdote/histoire, tenant compte que le libraire est déjà passablement âgé.

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  2. Rien n'est perdu, j'y retournerai certainement. Et je n'avais pas d'exemplaire de mon roman sur moi (avant de le publier, je m'étais promis d'en avoir toujours un avec moi pour les occasions de ce genre, mais je n'ai pas tenu cette résolution. C'est une bonne idée, je pourrai lui en laisser un.

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