dimanche 14 mars 2010

Miss Tolstoy et moi

Un roman est une fiction, un romancier est donc un menteur. Meilleur est le menteur, plus crédible est le roman.

Et tous les bons menteurs le savent : il faut incruster de réel un mensonge pour lui donner des allures de vérité. Certains lecteurs sont parfois étonnés par l’imagination dont j’ai fait preuve, selon eux, en écrivant Sonate en fou mineur, un roman qui semble assez éloigné de ma vie actuelle ou passée. La vérité? Une grande partie de ce qui se trouve dans le roman a des bases dans la réalité, même si je n’en étais pas toujours conscient en l’écrivant.

Prenons par exemple Rachel Tolstoï, personnage de Sonate en fou mineur, descendante du grand écrivain, mélomane et compositrice frustrée. Où ai-je bien pu pêcher cette idée bizarre? Dans mon imagination, bien sûr?

Cette idée sort pourtant de ma vie, plus précisément d’un mariage de la haute société suédoise où, pour des raisons qui seraient trop longues à expliquer ici, j’ai été invité il y a quelques années. C’était un mariage traditionnel à l'extrême, les gens très riches étant souvent très conservateurs. La cérémonie avait lieu dans une somptueuse église de Stockholm, où je me suis retrouvé, déguisé en pingouin dans mon frac de location (car le frac était de rigueur, et non le vulgaire smoking), parmi des gens de la haute société. La mariée était splendide, les bouquetières aussi, le père était chauve, comme son fils aîné. « On a eu droit à deux mètres de cheveux et ensuite c’était fini » plaisantait le père. Il parlait d’une manière qui faisait grimacer ma blonde : avec un accent snob et mêlé de condescendance. C’était la voix de celui qui est habitué à commander aux « inférieurs », et habitué aussi à parler à des comtes. Lorsqu’il me parlait, il était très à l’aise, et je sentais sa condescendance. Ça aurait sans doute été différent si j’avais été un comte. Après la cérémonie, nous sommes allés dans le restaurant trois étoiles où avait lieu la réception, et lorsque j’ai trouvé la place qui m’était assignée, j’ai constaté que ma compagne de la soirée, car dans un tel mariage les invités sont mis en couples, s’appelait Sophie Tolstoy.

Tolstoy comme le grand écrivain, j’ai pensé avec un certain vertige. J’ai donc attendu la demoiselle avec impatience et je l’ai vite interrogée sur son nom. Avec délice, j’ai appris qu’elle était bien une descendante de l’écrivain. Elle m’a raconté certaines choses que j’ai utilisées dans le roman : la plus grande partie de la famille avait fui à la révolution et s’était éparpillés dans divers pays, dont la Suède. Beaucoup de Tolstoy (car c’est ainsi qu’on écrit le nom en suédois) étaient actifs dans les arts, une sorte de tradition familiale. Sophie elle-même était actrice.

Tout en écoutant les discours sur les mariés, en trinquant à leur santé, en savourant les vins fins, tout en essayant de choisir les bons ustensiles parmi ceux dont chaque couvert était équipé et en dégustant les nombreux plats de cette nourriture trois étoiles, je discutais avec Sophie Tolstoy et j’avais beaucoup de plaisir. Bien sûr, un écrivain en développement a beaucoup d’affinités avec une actrice en développement. Sophie n’aimait pas tellement les œuvres de son ancêtre et préférait Dostoïevski, mais ça n’a pas refroidi mon enthousiasme.

À chaque fois que j’entendais la voix snob et condescendante du père de la mariée, je me souvenais que Léon Tolstoï était un comte… et qu’il était très riche. Rien d’étonnant à ce que sa descendante fasse partie de la meilleure société suédoise, même si elle n’était ni snob ni condescendante. Je n’aurais pu rêver de meilleure « dame de table » (comme on dit en suédois) pour ce mariage. Elle avait beaucoup de patience, ce qu’elle a démontré lorsque nous avons valsé ensemble, parmi les autres couples d’invités, et que j’ai failli lui piler sur les pieds deux ou trois fois. Elle a d’ailleurs sa page wikipédia.

Le personnage qui est sorti de cette rencontre n’est pas la charmante Sophie Tolstoy, mais une personne beaucoup plus sombre et tourmentée. Un romancier anonyme a déclaré que ses romans étaient basés sur un tiers de vécu, un tiers d’imaginé, et un tiers lu ailleurs. Les proportions varient selon les écrivains, mais je crois que tous utilisent ces trois éléments. Dans mon cas, ça se fait dans la plus grande naïveté. Lorsque j’écris un premier jet, il me semble tout inventer. Ce n’est qu’en le relisant que je réalise l’origine de certaines idées… tandis qu’elle reste mystérieuse pour beaucoup d’autres. Le thème de la sorcière est une obsession chez moi, peut-être à cause des contes de Grimm qu’on m’a lus dès ma plus tendre enfance. Mais le caractère de Rachel vient surtout de certaines autres personnes rencontrées à ce mariage et dont je préfère ne pas parler.

5 commentaires:

  1. Je reste toujours intrigué par les derniers moments de Tolstoï. Alors qu'il se savait atteint d'une manière fatale (accident cérébro-vasculaire?) et toujours habité par une grande culpabilité de ne pas s'être détaché de ses richesses matérielles (grand propriétaire terrien et grand mystique), Tolstoï décide d'actualiser son grand fantasme, celui de fuir le monde aristocratique auquel il est malgré tout resté attaché (en grande partie en raison de sa femme Sophie).

    Il fuit donc pour de vrai par les grands chemins et c'est quelque temps plus tard que son corps est retrouvé par un serf ou un moujik. Par hasard, un photographe de passage voulait prendre la photo du grand homme étendu par terre, mais on le lui a interdit, selon la grande tradition russe voulant qu'aucune initiative soit prise sans l'aval des autorités...

    L'ironie, c'est que la descendance de Tolstoï ne semble pas avoir été habitée par les mêmes angoisses de l'ancêtre et, mieux encore, qu'une descendante soit plus attirée par un écrivain à l'opposée de ses préoccupations, en l'occurence Dostoïevsky.

    Oui, j'ai une grande période de lecture russe XIXe siècle... ;)

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  2. Merci de nous raconter cette fin, Trader. Mourir est toujours tragique, mais cette manière est encore pire, il me semble. Il a dû se sentir horriblement seul.

    Tosltoï a eu une vie mouvementée, c'est le moins qu'on puisse dire. Peut-être aurait-il mieux fait de se marier avec une autre femme. Ils n'avaient pas l'air très compatibles. Au sujet de Dostoïevski, c'est frappant de voir comme ces deux géants qui ont vécu dans le même pays et à la même époque sont des écrivains très différents. Personnellement, j'aime Dostoïevski, mais je préfère Tolstoï.

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  3. Ton billet est très intéressant! Savoir d'où provient un personnage d'un roman qu'on a aimé, j'adore ça! Et naturellement, en parlant de Tolstoï, ça m'intéresse d'autant plus! Tu sais, lui et sa femme Sophie était quant à moi assez compatibles... Être l'épouse d'un génie qui travaille toujours sur ses écrits sans s'occuper de sa vie domestique ne devait pas être tous les jours facile... Tolstoï et sa femme se sont aimés beaucoup. Cependant, leur point de vue divergeait en vieillissant sur le partage des richesses: Sophie voulait de bons héritages pour ses enfants, Léon voulait se débarrasser de tout pour vivre une vie dénudée de richesses... Tu sais que toute leur vie, ils ont tenus des journaux qu'ils se faisaient lire l'un l'autre? Bref, leur couple est très intéressant!

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  4. Tolstoï semblait assez tourmenté, ça ne devait pas être évident de partager sa vie. Oui, j'étais au courant pour les journaux intimes. Selon ce que j'ai compris, Tostoï était très honnête et ce n'était pas toujours facile à lire pour sa femme.

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  5. C'est vrai, Tolstoï ne cachait rien et encore moins sa vie d'avant, où il était plutôt... dissipé. Je m'imagine sa toute jeune femme qui n'a rien connu de la vie, lire des passages de son journal où Tolstoï avoue avoir batifolé avec une paysanne...

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