dimanche 21 mars 2010

Librairies, bouquineries...

Une bibitte à sucre devient tout émue dans un magasin de bonbons, et j’en sais quelque chose. Mais ce n’est rien comparé au danger qui me guette lorsque je pénètre dans une librairie. Suis-je trop sensible au marketing? Est-ce que j’aime trop les livres? À chaque fois que j’entre dans un de ces endroits, le désir de me ruiner naît en moi. De me ruiner en achetant des livres, bien sûr.

Comme le racontait Italo Calvino dans Si par une nuit d’hiver un voyageur, j’entends les livres. Ils m’appellent, ils me font de l’œil, et si je le pouvais j’en achèterais des dizaines. Il y a les livres-que-je-veux-lire-depuis-longtemps-sans-en-avoir-eu-la-possibilité, les livres-que-je-voudrais-avoir-lus-mais-que-je-n’ai-pas-envie-de-lire, les livres-dont-on-m’a-dit-beaucoup-de-bien-sans-m’avoir-vraiment-convaincu, les livres-que-j’ai-décidé-de-lire-lorsqu’ils-sortiraient-en-poche-et-qui-sont-justement-sortis-en-poche, les livres-que-je-suis-presque-décidés-à-lire, les livres-qui-sont-peut-être-très-bons-mais-qui-sont-peut-être-aussi-très-mauvais, les couvertures affriolantes, les nouveautés irrésistibles, etc.

C’est encore pire au salon du livre, qui me donne l’impression d’être dans mille librairies en même temps. C’est trop, tout simplement. Ça m’épuise et j’en perds le goût d’acheter.

Le problème, c’est bien sûr le prix des livres. Je l’ai réalisé il y a un certain temps : il existe dans ma tête une limite psychologique. Au-dessus de 20 dollars, j’ai peur de prendre des risque, ce qui est dommage car la plupart des nouveaux livres se vendent à 25 dollars ou plus. Beaucoup des meilleurs livres que j’ai lus dans ma vie, peut-être la majorité, ont été des surprises. Les best sellers ont souvent des aspects conventionnels, ce qui est sans doute pourquoi ils parviennent à plaire à autant de gens différents.

J’aime l’objet qu’est un livre neuf, sa perfection inexplorée, j’adore être le premier à ouvrir la couverture et à plier la tranche, à marquer le livre par ma lecture. Bien sûr, ce sentiment cesse brutalement lorsque je pense être tombé sur une nullité, et je me désole d’avoir choisi ce truc au lieu de tel ou tel autre titre. Mais c’est le risque à courir.

Dans les bouquineries, je ressens une impression différente. Les livres d’occasion sont souvent jaunis, écornés, pliés, ils sentent parfois le tabac ou dégagent d’autres odeurs subtiles, ils ont du vécu. Lorsque je suis fatigué, j’éprouve du dégoût devant ces étalages d’objets qui ressemblent à des épaves. Je vois des livres qui ont été à la mode il y a dix ou quinze ans mais qui n’intéressent plus grand monde, des auteurs qui ont été proclamés immortels et qui sont oubliés, d’anciens best sellers qui ont sombré avec leur époque. J’ai l’impression d’être dans un dépotoir de la littérature.

D’autres jours, j’adore fouiller là-dedans et chercher les trouvailles. Quel chemin ont parcouru certains de ces bouquins pour se ramasser là? Tel livre date de 50 ans et semble ne jamais avoir été ouvert. Il n’est même pas coupé. Tel autre a été dédicacé par son auteur à une amie intime. L’amie est-elle morte? S’est-elle brouillée avec lui?

Comme les livres usagés ne sont pas très chers, je prends des risques. J’ai acheté sur une impulsion Le moine de Matthew Gregory Lewis (dans la collection Marabout géant), dont je n’avais jamais entendu parler. Je l’ai beaucoup aimé. Même chose avec Mon oncle Benjamin, de Claude Tillier, un classique moins connu que d’autres, peut-être parce qu’il est amusant. J’avais lu il y a de nombreuses années que Les vivants, les morts et les autres, roman québécois des années 50, était un livre injustement oublié. Je l’ai un jour déniché au Colisée du livre… à un dollar. Hélas, ma lecture ne m’a pas enthousiasmé et l’oubli m’a paru très juste. Pour un dollar le mal n’était pas bien grand.

Sans doute y a-t-il de nombreux livres que j’adorerais mais dont je n’entendrai jamais parler. Peut-être même que chaque librairie en contient une cinquantaine qui me feraient plus tripper que les meilleurs que j’ai lus. J’imagine ces romans peu connus, à la recherche d’un lecteur comme moi, mais nous ne nous rejoindrons jamais… Comment les trouver? Voilà une question à laquelle j’aimerais bien répondre…

9 commentaires:

  1. Je crois bien que tu pourrais ajuster ta limite de prix à la hausse... j'ai retrouvé dans ma bibliothèque un livre, un best seller,que j'avais acheté en 1972 au prix de 18,00$. J'avoue que en 1972, pour ce prix, on avait droit à une reliure rigide.
    Mon salaire à l'époque devait tourner autour des 125,00$ par semaine.
    Conclusion quand tu erres dans une librairie, comme acheteur et non comme auteur, reprend ton chapeau d'ingénieur et calcule que toutes proportions gardées, tu peux te faire quelques plaisirs à plus de 20$!!!
    J'adore ta description de livres au deuxième paragraphe.
    Salut et à la prochaine,
    Ancienne complice.

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  2. Ayant un passé comme libraire (où je l'avoue je me permettait de lire en faisant "attention" et de replacer des livres en tablette) ma perspective sur le coût de la lecture est totalement différente.

    Encore aujourd'hui ce n'est pas le coût des "navets" qui m'attristent le plus mais bien le temps perdu à les lire, temps que j'aurais pu utiliser pour lire quelque chose de meilleur ou faire quelque chose de plus intéressant.

    Cependant il faut garder en tête que sans ces "navets" on ne serais probablement pas en mesure d'apprécier autant les bons bouquins qu'on a lu (et relu). Sans les chardons, les roses ne seraient pas aussi belles. Sans l'hiver, l'été ne serait jamais aussi doux...

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  3. «Tel livre date de 50 ans et semble ne jamais avoir été ouvert. Il n’est même pas coupé.»
    Les plus jeunes ne sauront même pas de quoi tu parles!

    J'aime bien flâner dans les librairies, mais c'est tellement cher que je n'ai même pas le goût d'acheter, à part pour des cadeaux. Je prends plutôt des notes mentales (tiens la suite de telle série est sortie, tiens Machin a écrit un nouveau livre...) pour de futurs emprunts à la bibliothèque! J'adore les bouquineries, par contre! Dénicher de petits bijoux parmi des piles de navets, pour quelques dollars!

    Tu dois connaître le Grand Solde annuel des Amis des bibliothèques de Montréal? C'est bientôt... Une vraie orgie, tous les livres à $1, les revues à 25 cents, avec en plus le plaisir de contribuer à une bonne cause (les profits servent aux activités des Amis: alphabétisation, activités pour les jeunes). Et il n'y a pas que des vieilleries inconnues des années 50, comme je le craignais la première fois!

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  4. Quand tu n'es pas sûr si tu vas aimer ça, tu peux toujours essayer de l'emprunter à la bibliothèque, c'est gratuit et les livres sont souvent en parfait état. Personnellement, j'achète assez peu de livres, et à chaque fois, mon critère est toujours le même: j'achète presque seulement lorsque je sais que je vais le lire plusieurs fois au cours des prochaines années.

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  5. @Ancienne complice : ma limite de 20$ est tout à fait irrationnelle, et la partie rationnelle de mon cerveau (où habite le petit Éloi qui porte le chapeau d’ingénieur) la trouve absurde. À moins de 20$, je fais facilement un achat spontané. À plus de 20$, il faut que j’y réfléchisse. C’est peut-être parce que je pense en coupures de 20$ et que ma limite pour un achat spontané est un billet de banque? Mais je réussis quand même à acheter des livres à plus de 20 dollars, c’est juste plus long de me convaincre moi-même.

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  6. @Anonyme l’ancien libraire : Tout à fait d’accord avec toi : pour apprécier les bons moments (et les bons romans), il faut les mauvais. En ce qui concerne le temps perdu avec les navets, j’ai développé un truc. Je donne à chaque livre une chance de 50 pages, et si je n’aime pas ma lecture à cet endroit, j’abandonne. C’est pour éviter d’investir trop de temps dans un navet. Évidemment, ça me fait rater certains livres dont le début est faible et qui s’améliorent ensuite, mais je compense en lisant d’excellents livres que je n’aurais pas eu le temps de lire autrement.

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  7. @Grominou : un de mes fantasmes comme écrivain est de publier un roman « à l’ancienne », c’est-à-dire avec les pages non coupées. Il y a quelques années, il y avait encore un éditeur qui faisait ça : José Corti, celui qui édite Julien Gracq. Peut-être le fait-il encore? Je possède un exemplaire de Un balcon en forêt avec les pages non coupées car je ne l’ai pas encore lu.

    Je connais le Solde annuel des Amis des bibliothèques de Montréal par ce que j’ai lu sur ton blogue, mais je n’y suis jamais allé. Peut-être cette années, qui sait?

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  8. @Bruno : oui, je prends effectivement beaucoup plus de chances à la bibliothèque, avec le truc des 50 pages dont je parlais plus haut. Ça me permet de découvrir de nouveaux auteurs dont j’achète ensuite les livres que j’ai préférés afin de les relire un jour.

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  9. Avec tes coupures de 20$, tu me fais penser à ma belle-soeur qui ne vérifie jamais le prix de l'essence, elle en met toujours pour 20$ hihi!
    Ancienne complice.

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