dimanche 7 mars 2010

Combine de sandwichs aux œufs

Je recevais récemment ce message d’un ami d’école, perdu de vue depuis le secondaire et retrouvé grâce à Facebook, qui est maintenant artiste à Berlin. Il s’appelle Pierre-Paul Maillé. Voici ce qu’il m’écrivait : J'ai adoré ton profil sur ton blogue et ça m'a fait sourire mais surtout rire très fort. Je t'ai bien reconnu à lire sans arrêt; une fois tu es venu chez nous (6ième) et tu n'avais d'intérêt que pour les livres qu'il y avait et tu es reparti avec les Bob Morane que tu adorais à l'époque.

Eh oui, j’étais un enfant fasciné par les livres, et par Bob Morane en sixième année. Un peu trop fasciné, peut-être. Comme l’écrit Pierre-Paul, mon intérêt pour les livres se faisait au dépend du reste de la réalité. Certains de ceux qui m’ont connu ne doivent pas être surpris que j’aie publié un roman. L’étonnant est peut-être que je sois devenu ingénieur et non bibliothécaire, libraire d’occasion, relieur, ou balayeur chez un éditeur quelconque.

Au secondaire, ma passion (pour ne pas dire ma maladie mentale) m’avait inspiré une petite combine. À cette époque, je croyais en une idée étrange : la littérature contemporaine n’était qu’une mauvaise imitation de la littérature classique. Je m’imaginais que le roman ne faisait que décliner depuis Balzac et j’avais décidé de lire tous les classiques importants, de préférence dans la collection Garnier-Flammarion, qui était la moins chère et que je trouvais élégante. Ma mère me donnait chaque jour quelques dollars pour m’acheter un lunch à la cafétéria. Or, nous avions toujours du pain tranché, des œufs et de la mayonnaise à la maison. J’ai eu l’idée de me préparer le soir en secret un sandwich aux œufs, que je mangeais le lendemain avec de l’eau. Je me rendais ensuite à la librairie la plus proche m’acheter un classique édité chez Garnier-Flammarion avec l’argent de mon lunch.

Bien sûr, certains de ces classiques étaient tellement arides que je ne parvenais pas à passer au travers, et je les abandonnais pour « plus tard », un plus tard qui n’est pas encore arrivé pour de nombreux volumes. La littérature gréco-romaine était particulièrement indigeste. D’autres se lisaient pas mal plus facilement, surtout les livres du 19ième siècle.

Par amour des livres, j’ai donc mangé des sandwichs aux œufs pendant des mois (si ma mère lit ce texte, je vais encore me faire tirer les oreilles). Un qui était bien étonné, c’était le libraire qui me voyait presque à chaque midi. Il s’appelait M.Bray, le Bray de Renaud-Bray, qui avait divorcé d’avec M.Renaud pour fonder sa librairie. C’était un vieux monsieur très gentil, un peu timide, avec une belle barbe blanche. M.Bray ne comprenait pas pourquoi un jeune garçon venait acheter un livre classique édité chez Garnier-Flammarion presque tous les jours. Ça lui a pris des semaines, je crois, avant d’oser me demander comment je faisais pour les lire aussi vite. J’ai répondu que je lisais beaucoup la nuit (ce qui n’était pas totalement faux).

Avant que ma mère ne comprenne pourquoi son stock d’œufs baissait constamment, j’ai fini par me tanner des sandwichs, ce qui m’a épargné une bonne punition. De toute façon, je m’étais mis à lire des livres de science-fiction et des livres fantastiques, comme mes amis.

Quelqu’un qui aimait tant lire devait devenir fou de joie au cours de français, pensez-vous. Eh bien, non. De mes lectures obligatoires du secondaire, je garde le souvenir d’un impérissable ennui. J’épargne Maria Chapdelaine, lu en secondaire 3. Mais Agaguk et Poussière sur la ville se retrouvent très hauts dans le palmarès de mes pires lectures à vie. Je me souviens de livres poussiéreux, morts, dont l’histoire ne me touchait d’aucune manière. De livres sans ambiance et aussi excitants que le bottin téléphonique.

Y a-t-il vraiment des gens qui considèrent qu’Agaguk et Poussière sur la ville sont de grands livres, à part deux ou trois énergumènes ayant travaillé au ministère de l’éducation? Est-ce que c’est juste moi, ou est-ce que ces livres ont ennuyé de la même manière des centaines de milliers d'élèves? Mais bien sûr, une lecture obligatoire ne sera jamais aussi agréable qu’une lecture librement choisie, surtout si elle a été génialement financée par une combine de sandwichs aux œufs. Je me serais peut-être révolté si l’école m’avait forcé à lire L’Iliade. Lorsque l’idée venait de moi, elle me paraissait excellente.

12 commentaires:

  1. Ah ces lectures obligatoires! J'ai fait un billet là-dessus récemment moi aussi. C'est vrai qu'en général une lecture «obligée» part déjà avec un handicap. Je me souviens m'être ennuyée royalement en lisant Bonheur d'occasion -- j'ai abandonné avant la fin et ai patiné pour le compte-rendu -- alors qu'à l'époque Gabrielle Roy était déjà dans mes auteurs favoris!

    Mais au lieu de sacrifier ton lunch, est-ce que tu ne connaissais pas l'existence de la bibliothèque municipale? ;-)

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  2. Tu me fais de la peine (!) en disant qu'Agaguk t'avait ennuyé. Et en même temps tu me rassures. Yves Thériault avait écrit Agaguk pour rire à la barbe de ses détracteurs, laissant entendre par là qu'il pouvait écrire un best-seller, ce qui n'était apparemment pas son style. Quoique..., il fût connu pour sa littérature jeunesse et son travail de journaliste populiste.

    Anyway. Par curiosité, j'ai lu un autre Thériault - la bonne raison étant que je suis assez attiré par la culture autochtone - et j'ai emprunté Ashini à la BNQ. Intéressant. Un petit roman (publié en gros caractères) d'environ 150 pages. Tu pourrais trouver cela intéressant.

    Mais une autre lecture obligatoire que j'ai vraiment aimée - et qui fait partie du patrimoine littéraire québécois que l'on ne connaît pas assez -, c'est Pieds nus dans l'aube de Félix Leclerc. Le meilleur roman en matière de nostalgie d'un Québec disparu, celui du Québec rural et candide. Très poétique. Dommage que la carrière de Leclerc n'ait pas réellement décollé. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il s'est mis à chanter. Qui sait que la première passion de Leclerc était la littérature???

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  4. (sans redite cette fois)
    Ciel que j'ai de mauvais souvenirs d'Agaguk... Je n'ai jamais osé rien lire de Thériault après ça. Par contre, beaucoup de titres « obligatoires » m'avaient accrochée dont Le Grand Meaulnes et Le fou de l'île de Félix Leclerc.

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  5. Quelque part, Agaguk, c'est une ode à la masculinité... ;)

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  6. Je passe aux aveux, Lucie et Grominou. Oui, je connaissais l'existence des bibliothèques municipales. D'ailleurs, j'en fréquentais une. Mais je rêvais de remplir ma bibliothèque de livres fabuleux... J'aurais mieux fait de les lire d'abord afin de ne me procurer ceux que je trouvais réellement fabuleux;-) Mais bon, j'étais bien jeune.

    Trader, j'ai lu Ashini et je l'ai effectivement bien aimé. Et j'ai encore appris quelque chose aujourd'hui. J'ignorais que Félix Leclerc avait la littérature comme première passion et qu'il s'était mis à chanter parce que sa carrière n'avait pas décollé. Je retiens ta suggestion de lire Pieds nus dans l'aube (ainsi que Le fou de l'île, Lucie), surtout que j'éprouve une certaine nostalgie de ce Québec disparu...

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  7. Il me semble bien que Félix ait choisi la chanson un peu par défaut, faute d'avoir eu un lectorat suffisant à l'époque. Si je me trompe, qu'on me le fasse savoir.

    On pourrait faire le même parallèle, non en matière de style et de contenu, mais en ce qui concerne les choix. Jim Morrison aurait voulu être un poète avant d'être chanteur rock...

    C'est fascinant ces genres de cheminement chez les artistes en particulier.

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  8. Excellent commentaire!

    Vous auriez dû mentionner une couple d'oeuvres de science-fiction que vous avez lus.

    Par ailleurs, vous m'avez donné l'idée d'un sandwich aux oeufs :-).

    Je me rappelle avoir lu Agaguk et j'en ai un assez bon souvenir.

    André S.

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  9. @Trader: ça me fascine aussi, ces histoires. On voit qu'une carrière peut avoir un chemin aussi tortueux que le processus de création...

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  10. @André: Ah mon Dieu, des titres de science-fiction! Je me rappelle avoir lu une bonne partie du catalogue de "Présence du futur, de "J'ai lu", et même des livres de la collection Fleuve noir anticipation. Mes meilleurs souvenirs? Fredric Brown et son roman L'univers en folie mais aussi ses nouvelles semi-humoristiques d'une page de long, Richard Matheson et Je suis une légende (non, je n'ai pas vu le film et je ne veux pas le voir), A.E. Van Vogt et Le monde des non-A et Les joueurs du non-A. J'avais tellement aimé ces deux derniers ouvrages que je m'étais efforcé de vivre comme un non-aristotélicien, comme leur héros. Mais ça ne m'a pas transformé en héros;-)

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  11. C'est étrange, on garde tous le même souvenir de l'Agaguk de notre adolescence.
    Par curiosité, je l'ai relu il y a quelques années et ma perception en a été très différente. .
    Peut-être est-ce le fait d'avoir beaucoup plus entendu parler des Inuits ces dernières années ou peut-être pas.
    Peut-être le seul fait de l'avoir lu parce que j'en avais envie en change la perspective.
    Et comme tu le soulignais dans un de tes textes, tout simplement la différence de vision d'un même ouvrage lorsque lu à 15, 30 ou 40 ans.
    Ancienne complice .

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  12. Je ne pensais vraiment pas écrire ça un jour, Ancienne complice, mais je commence à avoir envie de relire Agaguk et même Poussière sur la ville malgré l'effroyable souvenir que j'en ai, juste pour voir si ma perception ne sera pas différente.

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