dimanche 14 février 2010

Monsieur F et Madame B

Revenons sur cette chicane (devrais-je dire cette guerre nucléaire?) d’octobre dernier entre deux journalistes vedettes, Pierre Foglia et Denise Bombardier. Vous rappelez-vous? Ces chroniques sur la pédophilie où les deux journalistes ont fini par s’insulter. Foglia qui, dans cette chronique, parle de cas très rares où la victime d’un pédophile n’est pas traumatisée par l’expérience. Denise Bombardier lui répond par un texte (réservé aux abonnés du Devoir mais repris ici) qui l’attaque sur de nombreux angles, entre autre en insinuant qu’il est un pervers. Foglia réplique en attaquant à son tour Bombardier dans ce texte méprisant et sans nuance (« à défaut de beaucoup de talent, vous avez beaucoup de persuasion », « vos médiocres romans », …). Bombardier reconnaissait à Foglia certaines qualités, ce qui était peut-être une manière plus subtile de le démolir. Foglia n’est pas aussi généreux.

La pédophilie est un sujet qui nous horrifie tous. Qu’est-ce qu’il y a de plus tragique que la destruction d’un enfant? Difficile de lire calmement les articles. Difficile de ne pas croire que Bombardier a raison puisqu’elle condamne la pédophilie lorsqu’elle se chicane avec Foglia.

En relisant les articles une fois calmé, on est frappé par la haine que les deux journalistes se vouent. Si on les mettait dans un ring, l’un des deux n’en sortirait pas vivant. La pédophilie n’est peut-être pas la véritable cause du débat.

J’ai ensuite été frappé par l’exagération de Bombardier lorsqu’elle résume le texte de Foglia. Disons qu’elle charrie pas mal. Foglia est prudent et ce qu’il avance n’est pas très clair. Il dit rapporter des « expériences dissidentes », celles de victimes de pédophiles sorties intactes de l’histoire, mais il condamne assez clairement la pédophilie.

L’article de Bombardier est plein de flou et d’affirmations basées sur on ne sait quoi. Quelles sont ses sources? Une seule citation de Foglia se trouve dans l’article. Quand on relit les textes encore plus attentivement, on réalise qu’elle a triché : elle a inversé cette citation. Foglia a écrit, en parlant des victimes non traumatisées par la pédophilie : « Des voix qui dérangent parce qu'elles disent tout bas des vérités qu'on n'entend jamais? Que ce soit bien clair : pas une foutue seconde. » Bombardier a transformé ceci en : « Ce sont "des voix qui dérangent parce qu'elles disent tout haut des vérités qu'on n'entend jamais", écrit le chroniqueur. » Exactement l’inverse.

Une journaliste aussi connue qui trafique une citation? Difficile à croire, non? Et comme le texte de Bombardier s’appuie sur cette citation, il s’effondre comme un château de carte.

Denise Bombardier est issue du monde de la télévision, plus précisément de Radio-Canada, où elle a passé de très nombreuses années au début de sa carrière. C’est là qu’elle s’est formée, on pourrait dire. Elle a choisi d’attaquer Foglia avec cette tactique : 1. Choisir un sujet qui excite les passions (la pédophilie), 2. Déformer les propos de Foglia et laisser entendre qu’il encourage la perversité et 3. Appuyer ceci avec une citation mensongère.

Dans un débat à la télévision, je crois qu’elle aurait gagné, je crois même qu’elle aurait écrasé Foglia. D’abord, le sujet bouleverse tout le monde, et on est moins attentif quand on est bouleversé, on a plutôt tendance à cesser de réfléchir. Deuxièmement, Bombardier a beaucoup de sang froid devant une caméra. Elle serait sans doute restée calme, tandis que Foglia avait toutes les chances de péter les plombs en se faisant traiter de pervers, surtout que ce n’est pas ce qu’il a écrit. Dans l’énervement on se défend mal. La citation fautive? Distrait par les insinuations sur sa perversité, Foglia n’y aurait peut-être pas fait attention, ou il n’aurait peut-être pas réussi à rectifier les faits avec clarté. Et même s’il avait réussi, les téléspectateurs auraient pu voir ça comme un élément ambigu : la parole de l’un contre celle de l’autre. Au pire, on aurait excusé Bombardier en pensant qu’elle avait commis un lapsus et on lui aurait donné le bénéfice du doute. Un lapsus est facile à commettre lorsqu’on parle.

À l’écrit, la même tactique est un échec puisqu’on peut relire les chroniques autant de fois qu’il le faut. Même si on a commencé par le texte de Bombardier et qu’elle nous a convaincu, on peut lire le texte qu’elle dénonce et le décalage entre ce texte et la manière dont elle le rapporte est évident.

La citation inversée ne peut vouloir dire qu’une chose : Bombardier est de mauvaise foi et son attaque est malhonnête. Comment peut-elle ne pas avoir délibérément modifié la citation? Le texte de Foglia se trouve sur cyberpresse et un copier-coller se fait rapidement. Comment une journaliste expérimentée peut-elle ne pas vérifier ses sources? Elle a fait exprès, c’est évident, et sa malhonnêteté lui enlève toute crédibilité. Après ça, comment se fier à elle lorsqu’elle décrit Foglia?

Bombardier aurait pu attaquer Foglia autrement. Lui faire remarquer, par exemple, que ce n’est pas parce que la petite fille a aimé la caresse à 13 ans qu’elle n’est pas fuckée à 40 ans (comme ça se produit souvent, paraît-il). Que ses lecteurs mentent peut-être et qu’un bon journaliste s’assure de la véracité de ses sources (elle a préféré insinuer que Foglia invente peut-être les témoignages qu’il rapporte). Au lieu de choisir la pédophilie, elle aurait pu attaquer Foglia sur son mépris pour certain de ses lecteurs, un thème moins spectaculaires, mais plus solide. Bombardier elle-même a souffert de ce mépris, et comme elle est loin d’être la seule, elle aurait eu de nombreux alliés. Elle a choisi une tactique télévisuelle, et c’est pour cela qu’elle s’est plantée.

Où est-ce que je veux en venir? À ceci : la radio et la télévision font peut-être de bons shows, l’écrit reste 1000 fois mieux pour les débats d’idées. Non. 100000000000000 fois mieux.

3 commentaires:

  1. Elle est sénile... Elle s'écoute parler plus qu'elle n'argumente.

    Je me suis ramassé trop près d'elle au dernier salon du livre (où on est allé te voir) et je me suis rendu compte que je suis allergique à cette Bombardier...

    Nic

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  2. L'écrit est moins menteur que la radio ou la télé, j'en conviens. Mais la plupart des lecteurs ont le plus souvent leur parti-pris avant même de lire le texte de l'un ou de l'autre. En l'occurence, cela prend de puissants arguments pour inverser la vapeur, ceci à la condition que vous ayez pris la peine de lire attentivement chacun des textes.

    Ce qui fait la différence dans un débat, ce n'est pas seulement les "belligérants" mais les auditeurs/lecteurs/téléphages qui, par leur attention, décident du vainqueur. Autant l'assistance reste concentrée sur la qualité du débat, autant le vainqueur en est un de qualité.

    Mais ce point de vue est très idéaliste. Par exemple, est-ce que c'est le "plaideur" le plus fort qui l'emporte vraiment? Si oui, est-ce en raison de sa verve ou du contenu de son propos?

    Ce débat a lieu depuis l'apparition des premiers orateurs, surtout depuis que les Romains en ont fait leur spécialité...

    ps: une revue sur ces textes "radioactifs" le jour de la St-Valentin, cela fait une sorte de coïncidence à signaler... ;)

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  3. @ Nic: ha ha ha, tu ne m'avais pas raconté ça!

    @Trader: je trouve ton commentaire très vrai et très pertinent, merci de l'avoir laissé. Effectivement, la qualité de l'assistance joue un grand rôle dans la qualité d'un débat. C'est vrai que ce sujet n'est pas très "Saint-Valentin-esque", j'essaierai peut-être de me reprendre la semaine prochaine;-)

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