dimanche 7 février 2010

Miss Inspiration

Nous rencontrons tous des gens exaspérants, et certains sont vraiment très exaspérants. J’en ai connu une longue série, à commencer par ce garçon qui m’a fracassé un bloc de construction sur la tête en maternelle, ce qui m’a valu de me faire punir par la maîtresse à cause de mes hurlements. Rendu en sixième année, le même garçon se vantait d’avoir des couilles poilues. Il y a quinze minutes, un type qui téléphonait de l’Inde m’a exaspéré en essayant de me vendre quelque chose, surtout qu’il parlait tellement mal anglais que je n’ai rien compris (oui, j’aurais dû exiger du français). J’ai ragé à cause de ces gens « Tout m’est dû », perpétuellement déçus et mécontent de moi, de cette fille qui passait son temps à ridiculiser ses collègues en leur absence et qui se transformait lorsqu’ils étaient de retour, de ce type qui avait un don exceptionnel pour me demander « Comment ça va? » en ayant l’air de se foutre de ma réponse.

Tous étaient exaspérants. Mais aucun n’approche l’exaspération que m’a fait ressentir Miss Inspiration.

Miss Inspiration n’est pas un être humain. Lorsque je me sens superstitieux, je l’imagine comme une déesse, un ange invisible qui rôde autour de moi et qui s’approche ou reste à une certaine distance. Elle est un état d’esprit qui change facilement. Certains écrivains poussiéreux ont dit qu’elle est une maîtresse volage… Je ne comprends pas pourquoi elle serait une maîtresse, car l’écriture n’a vraiment rien de sexuel, mais l’inspiration est certainement volage, tous seront d’accord.

Lorsque je commençais à écrire, j’ai lu une curieuse déclaration. Un écrivain dont j’ai oublié le nom disait (je cite de mémoire) : « écrire est d’abord un plaisir, un peu comme faire l’amour. » Ça m’avait paru bien étrange. L’écriture n’a rien de sexuel, en tout cas pas dans mon cas, et c’était beaucoup trop ardu pour être un plaisir. Les années ont passé, je me suis amélioré peu à peu, et le plaisir est apparu. L’inspiration n’était jamais trop loin, j’écrivais de bonnes pages et de moins bonnes que j’améliorais ensuite. Oui, l’écriture pouvait être un plaisir, mais l’intensité de ce plaisir dépendait beaucoup des caprices de Miss Inspiration.

Et puis, sans comprendre pourquoi, je suis soudain devenu intime avec elle. Un jour, les idées se sont mises à surgir dès que j’en avais besoin. J’écrivais sans hésitation, excité par mes trouvailles et par ce que j’étais en train de raconter, en éprouvant un sentiment d’accomplissement et une délicieuse jubilation. Le bonheur de créer se transformait en perfection. Lorsque je me rendais au bureau, mes collègues s’étonnaient : pourquoi est-ce que j’étais aussi heureux et excité? Qu’est-ce que je faisais pour arriver comme ça au bureau? Aucun ne pouvait imaginer que ça venait de l’écriture.

Hélas, mon flirt avec miss Inspiration n’a duré que quelques mois. Des ennuis personnels m’ont empêché d’écrire et m’ont beaucoup inquiété, et quand ma vie s’est stabilisée de nouveau, dans un nouveau quartier et dans un nouveau logement, car nous avions été expulsé du précédent et il avait fallu en trouver un en catastrophe, miss Inspiration n’était plus si amicale. Oh, elle était encore là, et j’écrivais peut-être mieux que jamais, mais ce n’était plus si facile. C’était de nouveau laborieux, et je ne ressentais plus ce sentiment merveilleux d’harmonie entre moi et mon histoire qui est une des choses les plus fortes que j’ai connue. Miss Inspiration restait à une certaine distance.

Comment la ramener à moi? Comme revivre cet état d’harmonie où tout tombe en place, où on sent qu’on va au maximum de ce qu’on peut faire, où les idées surgissent lorsqu’on en a besoin? Un état d’esprit qui frôlait l’illusion, car les textes écrits en jubilant étaient à peine meilleurs que les autres.

Beaucoup de joueurs de base-ball sont superstitieux, ce qui m’étonnait lorsque j’étais enfant. J’ai fini par en comprendre la raison : c’est une manière de se mettre dans un état d’esprit. Alors je me comporte en joueur de base-ball. Non, je ne crache pas par terre, je ne mastique pas la même gomme pendant trois semaines et je ne fais pas le tour d’un monticule en évitant de regarder devant moi. Mais je répète certains gestes chaque matin, et j’essaie d’écrire aux mêmes heures et dans les mêmes conditions. Il y a deux semaines, miss Inspiration était très proche et j’ai presque cru partir avec elle… Hélas, le sentiment de jubilation n’a pas duré.

Ah, comme elle est exaspérante! Bien pire que le garçon aux couilles poilue qui m’a fait hurler avec son bloc de construction sur ma tête.

Peut-être que l’ennemi de Miss Inspiration est M. Sens-Critique? Peut-être que c’est lui qui la fait fuir en me faisant douter de ce que j’écris, c’est peut-être ça qui m’empêche de m’envoler dans le plaisir de créer? D’un autre côté, si je parviens à neutraliser mon sens critique, est-ce que je vais écrire des niaiseries en me prenant pour J.M. Coetzee ? Tant pis, j’arrangerai les choses ensuite. Essayons l'autosuggestion. Allez, Éloi, t’es super, go go go, t’es capable! Écris-nous ça! Wow, c’est bon! T’es le meilleur! Go go go! Tape encore! Plus vite! Continue! Oui! Oui! Ouiiiii!

2 commentaires:

  1. Peut-être que le seul fait d'oublier Miss Inspiration, cela la rendra plus accessible... ;)

    Pas pour rien que tu lui donnes un sexe. :D

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  2. Deux bons points, Trader!
    Au sujet du sexe de l'inspiration, je me demandais justement en écrivant mon texte si certaines écrivaines imaginaient l'inspiration comme un homme. Bon, peut-être par une armoire à glace, mais un genre de magicien, peut-être??? (Encore un mystère de la vie qui risque de rester sans réponse...)

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