dimanche 28 février 2010

La chimie des lecteurs

Vous lisez un livre et c’est bon. C’est même vraiment très bon, ce livre est fameux. Vous tournez les pages et ça s’améliore encore. Prenant, convaincant, plein d’une stupéfiante vérité… Ou merveilleusement écrit, léger et amusant. En moins que ce soit un bon suspense qui vous catapulte dans l’histoire. Ou un polar dont vous pressentez la solution tandis que le détective patauge, ce qui est un grand plaisir : être plus malin que les personnages.

Vous terminez le livre. Wow! Super! Comment est-il possible que personne ne vous ait prévenu, trois ans plus tôt lorsque le livre est paru, de courir à la librairie? Justement, votre ami Gaston adore lire et il n’a rien à se mettre sous la dent. Ou alors Gaston n’aime pas tellement lire et se lamente que presque tous les livres sont plates. Ou Gaston a des problèmes personnels car il vient de découvrir que sa copine le trompait avec le livreur du dépanneur et il a besoin de distraction. Vous lui prêtez votre livre en lui disant qu’il va être renversé… et il l’est! « J’ai jamais rien lu d’aussi infect, dit Gaston. C’est renversant. Renversant de tuer des arbres pour imprimer des niaiseries pareilles. » (Pas pour rien que sa copine l’a quitté pour le livreur du dépanneur : Gaston a un sale caractère.) Ou il dit « C’était pas mal » mais avec le visage du médecin qui veut vous épargner la tragique nouvelle.

D’accord, j’exagère, ça ne se passe pas toujours mal. Souvent, Gaston va aimer le livre, même s’il n’éprouve pas votre coup de foudre. Et il y a les moments glorieux ou le coup de foudre est partagé. Mais tous, nous avons recommandé des livres à des gens dont nous étions certain de la réaction… et tous, nous avons été surpris et déçu. Pas seulement pour les livres, bien sûr. C’est pareil pour les films, la musique ou les séries télévisées. J’ai déjà recommandé une série anglaise à un ami, qui m’a dit un an plus tard : « En général, tu as assez bon goût, sauf pour les séries anglaises bizarre… » Assez bon goût, ça voulait dire assez le même goût que lui, bien sûr.

Il y a longtemps, lorsque j’étais naïf (bon, je le suis encore, mais moins), je recommandais les livres que j’aimais aux gens que j’aimais en m’imaginant que la vie était simple. Ensuite j’ai essayé de deviner à qui recommander quoi. Question très difficile. Pourquoi est-ce qu’on aime un livre? Parce qu’il est conforme à nos valeurs? À notre caractère? Parce qu’on se reconnaît dans certains personnages? Est-ce que ça tient à notre vision de ce que doit être un bon livre? À notre état d’esprit au moment de la lecture? Parce qu’il raconte ce qu’on a envie de vivre?

Il y a des Québécois qui rejettent tout ce qui est québécois (situation désolante pour un écrivain québécois). Certains n’aiment que les best sellers, alors que d’autres se méfient de ce qui est populaire. Des lecteurs veulent des livres pour se distraire, d’autres adorent les histoires dérangeantes. J’ai un jour recommandé The Sirens of Titan, de Kurt Vonnegut, à une personne que j’appellerai Marinette et qui s’est plainte que les personnages sont tous antipathiques. Or, je l’ai réalisé à mon grand étonnement, c’est vrai. Marinette avait raison. J’avais pourtant adoré ma lecture, car ce livre est d’une inventivité incroyable et les trouvailles se succèdent de page en page, parfois de ligne en ligne. Ma joie devant cette imagination avait compensé pour le reste.

Quand j’y repense, mes coups de cœur ont souvent la même origine : un élément du livre m’a touché tellement fort que ça m’a emporté dans l’univers de l’auteur. J’ai été ébloui, j’ai voulu y croire alors j’y ai cru, si bien que je n’ai pas remarqué les défauts (tous les livres en ont) qui ont tellement dérangé d’autres lecteurs. Il faut que ça clique. Mais c’est tellement personnel, tellement intime. Comment prédire que ça va cliquer en moins de posséder des dons pour la voyance?

C’est un peu comme un couple qui dure. Quand on y pense, comment un couple peut-il durer? Et pourtant, ces couples sont nombreux et les plus solides sont parfois les plus incompréhensibles. Comment expliquer que cette femme adorable supporte cet abruti depuis 35 ans et qu’elle s’ennuie de lui lorsqu’il part en voyage? Ou que ces deux démons ne se soient pas encore séparés (ni mutuellement assassinés)? Sans doute que chacun est sensible à quelque chose qu’il trouve important chez l’autre, et que ça compense pour ses défauts.

La chimie des lecteurs n’est pas moins mystérieuse. Je pense donc qu’un écrivain doit éviter les calculs du genre « ceci serait populaire » et s’efforcer d’écrire le livre qu’il voudrait lire. S’il est sincère, et s’il réussit, il trouvera des gens qui vont l’aimer… quoi qu’en disent Gaston et Marinette. Il y aura aussi des gens qui vont le détester, mais c’est le cas de tous les livres, pas vrai?

5 commentaires:

  1. C'est tellement vrai! J'en ai encore plus conscience depuis que je fréquente les blogues de lecteurs. Il y en a qui ont des goûts plutôt semblables aux miens, sauf pour tel bouquin qu'ils ont adoré et moi détesté, ou vice-versa. C'est souvent assez mystérieux. Parfois, c'est presque un détail qui me fait décrocher, c'en est dommage, mais une fois que le charme est brisé, impossible de retrouver cet état de grâce.
    Comme Marinette, j'ai en général de la difficulté avec les romans dont tous les personnages sont antipathiques, et pourtant j'ai beaucoup apprécié Les Bienveillantes...

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  2. Tout à fait d'accord avec vous deux.

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  3. Content de savoir que vous vous reconnaissez dans ce que je raconte! "Mystérieux" est le mot, Grominou. Moi aussi j'ai de la difficulté avec les livres dont les personnages sont tous antipathiques, et pourtant je ne l'ai même par remarqué en lisant The Sirens of Titan. J'étais ébloui par toutes les trouvailles de l'auteur, je crois.

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  4. Ce que je comprends de ce billet, c'est l'impossible légèreté du lecteur, à savoir que ce que nos proches vont aimer lire est le plus souvent imprévisible.

    J'ai eu une longue période pendant laquelle je suggérais tel ou tel auteur/tel ou tel livre à mon entourage et rarement cette suggestion trouvait un écho favorable, advenant le cas que la suggestion ait été suivie.

    L'éternelle solitude du lecteur, quelque part.

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  5. C’est exactement ce que je ressens, Trader. Suggérer nos coups de cœur mène parfois à un sentiment de solitude. Heureusement, ils sont parfois partagés, ce qui est bien agréable.

    J’ai vécu un peu la même chose en publiant mon roman. Je savais à l’avance que je serais irrité par certains commentaires négatifs (même si j’aurais voulu être blindé), mais j’ai été pris au dépourvu par l’enthousiasme d’une lectrice qui n’avait pas lu mon livre comme j’avais voulu l’écrire. Elle me parlait de mon roman avec chaleur, mais j’éprouvais un fort sentiment de malentendu, comme si elle s’était trompé de roman. Rationnellement, je crois qu’elle avait raison autant que moi, mais j’avais une impression de solitude et d’incompréhension. J’imagine que tous les écrivains passent par là et que je vais apprendre à accepter ces réactions comme normales. Un des secrets est d’avoir des attentes réalistes, je crois.

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