dimanche 10 janvier 2010

Ma vie de gardien de légumes

Lorsque j’étais à l’université, j’ai occupé pendant l’été un excellent emploi pour un futur écrivain : gardien de nuit (et de légumes) dans un potager communautaire. Ce jardin était situé dans un parc et, sans doute pour des raisons esthétiques, il n’était pas clôturé. Comme de petits malins étaient venus voler des légumes, la municipalité avait été obligée d’engager quelques étudiants qui se relayaient pour le surveiller, et j’étais celui à qui on confiait la plupart des nuits.

Dormir au travail était formellement interdit. Ça n’avait pas empêché un gardien d’amener un lit pliant l’été précédent, et ce gardien avait réussi à ne pas se réveiller lorsque de charmants voleurs étaient venus ramasser des légumes en camion, laissant des traces de pneu dans le gazon près du potager.

Le gardien disposait d’une cabane bien éclairée et de beaucoup de temps, que j’occupais à essayer d’écrire. « Essayer » est le mot clef dans cette phrase, car j’étais encore très jeune et je débutais dans le domaine. Lorsque j’étais tanné, j’écoutais la télévision avec un appareil portatif que j’amenais de chez mes parents, avec qui j’habitais encore. Le canal 12 diffusait toute la nuit des films, puis de très vielles séries américaines que je regardais sans les écouter : je coupais le son et j’essayais de deviner les dialogues à partir de l’image pour ajouter de l’intérêt à l’histoire.

Avec mon perfectionnisme forcené doublé de la naïveté de mes 18 ans, je prenais très au sérieux ma responsabilité de gardiens de légumes, et j’aurais vécu comme une tragédie la disparition d’une tomate. Personne ne s’approchait du potager, ce qui ne m’empêchait pas d’ouvrir l’œil (et le bon). Je devais aussi m’assurer que le parc était désert après 23 heures, ce qui m’emballait moins. J’ai ainsi expulsé deux jeunes filles qui discutaient sur une roche (pardon! mesdemoiselles, pardon!), ainsi qu’un Sud-Américain qui est devenu enragé lorsque je lui ai demandé de partir et qui a menacé de me casser la figure devant sa copine indifférente.

Comme il était impensable pour moi de manquer à mon devoir de gardien, je suis devenu très énervé le soir où je me suis embarré à l’extérieur de la maison de mes parents, vêtu seulement d’un short et d’un arrosoir. Que s’était-il passé? La ville traversait une canicule, d’où mes vêtements presque inexistants, je venais de verrouiller les portes en prévision de mon départ pour le potager, et mes clefs et mon argent se trouvaient déjà dans les poches de mes vêtements de gardien. J’avais eu la fatale idée d’arroser les plantes du balcon avant de me changer. Un coup de vent avait refermé la porte. La maison était vide, le reste de la famille avait quitté la ville pour les vacances.

Torse et pieds nus sur le balcon, sans mes clefs de gardien et sans l’espèce d’imperméable que la ville nous faisait porter, il m’était impossible de me rendre au travail. Il fallait pourtant que j’y sois dans les prochaines minutes, car que se passerait-il si j’arrivais en retard et que des malfaiteurs en profitaient pour filer avec les concombres, hein?

Quand on est mal pris, il faut se calmer et réfléchir au lieu de faire n’importe quoi, je l’ai appris cette nuit-là. Sauf que je ne l’avais pas encore appris. Je me suis précipité au garage et j’ai sorti une échelle d’aluminium que j’ai utilisée pour grimper au balcon de l’étage, espérant entrer par là. Quand j’ai réalisé que cette porte aussi était verrouillée et que je devais casser une vitre, j’ai décidé de le faire à cet endroit. Comme il m’y avait rien sur le balcon pour m’aider, j’ai pensé défoncer la vitre avec l’échelle, que j’ai essayé de tirer jusqu’à moi. Ça a été pas mal plus difficile que prévu.

Au moment où j’avais presque réussi, le voisin est sorti sur son balcon pour me demander pourquoi je faisais tout ce boucan. Je lui ai expliqué mon plan, et il m’a annoncé qu’il avait une meilleure idée (qui était en fait très mauvaise). Il s’est éclipsé et est revenu avec un torchon et une masse à manche court de la taille d’un marteau. « Enroule ta main dans le torchon et cogne avec ça dans la vitre » a-t-il dit.

M’imaginant sans réfléchir qu’il savait de quoi il parlait, j’ai obéi. J’ai encore la cicatrice sur mon bras pour me rappeler ceci :

1) ne pas se fier aux autres quand on va faire quelque chose de dangereux
2) les vitres, c’est dangereux.

La masse a enfoncé la vitre, malheureusement ma main s’est retrouvée de l’autre côté et mon bras sous les débris lorsqu’ils sont tombés. La vitre s’est cassée en étoile et il s’est formé des triangles, certains très lourds. L’un d’eux s’est enfoncé dans mon bras jusqu’à l’os. En me précipitant à la salle de bain pour ne pas tacher le tapis avec mon sang, je me suis fait une deuxième coupure à la jambe. J’ai laissé sur le tapis un chemin de gouttes de sang de la vitre fracturée jusqu’à la salle de bain.

Quelle fut ma première réaction? Qu’est-ce que je faisais lorsque le voisin a cogné à la porte d’en bas parce qu’il s’inquiétait à mon sujet? Je téléphonais à mon supérieur, guère plus âgé que moi, pour lui rapporter que je ne pourrais pas garder les légumes. Je m’imaginais qu’il allait mettre en branle l’alerte rouge pour me trouver un remplaçant, peut-être même qu’il irait surveiller les légumes à ma place. Il est simplement allé se recoucher, ce qui j’ai découvert en gagnant mon poste vers 4 heures du matin, arrivant de l’hôpital le bras plâtré, en écharpe, la blessure recousue. Les légumes avaient été abandonnés. Heureusement, aucun ne semblait manquer.

C’est peut-être cette nuit-là qu’est né mon désenchantement administratif qui a culminé avec le personnage du docteur Philipson, dans « Sonate en fou mineur ».

J’étais donc, j’ose le déclarer, très en haut de la moyenne en tant que gardien de potager… travail d’été que je conseille à tous les écrivains débutants. Les légumes sont des amis discrets, le travail laisse beaucoup de loisirs et la nuit est un excellent temps pour écrire… à condition de ne pas avoir le bras dans le plâtre. J’avais bien sûr cogné dans la vitre avec mon bras droit, moi qui n’avais qu’à lancer la masse pour la fracasser sans risque de blessure. Comme voleur par effraction, on le voit, je me situe à l’autre extrême de la moyenne…

7 commentaires:

  1. Trop drôle. Et le souvenir du «canal 12» qui diffusait des film après minuit (après les nouvelles avec Bill Bill Haugland) de mêmes que de vieilles séries américaines... Ah ! le bon vieux temps ;-)))))

    RépondreSupprimer
  2. Ah oui, je me souviens de cette histoire de vitre! Mais je ne savais pas que tu étais alors en retard pour ton travail de gardien de légumes!

    Haaa les films et les vieilles séries au 12! Quel bon souvenir! Ça passait encore il y a une quinzaine d'année quand j'étais téléphoniste de nuit et que je répondais en moyenne à deux appels à l'heure... C'était avant le temps des infopubs!

    RépondreSupprimer
  3. Ha ha ha, je vois que je ne suis pas le seul à avoir de bons souvenirs des nuits du canal 12;-)

    RépondreSupprimer
  4. Ton texte est excellent (et vraiment drôle) comme d'habitude! :) Gardien de légumes, c'est pas mal ça! hihihi

    RépondreSupprimer
  5. Hi hi merci Allie, et surtout, merci de me lire ;-)

    RépondreSupprimer
  6. J'ai fait un job semblable dans un camping... Et un patron à demi-fou qui exigeait de ma part de faire taire tout le monde après 23:00.

    Un camping, je dis bien... ;)

    RépondreSupprimer
  7. Gardien de légumes, camping, patron à moitié fou... Tous les ingrédients pour un été "exceptionnel", Trader!!! (Au moins, ce genre d'expérience fait des souvenirs intéressants à raconter;-) )

    RépondreSupprimer