dimanche 31 janvier 2010

L'innocence perdue

Mon plus vieux souvenir est d’une précision glacée. Ma mère me chicane, dans le stationnement d’un centre d’achats, suite à un vol : j’ai volé une boîte de semences de haricots. Quel âge est-ce que je peux avoir : deux ans? Trois, tout au plus.

Je me souviens de nombreux détails : le supermarché était un Steinberg sur Van Horne près de Darlington, dans le centre d’achats où il y avait aussi un Miracle Mart avec un aquarium plein de poissons rouges, un aquarium qui me fascinait. Les haricots étaient jaunes. Ce n’était pas un sachet, comme les autres paquets de graines, mais une petite boîte de carton. Rétrospectivement, ce qui me surprend le plus, c’est que ma mère m’ait laissé seul à l’auto pour ramener la boîte que j’avais volée. Jamais je ne laisserais un jeune enfant dans un parking. Le monde a changé et les parents de cette époque ne voyaient pas des pervers dans tous les coins. Lorsque nous étions bébés, ma mère nous laissait dans notre carrosse sur le trottoir et elle entrait seule dans les magasins, comme on le fait encore au Danemark, parait-il.

Un autre de mes plus vieux souvenir peut être daté avec précision : j’ai cinq ans et je suis avec des gens qui tiennent un bébé qu’ils viennent d’adopter. Le bébé ressemble à un ourson car il porte un manteau et un bonnet de fausse fourrure brune. Il a les joues rondes, une expression angélique, et il me paraît être le plus beau bébé du monde. Il arrive de l’orphelinat et est né de parents québécois. Car à cette époque qui ne remonte pas à si loin, on pouvait adopter un enfant à l’orphelinat, on n’avait pas besoin d’attendre des années et de se rendre jusqu’en Chine.

À sept ans et trois mois, en pleine crise d’octobre, j’ai fait paniquer ma mère en étant reconduit à la maison par la police. Mon ami Stéphane Falardeau m’avait entraîné jusqu’à un building près duquel il habitait et il m’avait expliqué que la vue du toit était superbe et qu’on pouvait facilement grimper les échelles d’incendie. Elles étaient vertigineuses et m’avaient paru se rendre jusqu’aux nuages, mais j’avais accepté. J’étais rendu à mi-chemin, et Stéphane presque au toit, lorsqu’une femme qui nous avait vus par sa fenêtre avait alerté la police. Ma mère avait paniqué en voyant l’uniforme de l’homme qui sonnait à la porte, car mon père faisait beaucoup de syndicalisme et elle avait cru qu’ils venaient l’arrêter. C’était la crise d’octobre, la loi des mesures de guerre, et c’était aussi l’époque où le Québec était une société jeune et pleine d’idées de changement. Tout le contraire de maintenant.

Pour certains écrivains, la perte de l’innocence vient de la découverte de la sexualité. Ces écrivains me paraissent bien démodés, et cette innocence-là me semble sortir d’un autre âge. Pour moi, l’innocence de l’enfance est reliée au temps, au changement et à l'absence de la mort. Lorsque j’étais enfant, le temps me semblait avancer à une vitesse tellement lente que la vie paraissait infinie. À l’âge de six ans, la distance entre deux étés semble prodigieuse, peut-être parce qu’on la mesure à l’échelle de notre expérience. Rien ne changeait depuis ma naissance, alors rien ne changerait jamais. Jamais je n’aurais trente ans. Mon père serait toujours ce jeune homme au collier de barbe qui allait travailler au centre-ville en autobus, ma mère cette jeune femme aux cheveux longs. Mes grands-parents ne mourraient pas, ni personne que j’aimais. D’ailleurs, à part un voisin écrasé par un chauffard qui a pris la fuite, la mort a épargné mon entourage pendant la plus grande partie de mon enfance. Je me croyais dans un monde stable, rempli de certitudes, un monde solide.

Les années ont passé, mes grands-parents sont morts ainsi que d’autres gens que j’aimais. Tout a changé autour de moi, de proche comme de loin. Moi aussi, je me suis transformé. L’enfant que j’étais a disparu et est devenu un adulte qui a des enfants à son tour, et c’est peut-être parce que je retrouve en eux ma naïveté d’antan que j’écris ce texte. Le temps passe de plus en plus vite. Les jours de mon enfance duraient plus longtemps que les semaines d’aujourd’hui, qui me semblent passer en un battement de cil, tandis que les changements technologiques s’accélèrent et transforment nos vies.

Tiens, le ipad est sorti. Est-ce la fin du livre papier et le début du piratage en littérature? Il y a dix ans à peine, la musique rapportait plus d’argent que jamais, et puis napster est arrivé. Aujourd’hui, cette industrie est en ruines. Les revenus ont fondu des deux tiers et continuent à baisser. Le même destin attend-il la littérature et les rares écrivains québécois qui en vivent ont-il raison de trembler?

La stabilité du monde de mon enfance n’était qu’une illusion puisque tout se transforme et disparaît. C’est dommage pour les choses que nous aimons, heureusement le même destin attend celles que nous détestons. Somme toute, le monde d’aujourd’hui est meilleur que le monde de mon enfance, et c’est ce qui me console. Après tout, si le monde ne changeait pas, nous vivrions encore dans des cavernes…

9 commentaires:

  1. Certaines choses ne changent pas... Les semences de haricots sont toujours vendues dans des petites boîtes en carton plutôt que des sachets!
    ;-)
    Très beau billet, je vais sûrement le relire plus tard quand je serai plus réveillée (le café n'a pas encore fait effet!)

    RépondreSupprimer
  2. Excellent billet Eloi!

    Moi aussi il m'est arrivé de voler quelque chose dans un magasin lorsque j'étais très jeune et ma mère ne l'avait pas trouvé drôle: de retour dans le magasin pour retourner ledit article. Je ne me rappelle plus avoir volé quoi que ce soit depuis ce temps :-).

    Je ne suis pas certain que le monde d'aujourd'hui soit meilleur que celui de notre enfance, il y a peut-être simplement beaucoup plus de teintes de gris. De toute manière, il faut bien s'adapter car le changement est la seule constante dans l'univers.

    André S.

    RépondreSupprimer
  3. Hi hi, merci à vous deux, André et Grominou. Est-ce que le monde d'aujourd'hui est meilleur que celui de notre enfance? Bonne question. Je crois que oui, mais il m'arrive d'en douter.

    RépondreSupprimer
  4. Eh bien dis donc, on fréquentait, à peu près dans les mêmes années, le même centre d'achats!
    Il faut croire que je passais moins de temps que toi chez Miracle Mart par contre puisque je ne me souviens pas du tout des poissons rouges...
    Belle relecture de la perte d'innoncence.

    RépondreSupprimer
  5. Salut Lucie!

    Mes souvenirs de ce centre d’achats se limitent pas mal au Steinberg et aux poissons rouges du Miracle Mart;-) Quels autres magasins s'y trouvaient? Je suis incapable de m'en rappeler. Je désirais avec toutes la passion de mes quelques années un aquarium et c’est pourquoi je me rappelle si bien des poissons. J’ai passé des moments intenses à les regarder nager. Sans doute as-tu des souvenirs intenses de tes désirs d’enfant? (Mais peut-être pas dans ce centre d’achats, par contre…)

    RépondreSupprimer
  6. Je me rappelle du salon de coiffure aussi, que j'y attendais parfois ma mère, de la boulangerie juive (que nous ne fréquentions pas), des vieux qui y passaient la journée. (Ça, ça n'a pas changé.) Je me rappelle essentiellement de mes périples fréquents au Steinberg pour faire les courses et que je ramenais les sacs sur mon vélo, parfois avec le chien qui tirait le tout(pas super prudent, en rétrospect). La vie au quotidien, quoi! ;-)

    RépondreSupprimer
  7. Il me semble vaguement me souvenir du salon de coiffure... et d'un casse-croûte, mais je ne suis même pas sûr que c'était là. Il faudrait que j'y retourne, j'aurais peut-être des flash backs. Peut-être même d'une fille qui ramène des sacs du Steinberg à vélo tout en étant tirée par son chien, qui sait???

    RépondreSupprimer
  8. Tu m'avertiras peut-être lors de ton « pélerinage », histoire que je puisse te rejouer la scène? ;-)

    RépondreSupprimer
  9. Ha ha! Sans aucun doute! Je suis non seulement curieux de te voir sur ton vélo avec ton chien et tes sacs d'épicerie, mais je suis aussi certain que j'en tirerai d'excellents flash backs;-)

    RépondreSupprimer