dimanche 17 janvier 2010

Le ciel est vert!

Je suis en train de lire Reelin’ in the years, sur la carrière de Steely Dan (l’un des meilleurs groupes rock des années 70), et je suis confronté à cette question : comment le talent peut-il être si difficile à détecter? Avant d’être engagés par ABC records, Walter Becker et Donald Fagen, les deux musiciens qui allaient devenir Steely Dan, ont passé une très longue période à tenter d’intéresser à leur musique les experts de l’industrie. Résultat : des échecs, des échecs encore des échecs, rien que des échecs. Ceux dont le métier est d’évaluer le talent les jugeaient bizarres et sans valeur.

Le plus bizarre est peut-être que Becker et Fagen aient persévéré après tous ces refus.

Rien ne bat l’exemple des Beatles, dont le gérant Brian Epstein s’est fait dire non par à peu près toutes les compagnies discographiques (avec des commentaires du genre : « Rentrez à Liverpool, M. Epstein, les groupes à guitare sont finis. ») Epstein en pleurait de rage dans son bureau. Quelques années plus tard, ils étaient le groupe le plus populaire de la planète.

Les groupes à guitare sont finis!!! Dire ça en 1962, juste avant Hendrix, Jimmy Page, Jeff Beck, et tous les autres!!!

C’est pareil en littérature, bien sûr. Les deux écrivains les plus réputés du vingtième siècle sont peut-être Proust et Joyce. Le premier a été rejeté par André Gide et il a dû financer lui-même la publication de Du côté de chez Swann parce qu’aucun éditeur n’en voulait. Le deuxième a encaissé 22 refus pour Dubliners.

Harry Potter? S’il n’y avait que dix éditeurs en Angleterre, vous n’auriez jamais entendu parler de ce livre, puisque les douze premiers l’ont refusé. En trouver un qui a dit oui a pris un an, et cet éditeur hésitait. Il a fait lire le premier chapitre à sa fille de 8 ans et c’est la réaction de la petite qui a tranché la question. Tout ça pour une série de livres adorés par des millions d’adultes quelques années plus tard…

Ces exemples prouvent une chose : la frontière entre le succès extrême et l’échec absolu est très, très mince. Cette idée semble étrange, absurde. J'ai l'impression d'avoir écrit: le ciel est vert, ou les humains ont huit pattes et mangent des cailloux.

Quelqu’un pourrait-il m’expliquer?

D’accord, d’accord, les écrivains et les musiciens s’améliorent avec le temps. Mais ceux qui en sont venus à dominer leur art n’avaient-ils pas dès le début quelque chose de spécial? Et Dubliners ou Du côté de chez Swann ne sont pas des travaux de débutants, ni le premier Harry Potter. Comment ont-ils pu être jugés impubliables? Par André Gide, par 22 éditeurs, par 12 éditeurs?

Lorsque Steely Dan se faisait rejeter par tout le monde, quelques personnes qui pensaient l’inverse ont fini par apparaître. Donc, leur talent était détectable… Les Beatles ont vécu la même chose avec Brian Epstein.

J’aimerais me promener dans un univers parallèle où Brian Epstein n’aurait pas existé. Peut-être écouterions-nous une toute autre sorte de musique.

Est-ce comme le marché boursier, ou (paraît-il) des guenons choisissant les actions par hasard ont parfois plus de succès que les meilleurs experts?

Sans doute existe-t-il beaucoup de grands talents dont on n’entendra jamais parler parce qu’ils n’ont pas eu leur chance. Des gens qui auraient pu bouleverser l’art et la littérature mais qui était dépourvu de persévérance, malheureusement pour eux, et malheureusement pour nous qui ne pourrons pas en profiter.

La persévérance est-elle plus importante que le talent? Le ciel est vert!

Le métier de lecteur de manuscrit doit être le plus difficile au monde. J’imagine ces malheureux se rendant au travail le matin dans la terreur de juger médiocre un manuscrit inconnu qui deviendra un best seller mondial chez un autre éditeur ou qui transformera la littérature… Qu’est-ce qui est arrivé aux 12 pauvres lecteurs qui ont jugé Harry Potter trop mauvais pour être publié? Travaillent-ils encore dans l’édition?

Heureusement que l’Angleterre comptait plus que 12 éditeurs. Manifestement, de nombreux petits éditeurs valent mieux que quelques gros. Ça diminue les chances que tout le milieu commette une erreur épouvantable.

Le ciel est vert!

Il faut croire que ce qu’on appelle « talent » est très difficile à détecter quand il se présente sous la forme d’un inconnu, surtout s’il est original, alors que ce même talent crève les yeux quelques années plus tard. Pourquoi? Je l’ignore. Quelqu’un pourrait-il m’expliquer?

Le ciel est vert! Le ciel est vert!

2 commentaires:

  1. Dans le cas des Beatles, lorsque ils cherchaient un contrat de disque, en 1962, la seule grande vedette de cette époque, Elvis, s'était recyclé (ou on l'avait recyclé) en acteur de cinéma insignifiant, et personne ne se doutait qu'un groupe puisse connaître autant de succès.
    Steely Dan, eux, sont arrivés à un moment (vers 1971, je crois) où il y avait surabondance de bons groupes et les compagnies avaient un surplus de talent à leur disposition.
    Il est pratiquement certain que les dépisteurs des compagnies de disques (dont les compétences artistiques et musicales sont probablement douteuses)ne recherchent pas l'originalité mais plutôt des artistes qui ressemblent à ce qui marche déjà. Même chose dans le domaine littéraire.

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  2. ...et d'ailleurs ils lancent souvent en grande pompe des artistes qui s'avèrent être des copies de ce qui est populaire. Dommage que ces dépisteurs essaient si fort d'être malins et de suivre des recettes au lieu de miser sur la qualité et l'originalité. Il doit y avoir des tas d'artistes grandioses dont on n'entendra jamais parler.

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