dimanche 19 décembre 2010

Petits bonheurs technologiques

On vit à une époque formidable.

Bon, d’accord, on ne vit pas à une époque formidable. Depuis trente ou quarante ans, il me semble qu’on a gagné sur certains point (situation de la femme et des gais, fin de la guerre froide…) mais qu’on a perdu sur d’autres (pollution, individualisme, vies stressées, enfants sur le ritalin…). Et sur certaines chose, comme la corruption en politique ou la situation du français à Montréal, on fait du surplace.

En tout cas, on vit à une époque formidable pour les bidules technologiques. Tellement de nouveautés sortent année après année que chacun peut en trouver qui l’excite. Un réparateur de machines à laver la vaisselle m’expliquait il y a un ou deux ans les charmes de son nouveau GPS. On aurait dit qu’il parlait de la vénus de Milo. Je me fous des GPS, mais je serai impressionné quand ils vont conduire à notre place, ce qui va arriver dans dix ans selon un expert en intelligence artificielle de ma connaissance (si vous riez, cliquez ici ou ici). Je ne parviens pas à m’intéresser à la télé HD, malgré les gens estimables que je connais et qui adorent cette chose (je n’ose pas dire « invention »). En fait, je ne parviens pas à m’exciter sur la télé tout court, que je n’écoute à peu près jamais. Je n’ai pas de téléphone « intelligent » (quelle blague, les machines ne peuvent pas être intelligentes puisqu’elles ne pensent pas, du moins pas encore, et surtout pas les téléphones). Mais je n’en reviens pas encore de trouver la réponse à une question en un clic grâce à Google ou de pouvoir mettre l’écriture de toute une vie dans une clef USB.

La nouveauté technologique dont je rêve, c’est une invention qui enverrait quelques sous à l’auteur d’une chanson à chaque fois qu’elle est téléchargée. Notre époque n’est pas généreuse pour les musiciens, et les écrivains seront bientôt dans cette situation à cause des livres électroniques. Côté littérature, je suis très « papier », un texte de blogue est le maximum que j’aime lire sur un écran. C’est peut-être pourquoi l’une des inventions qui m’a le plus excité dans ma vie est l’imprimante laser. Ah, imprimer un texte avec une qualité parfaite! La seule machine qui m’exciterait davantage serait l’imprimante-relieuse, de laquelle sortirait un livre imprimé et relié, comme un livre de poche. Mais bien sûr, c’est une vision très « papier ».

Quoi de plus banal qu’une imprimante laser monochrome? Et pourtant, ça ne fait qu’une dizaine d’années que ces imprimantes sont abordables. J’ai justement acheté l’un de ces premiers modèles abordables. Je n’en revenais pas au magasin, j’ai presque vécu un coup de foudre en la voyant. Une imprimante laser que je pouvais me payer, avec un tiroir pour le papier, comme au bureau! En revenant à la maison, après l’avoir branchée et essayée, j’ai admiré la qualité d’impression presque parfaite. Et je délirais de joie, tandis que ma blonde me regardait avec perplexité.

Maintenant que j’y pense, sa réaction était pas mal proche de la mienne quand le réparateur de machines à laver la vaisselle s'excitait sur les charmes de son nouveau GPS.

Quelques temps après, le fabricant de mon imprimante a cessé de la vendre. J’ai compris pourquoi quand j’ai imprimé mon premier manuscrit, moment où mon fils a appris quelques uns des pires mots qu’il connaît (il les a ensuite enseigné à son petit frère). Ma belle imprimante ne fonctionnait pas aussi bien que prévu. Premièrement, elle était experte dans l’art du bourrage de papier. Mon fils a toujours aimé me voir ouvrir l’appareil par tous les côtés et essayer de retirer la #$%?&* de feuille qui s’était coincée dans les rouleaux, opération souvent très instructive au niveau des pires mots qu’il connaît. Deuxièmement, elle abandonnait parfois son travail au milieu d’une feuille. Après 120 pages correctement imprimées, une feuille blanche à partir du milieu faisait son apparition. J’étais obligé de les examiner l’une après l’autre. Pour un manuscrit de 250 pages, ce n’est pas agréable.

Oui, je sais, il faut s’attendre à ce genre de problèmes quand on achète quelque chose qui vient de sortir.

Avec le temps et avec les manuscrits, j’ai réalisé que les problèmes apparaissaient toujours après 100 pages. Ma belle amie s’échauffait et perdait alors ses moyens. J’ai appris à la laisser refroidir et mon fils a perdu tout intérêt pour l’impression des manuscrits.

J’utilise encore cette imprimante, même si elle a aujourd’hui l’âge d’un dinosaure informatique. Elle est rendue bicolore : le plastique a jauni, et celui du tiroir à papier plus que le reste. De plus en plus souvent, telle une grand-mère qui renverse son gruau, elle parsème les feuilles de taches grisâtres. Les cartouches de toner sont de plus en plus difficiles à trouver. Ça va me faire quelque chose de m’en débarrasser. À force de piquer des colères contre elle puis de lui pardonner, à force de la voir retranscrire mes entrailles (mes manuscrits) sur papier et de ressentir de la fierté en voyant les si belles feuilles, je me suis attaché à elle.

Est-ce que je devrais l’enterrer dans le jardin, comme les poissons rouges de mon enfance?

Oui, j’ai connu la passion dans ma vie. Mais ma relation la plus tumultueuse est peut-être celle qui m’a uni à mon imprimante laser. La technologie fait-elle le bonheur? J’ai presque vécu des moments de bonheur avec cette machine. Presque. Qu’est-ce que notre relation aurait été si elle avait été capable de parler, ce que les imprimantes feront bien un jour, quand les autos se conduiront toute seules? Je l’imagine me dire que c’est normal que les feuilles se prennent dans ses rouleaux étant donné mon style infect et mes problèmes de ponctuation, avant de répliquer aux vilains mots qui plaisent tant à mon fils des injures d’imprimante : « Analphabète! Papier carbone! Faute d’orthographe! Copiste! »

dimanche 7 novembre 2010

Fiction et réalité

Il y a dans mon entourage une personne (il ne lit pas ce blogue) avec qui j’aurai la conversation suivante :

Lui : « J’ai vu le film sur Facebook! Incroyable! Savais-tu que le fondateur de Facebook a… [ici, insérez votre péripétie favorite du film] »

Moi : « Ce n’est peut-être pas vrai. Le film est fictif à 60%. »

Ayant vécu ce dialogue plusieurs fois avec lui, je sais qu’il va me regarder avec un visage inexpressif, changer de sujet, et que je vais l’entendre plus tard raconter à un autre une « histoire vraie » tirée du film.

Eh oui, on en parlait l’autre jour sur l’excellent blogue de Jozef Siroka. Le film The social Network, sur Facebook et son fondateur milliardaire Mark Zuckerberg, ne contiendrait que 40% de vérité. « Je ne veux pas être fidèle à la vérité; je veux l’être à la mise en récit » a affirmé le scénariste. Siroka défend les auteurs en disant que les artistes ne sont pas tenus de respecter la réalité mais de faire le meilleur art possible et que le public est bien naïf s’il va voir un film et s’imagine être informé.

La réalité et l’art ne vont pas bien ensemble. Dans la vie, le détective peut très bien mourir d’une crise cardiaque durant son enquête ou ne jamais trouver le coupable, mais si la même chose arrivait dans le roman policier, l’auteur serait en danger d’accompagner son détective au cimetière suite à la réaction des lecteurs. La fiction contient un certain nombre de lois que l’auteur doit respecter, l’une d’elle étant que le coupable doit toujours être découvert à la fin du roman policier. C’est loin d’être le cas dans la vie.

Une histoire doit avoir un début, une fin et des péripéties, et c’est parce que cette structure est absente que le récit de sa visite chez le médecin que raconte votre grand-maman est si ennuyant… ainsi que les rêves de votre grande sœur. « La vie est une fable racontée par un idiot, pleine de bruits et de fureur, et qui ne signifie rien. » La vie n’a aucun sens, les histoires doivent en avoir un.

Un écrivain qui s’inspire de la réalité doit donner un sens à ce qu’il raconte. Prenons le cas d’un premier ministre du Québec dont le gouvernement battrait des records d’impopularité. Imaginons une histoire sur Jean Charest. On pourrait raconter le drame d’un homme qui n’a pas le talent nécessaire pour occuper son poste. Le décrire comme une personne injustement traitée par les médias et victime d’attentes irréalistes. Un politicien corrompu et détruit par la pourriture qu’il a créée autour de lui. Un naïf, malmené par son équipe. Un obsessif dont le besoin de tout contrôler lui fait commettre énormément d’erreurs.

Toutes ces visions pourraient faire un excellent récit. Mais elles ne sont pas nécessairement vraies. C’est là, je pense, que se séparent la fiction de la biographie. Un auteur qui met en scène Jean Charest a la responsabilité morale de présenter l’image la plus vraie possible. Il doit enquêter sur Jean Charest et montrer fidèlement la réalité qu’il découvrira. S’il s’inspire de lui mais en change plus de la moitié pour faire une meilleure histoire, il n’écrit plus sur Jean Charest. Ça devient malhonnête de présenter ça comme « le film sur Jean Charest ».

C’est là que je décroche de ce qu’on fait les auteurs du film sur Facebook. Oui, ils avaient raison au point de vue artistique d’en changer 60% pour faire un meilleur film, mais ils auraient dû aller au bout de cette logique et changer les noms. Ceci aurait signalé à tous que le film était en très grande partie de la fiction.

Qu’est-ce qui empêchait les auteurs du film d’appeler le personnage principal Joe Watson au lieu de Mark Zuckerberg et le réseau social VirtualFriendship? Réponse : le grand amour d’une partie du public pour les « biopics ». Il y a 500 millions de gens sur Facebook. Un film sur ce réseau est beaucoup plus attirant qu’une fiction et ce film va rapporter davantage.

Hollywood joue sur les deux tableaux. La réalité est changée à 60% pour faire une meilleure histoire, mais on prétend toujours plus ou moins clairement avoir fait une « biopic ». Tellement de gens adorent les histoires vraies, surtout quand elles sont bien juteuses…

C’est le problème que j’ai avec les films « basés sur une histoire vraie » que produit Hollywood à la chaîne. Ils sont hypocrites. Ce sont des fictions qui ne s’assument pas, des films imaginaires déguisés en biographies pour la plus grande gloire, non pas de l’art, mais des revenus qu’ils vont rapporter.

dimanche 3 octobre 2010

Les billets perdus

Je me trouve dans un wagon du métro, samedi vers 18h00, après avoir fait ma marche de 12 kilomètres qui me sauve à chaque semaine de la maladie mentale (j’ai un travail stressant et j’écris des romans) et que je recommande à tous. Je suis sur la ligne bleue, en route vers mon cher Villeray, quartier qui devient de plus en plus intéressant. Le wagon est assez plein. La plupart des sièges sont occupés mais personne n’est debout.

Une fille entre et se met à crier : « Excusez-moi, j’ai besoin d’aide. Je dois partir de Montréal. J’ai perdu mon billet d’autobus et il faut que je parte dans une heure, est-ce que je peux faire appel à vous pour avoir un peu d’argent? Il me manque 21 dollars! » Je la regarde. Est-ce que c’est une junky en mal d’héroïne? Elle est jeune, assez bien habillée, ses cheveux sont propres, elle semble polie et bien élevée. Son visage ne montre aucun signe d’abus.

Plusieurs personnes fouillent dans leur poche. Je ne bouge pas. La fille fait le tour, ramasse les sous, remercie chaleureusement tout le monde. « Merci pour votre générosité. Merci beaucoup. C’est très gentil. » Sur le siège devant moi, une vieille dame est émue. Elle a les cheveux teints en noir et des lunettes, des vêtements démodés. Elle essaie fébrilement de sortir son porte-monnaie de son sac, en tire des pièces de monnaie qu’elle donne à la fille, et lui dit quelque chose qui semble important mais que je n’entends pas. Ça doit être un conseil car la fille répond : « Merci, c’est une bonne idée, je vais faire ça. » Peut-être un moyen de récupérer le billet d’autobus?

La seule chose qui cloche dans le numéro de la fille, c’est qu’elle est trop calme. Si j’avais perdu mon billet et que j’étais obligé de mendier pour m’en payer un autre, je serais rempli d’émotions : honte envers moi-même, gêne de m’adresser à des inconnus et d’avouer ma gaffe, peur de rater mon autobus. Mais elle est peut-être calme de nature? Ce n’est peut-être pas un numéro? Peut-être que c’est vraiment une jeune fille mal prise et que je suis une crapule de ne pas l’aider?

J’ai de l’argent dans ma poche et je pourrais lui donner son vingt dollars. Si son histoire était vraie, si elle avait vraiment perdu son billet, je le ferais avec plaisir. Sauf que je suis à peu près certain que c’est un mensonge, que cette fille nous manipule, qu’elle a inventé cette belle histoire pour nous tromper et ramasser des sous. J’ai envie de lui dire : « Je t’aiderais si je te croyais. Mais je ne te crois pas. » Me cracherait-elle au visage?

Elle s’assoit sur un siège près de moi et compte les sous ramassés. Il me semble finalement qu’elle est un peu cernée, mais est-ce que ça en fait une junky? Et si je me trompais? Si ce n’était qu’une brave fille mal prise?

J’ai de la peine pour la vieille dame devant moi. On voit qu’elle se soucie de la fille, qu’elle compatit, qu’elle éprouve de la solidarité pour les autres. Tout en la trouvant bien naïve, j’espère un peu qu’elle ne réalisera jamais qu’elle s’est fait avoir et qu’elle conservera cette belle attitude. C’est beau, la générosité.

Il y a quelques années, un gars m’a abordé dans un parc du centre-ville, un type costaud. « N’ayez pas peur, il m’a dit. Je suis un prisonnier en libération conditionnelle, je dois retourner à la prison d’ici deux heures sinon je serai en bris de condition, mais j’ai perdu mon billet et il me manque seulement 10 dollars pour en… Tabarnak! » Il s’était mis à sacrer parce que je m’éloignais sans même l’écouter. Pourquoi? Parce que deux ou trois mois plus tôt le même gars m’avait abordé à peu près au même endroit pour me raconter la même histoire, la libération conditionnelle, le billet perdu, le dix dollars qui lui manquait, et je l’avais cru. Je lui avais donné son dix dollars et j’étais content de lui rendre un si bon service. Il m’avait oublié, sans doute parce qu’il avait abordé et trompé des tas d’autres personnes depuis, mais je me souvenais de lui.

Je venais de réaliser que je m’étais fait avoir.

Il y a deux ou trois ans, un vélo a fait son apparition dans notre sous-sol. « C’est un homme qui me l’a laissé, m’a dit ma blonde. Un gars qui a eu une malchance incroyable! Il a besoin d’argent pour acheter des médicaments pour son fils, je lui ai prêté vingt dollars, il va avoir l’argent mardi et il va venir me rembourser. Il m’a laissé son vélo en garantie. »

« Tu ne reverras jamais ton vingt dollars » j’ai dit. Quel cynisme, hein? J’aurais aimé me tromper. Mais le vélo est toujours dans notre sous-sol car le gars n’est jamais revenu. Le pire : j’ai réalisé que je connais sa fille, qui est encore une enfant. Elle est d’une beauté rare et excellente à l’école. Mais, même avant l’histoire du vélo, j’avais senti une douleur en elle.

Ça doit bien arriver qu’on tombe sur des personnes sincères et qu’on leur refuse notre aide. Avec tous les menteurs qu’il y a, les probabilités de vérité sont minces. Alors on dit non. C’est ça qui est plate avec ces gens qui nous mentent pour avoir de l’argent : ils nous rendent méfiants. La générosité, c’est beau, et eux ils gâchent ça. En se servant de nos meilleurs sentiments pour nous tromper, ils finissent par nous faire agir comme si tous ceux qui demandent de l’aide sont des crapules.

samedi 4 septembre 2010

Bob n’aurait pas été fier de moi

À tout moment, contre lui, dans son dos, sur ses épaules, il sentait un corps lourd s’abattre. Il tournoyait alors sur lui-même, fauchant l’air de sa carabine vide dont il se servait à nouveau comme d’une massue. Pas à pas, il reculait sous les assauts de ces créatures issues de ce qu’il pensait encore être un cauchemar. À chaque seconde, il avait l’impression qu’il allait être submergé.
- Bob Morane, Commando épouvante.

J’ai beaucoup fréquenté Bob à une autre époque de ma vie, celle de mes onze ans : Bob Morane, héros sans peur et sans reproches, un être parfait à mes yeux d’enfant. « Le commandant », comme disait son fidèle compagnon Bill Ballantine, le géant écossais amateur de whisky. Bob lui répondait toujours de ne pas l’appeler commandant, ce à quoi Bill répliquait : « Entendu, commandant! », gag répété dans de nombreux livres et qui me paraissait très comique.

J’étais en sixième année et mes amis et moi étions fous de Bob Morane. C’était à celui qui posséderait le plus de ses romans, compétition facilement gagnée par Fabrice, l’enfant riche de ma classe, dont la pile de ses Pocket Marabout était aussi vertigineuse que la taille de sa maison. Relire aujourd’hui un de ces livres est une curieuse expérience. Seul dans un bureau, désarmé, Bob est menacé par les dacoïts, secte de tueurs fanatiques à la solde de son ennemi l’Ombre jaune, et l’écho d’une terreur délicieuse me revient. Mais je ne ressens plus cette terreur, je ne fais que m’en souvenir, comme lorsque Bob triomphe je me souviens de mon soulagement d’enfant. L’adulte que je suis se demande : J’aimais ces livres, vraiment? L’abîme avec celui que j’ai été me paraît gigantesque.

Les problèmes qu’un écrivain doit affronter sont toujours les mêmes. Décrire la beauté, la douleur, faire passer des émotions avec des mots, c’est difficile, et les livres de Bob Morane me paraissent bien maladroits. Voici comment Bob vit la mort de son ami Bill (ne vous inquiétez pas, il n’est pas vraiment mort) : « Le chagrin, l’incompréhension devant l’irréparable pesaient comme une chape de plomb sur la nuque de Morane, le forçant à ployer les épaules, à baisser la tête, tout en murmurant inlassablement : Ce n’est pas possible… » Une chape de plomb qui pèse sur la nuque. Hum.

Les femmes amoureuses de Bob Morane abondent dans ses aventures. Miss Ylang-Ylang, Tania, elles sont toujours magnifiques, leur amour est toujours discret, et il ne se passe jamais rien car Bob n’est que vaguement flatté. Un adulte trouve ce comportement des plus étranges, mais pas un garçon prépubère. À onze ans, j’aimais bien les filles, mais je préférais les poissons d'aquarium, et ce que je désirais vraiment, c’était devenir le prochain Guy Lafleur. Ou sauver l’humanité, comme Bob.

Mon collègue blogueur Bob August le faisait remarquer : les livres de Bob suivent une recette dans laquelle Bob finit toujours par triompher. Bien sûr, nous avons tous appris que la vie n’est pas si belle. Mais si Bob avait connu la défaite, l’enfant que j’étais aurait été traumatisé. Je n’étais pas encore prêt à affronter cette pénible vérité : les méchants l’emportent parfois.

Il reste l’imagination de l’auteur, Henri Vernes. Vampires géants, OVNI communiquant avec une autre dimension et qui s’avèrent issus d'une expérience de l’armée américaine ayant mal tourné, génie du mal ayant réussi à se rendre immortel, dont le système se détraque et qui se retrouve devant un double fou, voyages sur tous les coins de la planète, incluant le Québec… Vernes se documentait soigneusement. Lorsque Bob assiste à un match du hockey au Forum (dans Terreur à la Manicouagan), il observe des spectateurs lancer sur la glace des pièces de monnaie réchauffées dans leurs mains afin d’aider leur équipe. Je croyais tout savoir sur le hockey, sport que je pratiquais avec fort peu de succès (fiche à vie : 0 but, deux passes, dont l’une était une erreur du marqueur) mais j’ignorais ce procédé.

Le samedi suivant, je me retrouve comme d’habitude à l’arena et je raconte cette histoire à mes amis. Personne n’a entendu parler du stratagème et nous décidons d’essayer. Chacun sort quelques sous que nous chauffons dans nos doigts et nous réussissons à les lancer sur la glace, à peu près au même endroit, sans nous faire repérer. Nous observons la suite avec intérêt. Allons-nous voir ce qui se passe dans le livre?

Un entraînement commence et les joueurs se font dire de patiner en rond. Un joueur arrive à l’endroit piégé et… crac, il tombe! Un deuxième tombe aussi, un troisième, les premiers se relèvent mais il en tombe d’autres, car nous n’avons pas économisé sur les pièces, et nous rions et rions… La chaleur des pièces a fait fondre la glace, qui a gelé de nouveau et elles s’y sont incrustées. Hélas, un joueur à l’esprit scientifique observe l’endroit où il est tombé. Il creuse dans la glace avec son patin, ramasse quelque chose et patine vers son entraîneur comme un chien qui ramène un bâton… Mes amis et moi déguerpissons. Je réalise aujourd’hui que ce moment est celui de ma vie où l’influence des aventures de Bob a été la plus forte, et mon héros n’aurait pas été fier de moi. J’ai lu des milliers de pages où le bien lutte contre le mal et en triomphe, et j’en ai retenu la manière de perturber une pratique de hockey. Comment me défendre? Puis-je plaider l’influence maléfique de l’Ombre jaune?

dimanche 30 mai 2010

Critiques dangereuses

J’écrivais ici l’autre jour que les bons livres sortent souvent de nulle part. Il y a quelques semaines, je me suis rendu (sur les conseils de mon amie Grominou) au "solde de livres des amis des bibliothèques", me jurant d’être raisonnable dans mes achats puisque mes rayonnages personnels sont remplis et que je m’approche de l’opération d’élagage dont parlait récemment Bob August.

Je n’ai acheté que six livres, pour un dollar chacun, dont deux qui s’avèrent excellents : La symphonie des spectres, de John Gardner, dont le nom me disait vaguement quelque chose, et Je hais les acteurs, de Ben Hecht, dont le nom ne me disait rien du tout. Ce deuxième livre est un roman satirique et délirant sur le Hollywood des années trente, écrit par un homme qui connaît bien le sujet puisqu’il y a beaucoup travaillé comme scénariste.

Voici ce que j’ai lu au début de Je hais les acteurs :

Il y a une chose qui pend au nez de tout le monde, à Hollywood, c’est d’être, un jour ou l’autre, la proie d’une dépression nerveuse. (…) La vérité est que cette activité qui consiste à faire des films, bien que ne réclamant de l’esprit que peu d’efforts, est, de toutes les entreprises humaines, la plus dangereuse pour le système nerveux. Si l’on mettait cinquante mille personnes à fabriquer jour après jour des bulles de savon – et que le monde entier critiquât sans répit lesdites cinquante milles personnes, parce qu’elles font les bulles trop grosses, ou trop de guingois, ou trop biscornues – on obtiendrait médicalement de semblables résultats.

Voilà dans ce livre complètement fou une réponse à la question que je me pose souvent : pourquoi tant de célébrités parmi les acteurs, musiciens, artistes et écrivains se suicident, meurent d’overdose, ou ont des problèmes sérieux d’alcool et de drogue (sans parler des incursions dans l’église de la scientologie).

Dans la vie de tous les jours, venant de n’importe qui, sur n’importe quel sujet, la moindre critique peut faire mal. Il me semble parfois que toute critique fait un peu mal, même si c’est au sujet du souper qu’on a préparé ou de la dernière coupe de cheveux. J’ai connu des gens qui ont fait un burn out ou qui l’ont frôlé. À chaque fois, en plus du stress et du travail exagéré, ces gens devaient endurer une personne perpétuellement mécontente, qui se plaignait d’eux et leur mettait de la pression (souvent le patron, bien entendu). Je n’ose pas m’imaginer ce que ça doit être comme supplice quand les critiques sont publiques et viennent d’innombrables inconnus.

Et même Shakespeare, les Beatles ou Mozart ont leurs détracteurs. Il y a de quoi se mettre en permanence sur le party, non? Pas pour profiter de son succès, comme on se l’imagine, mais pour essayer de dissoudre la pression… si possible.

samedi 8 mai 2010

La moins mauvaise méthode

Les livres qui me plaisent le plus sont souvent des surprises. Le succès d’une œuvre, les critiques que j’en lis, la quatrième de couverture ou le jugement de mes amis ne m’aident pas tellement à deviner ce que je vais en penser. Presque toujours, je dois l’essayer pour le savoir.

Et combien de fois ai-je mis un livre dans le bac à recyclage en me demandant comment les critiques pouvaient être si positives? Dans les milliers de livres que contient une librairie, il devait y avoir des dizaines que j’adorerais et que j’aurais dû acheter à la place. Mais comment les trouver? La démocratie est le pire des systèmes, à l’exclusion de toute les autres. De même, je crois avoir trouvé le pire des systèmes pour dénicher de bons livres, à l’exclusion des autres. Il s’agit simplement de me rendre dans une bibliothèque bien garnie, de choisir un rayon au hasard dans la section « roman » et d’en prendre quatre au hasard. Ensuite, je me force à en lire 50 pages. Et je ne continue que si j’en ai envie.

Bref, je commence beaucoup et j’abandonne très vite. J’avoue que, jusqu’à maintenant, je triche et je ne choisis pas tout à fait les livres au hasard. J’en regarde une trentaine, et je choisis les quatre qui m’attirent le plus. Mais bon, c’est quand même pas mal au hasard. Et ça donne des résultats : je découvre des auteurs que j’aime et dont je n’avais jamais entendu parler.

J’ai ainsi découvert un auteur dont je n’hésite pas à dire qu’il est un très grand écrivain. Il s’agit d’un romancier albanais. Comment est-ce que j’aurais pu lire un auteur albanais sans cette méthode? Ma connaissance de ce pays se limite à des clichés qui en donnent une image d’arriérés. Pourtant cet auteur me paraît tout à fait moderne par son approche et son écriture. Des ses premières phrases, j’ai été accroché sans comprendre pourquoi.

Cet auteur s’appelle Fatos Kongoli et ses romans sont à la fois littéraires et réalistes, et écrits avec beaucoup de maîtrise technique.

J’ai ensuite réalisé que certaines choses me rapprochent de Kongoli. Comme moi, il a une formation scientifique (il est mathématicien). Son approche est rigoureuse et c’est ce que j’essaie de faire de mon côté. Sa manière d’être réaliste dans l’accumulation des détails et de pencher en même temps vers l’irrationnel et le fantastique m’a toujours attirée, ainsi que l’importance qu’il accorde au rêve. L’intrigue d’un de ses romans, Le dragon d’ivoire, est basé sur un séjour qu’il a fait dans un pays étranger lorsqu’il était étudiant. J’ai vécu une expérience similaire, ce qui me rend plus sensible que d’autres à cette histoire.

Devriez-vous lire Fatos Kongoli? Je vous le conseille, en moins que vous soyez allergiques aux livres littéraires. Mais je vous conseille surtout de vous rendre à la bibliothèque, choisir un rayon, y prendre quatre livres dans la trentaine qui s’y trouvent et en lire 50 pages. À force de répéter cet exercice, vous découvrirez des livres avec qui vous et vous seul avez des atomes crochus. Et ça, c’est un grand bonheur.

dimanche 25 avril 2010

Blogue au ralenti… écrivain au travail

Comme vous le savez, je suis un écrivain, moi qui gribouille des textes de fiction depuis l’adolescence et qui ai publié il y a un an un premier roman. Le temps est venu pour moi de me remettre à écrire sérieusement, avec toute l’énergie dont je suis capable, au lieu de me disperser et de pondre des bouts de romans dans tous les coins de mon disque dur. C’est pourquoi je serai moins actif sur ce blogue dans les prochains mois. J’avais pensé le mettre carrément en pause, mais ça me manquerait trop. Je vais continuer à publier des textes ici, mais ils seront moins longs qu’avant et apparaîtront plus irrégulièrement. Ils seront aussi plus variés, je crois, enfin on verra. C’est pour une bonne cause : un nouveau roman.

Bien sûr, je continuerai à suivre les excellents blogues que je lis déjà… en espérant en découvrir d’autres.

Si je reste silencieux trop longtemps, ça voudra dire que j’écris vraiment très bien, ou au contraire que ça va mal. Je vais essayer d’éviter les silences prolongés même dans ces situations.

Souhaitez-moi bonne inspiration!

dimanche 18 avril 2010

Le vieux libraire

L’hiver dernier, je me promenais par hasard dans un quartier où je ne vais jamais plus, et je suis passé devant une librairie que j’ai beaucoup fréquentée à l’adolescence. Combien de temps depuis ma dernière visite? 20 ans? Plus? À l’époque, mon père me donnait dix dollars et je me rendais dans cette librairie d’occasion, remplie de livres de qualité qui ne coûtaient pas grand-chose. À cause de ma timidité, je ne parlais jamais au libraire, mais je lui achetais des piles de livres. Je me souviens encore de ses yeux étonnés lorsque j’ai acheté les œuvres complètes de Corneille… jamais lues, d’ailleurs. Déjà à cet âge, je voulais déjà devenir écrivain, et je croyais important d’assimiler tous les classiques.

Il faisait froid, il neigeait, il faisait déjà noir même si nous n’étions qu’autour de six heures. Mu par une impulsion, je suis entré dans la librairie.

À la caisse, le libraire parlait avec une cliente, et il m’a jeté un coup d’œil perçant. M’a-t-il reconnu alors que tellement d’années ont passé? Moi, je l’ai reconnu, même si la dernière fois que je l’avais vu il était dans la force de l’âge et qu’il était maintenant un vieillard. Malgré les années et leur usure, il se tenait bien droit à sa caisse. Ce qui avait le moins changé, c’était sa voix, dans laquelle je reconnaissais son intelligence aiguë, mais une voix plus fatiguée qu’avant.

Je me suis promené dans la librairie, plus petite et qui n’est plus située au même endroit. Ce magasin rapetissé me donnait l’impression d’avoir encore grandi. Le nom de l’endroit est le même, un nom d’une autre époque, l’époque durant laquelle j’ai grandi et qui est donc autant mon époque que maintenant. Les livres usagés me paraissaient vieux et poussiéreux et rien ne m’intéressait. Ça me rappelait la Bible et les personnages de Garcia Marquez qui tombent en poussière avant de mourir.

La cliente racontait au vieux libraire des histoires de sa jeunesse, où des curés bornés interdisaient la danse parce qu’ils jugeaient que c’était une façon de faire à la verticale ce qu’il ne fallait pas faire à l’horizontale. Elle était vive et amusante et ses histoires d’un autre âge me faisaient sourire. J’ai cru comprendre qu’elle avait été actrice. À l’adolescence aussi, je cherchais les trouvailles dans cette librairie en écoutant les conversations du libraire.

J’aurais voulu dire au libraire : « Est-ce que vous me reconnaissez? Je venais souvent ici lorsque j’étais adolescent, c’est moi qui vous achetais des piles et des piles de livres. Vous souvenez vous de moi? Je suis maintenant un écrivain publié, j’ai écrit un roman, je suis sûr que vous l’aimeriez. » Après tout, il y a dans ce roman beaucoup de ce que j’ai acquis en lisant des livres achetés dans sa boutique. M’aurait-il reconnu? Se souvient-il de moi, alors que je me souviens parfaitement de lui, de sa femme et de son associé de l’époque? Que sont-ils devenus, ces deux là? Sont-ils morts? À la retraite?

Le vieux libraire parlait toujours avec la dame, et j’ai décidé de ne pas les déranger. Je reviendrai, j’ai pensé. Je suis parti sans rien dire, sans savoir s’il se souvient de moi et si me parler lui aurait fait plaisir. M’aurait-il seulement reconnu, moi qui ai changé autant que le quartier, que la ville? Ce vieux libraire ne semblait pas avoir changé. Il avait seulement vieilli.

dimanche 11 avril 2010

Labyrinthes

Vous vous souvenez de ce film : une mère et son fils qui courent dans un labyrinthe enneigé, poursuivis par un homme armé d’une hache. The shining. Ou cette bibliothèque labyrinthe dans laquelle errent les moines Guillaume de Baskerville et son disciple Adso dans Le nom de la rose. Il y a quelque chose de fascinant dans cette situation : des humains qui sont prisonniers d’un labyrinthe et qui doivent absolument en trouver la sortie.

J’ai moi aussi été pris dans un labyrinthe dont j’ai eu du mal à sortir. J’avais une dizaine d’années et ma famille séjournait dans une maison des Laurentides, derrière laquelle se trouvaient des champs immenses et une forêt inhabitée. C’était l’hiver et j’étais sorti me promener avec ma tante. Je connaissais l’endroit, mais la neige recouvrait tout et uniformisait le décor. Nous étions allés très loin et j’avais fini par me séparer de ma tante. Je m’étais éloigné d’elle pour vérifier si on pouvait passer d’un champ à un autre en traversant un bout de forêt, et je lui avais crié que je rentrerais seul à la maison. Elle m’avait demandé de revenir mais je n’avais pas obéi parce que j’étais certain de retrouver mon chemin.

Il n’y avait que des arbres et de la neige, aucune maison et aucun être humain. Tout était silencieux. Les champs et la forêt étaient couverts de pistes de motoneige sur lesquelles je marchais, car la neige était durcie et ça m’empêchait de m’enfoncer. Ces pistes se croisaient dans tous les sens, sans logique apparente. Je n’entendais aucun moteur, juste le vent, et je ne voyais que des arbres et de la neige.

À cause de la neige, j’avais perdu mes repères, et je m’étais finalement trouvé désorienté, sans idée de la direction à suivre pour retrouver la maison. J’étais perdu. J’avais crié, mais personne ne m’avait répondu. Ma tante était loin. J’avais attendu, le cœur battant, et puis j’avais recommencé à marcher, suivant les pistes, tournant au hasard, sans deviner où aller, de plus en plus angoissé et sans savoir quoi faire d’autre que marcher. La scène était pareille de tous les côtés. Les sentiers que je suivais tournaient sans cesse et se croisaient. J’étais perdu dans un labyrinthe. C’étaient les pistes qui formaient le labyrinthe, un labyrinthe qui s’étendait sur des kilomètres.

Après beaucoup de temps à marcher au hasard et persuadé que je ne faisais que m’éloigner de la maison, j’avais fini par passer un tournant et me retrouver devant elle. C’était la première que je voyais et ça m’avait pris du temps à comprendre que c’était la bonne, que c’était la maison où je passais les vacances. Je ne la reconnaissais pas tellement j’étais persuadé de m’être perdu. Je me croyais à des kilomètres de distance.

Nous nous retrouvons tous, à certains moments, dans d’autres sortes de labyrinthes. Nous traversons des périodes où nous avons perdu nos repères et où nous ne savons plus de quel bord nous diriger, où nous continuons par habitude à chercher une issue. Écrire un roman est parfois un labyrinthe. On a perdu le fil et on continue à avancer en se demandant si ça vaut la peine et si on va retrouver son élan. Lorsqu’on est dans un labyrinthe, il ne faut surtout pas se décourager, mais continuer à avancer, même lorsque l’espoir disparaît, en se disant qu’à force de continuer, une sortie finira par se présenter.

Jusqu’à maintenant, je l’ai toujours trouvée, même si ça a parfois été long.

dimanche 4 avril 2010

Les mille et une positions

Chaque jour que le bon Dieu me permet de vivre, chaque jour que mon employeur continue à m’employer, je me rends au travail en métro. Il y a deux semaines, alors que je venais de descendre du train et que je me dirigeais vers les tourniquets de la station Square-Victoria en compagnie de la masse des voyageurs, j’ai vu un spectacle qui m’a paru étonnant, presque prodigieux, même si personne ne s’en souciait : une fille lisait un roman en marchant vers la sortie.

Eh oui, parmi la foule des gens qui se rendaient dans les bureaux du centre-ville, mal réveillés, ternes et le visage vide, cette fille avançait, le nez plongé dans l’exemplaire ouvert d’un roman.

Lire un roman en marchant vers son travail! Moi qui n’arrive même pas à lire dans le métro! Tous les jours, des gens lisent autour de moi dans le compartiment, souvent debout, et moi je n’arrive pas à lire même si j’ai un siège. Je m’attaque au sudoku du journal en essayant de le terminer avant d’arriver (j’ai dix minutes) et si je réussis je lis les articles. Un roman? Rien à faire.

En fait, je lis toujours dans une position allongée. Soit couché sur un divan, soit dans mon lit, ce qui est presque aussi bien. Un hamac fait l’affaire, et au pire je me couche sur le tapis, à condition d’avoir un coussin pour ma tête. Je ne lis jamais dans un fauteuil, ni assis à mon bureau, mais je le fais dans une espèce de fauteuil allongé que mes parents possèdent et qui a la forme d’une chaise longue. Mon dos est relevé, mes jambes sont étendues, c’est presque idéal.

Italo Calvino écrivait : « Avoir les pieds levés est la première condition pour jouir d’une lecture. » On pourrait croire à une blague, mais mon cas confirme cette théorie. Certains loustics en concluront que je pourrais lire dans le métro à condition d’oser me coucher par terre ou que la STM me procure un divan.

Je suis capable de lire lorsque je suis assis, car il y a quelques années je lisais dans l’autobus. Je faisais le même trajet chaque matin et il durait 30 minutes, je le connaissais pas cœur, et l’autobus était toujours vide. Je lisais tout ce temps et j’étais bien.

Lire en marchant, l’idée me plaît. Alphonse Daudet racontait, je crois que c’est dans Les lettres de mon moulin, qu’il devait parcourir de grands trajets à pied et qu’il lisait toujours dans ces cas-là. Bien sûr, en Provence il y a plus de cent ans, ce n’était pas trop risqué. Dans mon cas, je finirais à l’hôpital.

Je crois que c’est ce qui me fascine dans cette histoire. Pour lire, je dois me perdre dans le roman, et donc oublier le monde extérieur. Si je parvenais à lire en marchant, alors je me cognerais sur un poteau, ou dans une dame qui pourrait être malcommode et empester le parfum. J’écraserais la queue d’un chien, je tomberais dans une bouche d’égout, je traverserais la rue sans remarquer la lumière rouge et serais expédié dans les airs par un camion, je me perdrais, je buterais sur une borne-fontaine ou glisserais dans des excréments de chien et je m’étalerais sur le trottoir. Je pourrais peut-être, peut-être, lire en marchant si je suivais un chemin de campagne droit et isolé, où aucun promeneur ne me surveillerait.

Cette fille a-t-elle le même emploi depuis tellement longtemps qu’elle s’y rend en somnambule, ses pieds la dirigeant jusqu’à son cubicule? Est-elle un exemple de la fameuse théorie : les femmes sont capables de faire deux choses à la fois, contrairement aux hommes? Mais comment peut-elle voir où elle va si elle est plongée dans son livre? J’aurais dû mieux la regarder. Peut-être qu’elle louchait abominablement, ne lisant qu’avec un œil, tandis que l’autre lui permettait de surveiller les alentours?

Comment peut-on lire en marchant? Il fallait que le roman soit prenant, hein? Qu'en pensez-vous?

dimanche 28 mars 2010

Peut-être un peu con

Une baignoire, un pommeau de douche, un jet d’eau qui coule. Un adolescent de seize ou dix-sept ans qui se savonne. L’adolescent sent une protubérance à son poignet : une petite bosse, à un endroit où il n’y a jamais eu de bosse. Il touche son autre poignet sans rien trouver, tâte de nouveau la bosse. La peur le gagne. Coïncidence étrange, il vient de lire l’histoire d’une femme qui a failli mourir du cancer du sein et qui a découvert une bosse en prenant sa douche. D’accord, sa bosse à elle était au sein, pas au poignet, mais une bosse qui pousse est une bosse qui pousse et l’adolescent se persuade qu’il a peut-être le cancer. L’angoisse monte sans arrêt et il lui semble sentir le poids des métastases qui le rongent, qui se nourrissent de son sang et qui gonflent en lui. Il pense aux cadavres qu’il a vus dans son existence, les corps maquillés du salon funéraire, ou ce gros chien noyé qui s’était échoué au bord d’une rivière. Peut-être qu’il sera bientôt comme ça lui aussi. Les jours passent, durant lesquels il pense à son cancer, tâtant la bosse qui refuse de disparaître. Ah, comme la vie qu’il pourrait perdre lui paraît merveilleuse, comme les petites choses du quotidien goûtent bon, les tartines de confiture, les promenades dans les parcs, le feuillage des arbres, les rires des enfants. Comme il est terrible de mourir jeune, avant d’avoir vécu, avant d’avoir eu sa part de la vie.

Ce garçon, c’était moi, et cette petite bosse, ce n’était pas un cancer. J’ai fini par la montrer à un médecin et je ne me souviens pas de son diagnostic, sauf : « Cesse de t’inquiéter. » Un ou deux ans plus tard, je suis devenu cardiaque : une douleur persistante à la poitrine. Des jours d’angoisse ont suivi, des jours durant lesquels la peur me prenait lorsque la douleur revenait. Ah, comme la vie me paraissait merveilleuse, comme les petites choses du quotidien goûtaient bon, les tartines de confiture, les promenades dans les parcs, le feuillage des arbres, les rires des enfants. La douleur a disparu et je l’ai oubliée, jusqu’à ce qu’elle revienne vers mes trente ans et qu’un médecin diagnostique une douleur musculaire sans importance. Dix-huit ans, c’était un peu jeune pour avoir des problèmes cardiaques, et trente ans aussi.

Eh oui, je suis hypocondriaque, ce à quoi je pensais l’autre jour en lisant cet article qui mentionne que ce problème n’est pas rare chez les écrivains. Et ça me laisse perplexe. Je devrais comprendre mieux que personne, et pourtant je n’y arrive pas. Quel lien peut-il y avoir entre le besoin persistant de noircir du papier et la facilité à s’imaginer qu’on est malade? Bon, d’accord, l’imagination est un élément central de ces deux activités. Mais à part ça? Pourquoi beaucoup d’écrivains sont-ils hypocondriaques?

La peur de mourir pousse-t-elle à écrire? L’hypocondrie vient-elle d’une angoisse qu’on essaie de calmer en la mettant sur papier? Parfois, le sens de quelque chose nous échappe parce qu’on en est trop près. Un lien doit exister, mais je ne le vois pas.

Doit-on forcément se sentir mal pour écrire? Il me semble être poussé par l’amour de la lecture, tout simplement.

Avec les années, mon hypocondrie a tourné au gag. À force de m’imaginer deux fois par an que j’avais le cancer, j’ai fini par ne plus prendre ça très au sérieux. La partie de moi-même qui s’effraie et qui annonce ma fin est toujours là, mais il s’est développé en moi d’autres petites voix qui la ridiculisent et qui lui rappellent ses nombreuses erreurs.

Récemment, la voix hypocondriaque a trouvé un nouvel argument : tout le monde meurt un jour, et je vais donc finir par être malade et en mourir. Quelque chose de terrible arrivera forcément et ça commencera par de petits symptômes en apparence bénins. L’hypocondriaque en moi aura beau avoir eu tort toutes ces années, il finira par gagner.

Et je ressens justement une espèce de poids dans le ventre depuis quelques jours. Un poids qui augmente. Tellement de cancers commencent dans le système digestif… Une tumeur pourrait-elle s’être formée et grossir??? Avec tous les gens autour de moi qui ont le cancer en ce moment, ou qui l’ont eu, est-ce possible que… AAAAAAAAAAhhhhhh!!!!!!!!

Suis-je le seul à avoir remarqué que dans hypocondrie il y a le mot « con »???

dimanche 21 mars 2010

Librairies, bouquineries...

Une bibitte à sucre devient tout émue dans un magasin de bonbons, et j’en sais quelque chose. Mais ce n’est rien comparé au danger qui me guette lorsque je pénètre dans une librairie. Suis-je trop sensible au marketing? Est-ce que j’aime trop les livres? À chaque fois que j’entre dans un de ces endroits, le désir de me ruiner naît en moi. De me ruiner en achetant des livres, bien sûr.

Comme le racontait Italo Calvino dans Si par une nuit d’hiver un voyageur, j’entends les livres. Ils m’appellent, ils me font de l’œil, et si je le pouvais j’en achèterais des dizaines. Il y a les livres-que-je-veux-lire-depuis-longtemps-sans-en-avoir-eu-la-possibilité, les livres-que-je-voudrais-avoir-lus-mais-que-je-n’ai-pas-envie-de-lire, les livres-dont-on-m’a-dit-beaucoup-de-bien-sans-m’avoir-vraiment-convaincu, les livres-que-j’ai-décidé-de-lire-lorsqu’ils-sortiraient-en-poche-et-qui-sont-justement-sortis-en-poche, les livres-que-je-suis-presque-décidés-à-lire, les livres-qui-sont-peut-être-très-bons-mais-qui-sont-peut-être-aussi-très-mauvais, les couvertures affriolantes, les nouveautés irrésistibles, etc.

C’est encore pire au salon du livre, qui me donne l’impression d’être dans mille librairies en même temps. C’est trop, tout simplement. Ça m’épuise et j’en perds le goût d’acheter.

Le problème, c’est bien sûr le prix des livres. Je l’ai réalisé il y a un certain temps : il existe dans ma tête une limite psychologique. Au-dessus de 20 dollars, j’ai peur de prendre des risque, ce qui est dommage car la plupart des nouveaux livres se vendent à 25 dollars ou plus. Beaucoup des meilleurs livres que j’ai lus dans ma vie, peut-être la majorité, ont été des surprises. Les best sellers ont souvent des aspects conventionnels, ce qui est sans doute pourquoi ils parviennent à plaire à autant de gens différents.

J’aime l’objet qu’est un livre neuf, sa perfection inexplorée, j’adore être le premier à ouvrir la couverture et à plier la tranche, à marquer le livre par ma lecture. Bien sûr, ce sentiment cesse brutalement lorsque je pense être tombé sur une nullité, et je me désole d’avoir choisi ce truc au lieu de tel ou tel autre titre. Mais c’est le risque à courir.

Dans les bouquineries, je ressens une impression différente. Les livres d’occasion sont souvent jaunis, écornés, pliés, ils sentent parfois le tabac ou dégagent d’autres odeurs subtiles, ils ont du vécu. Lorsque je suis fatigué, j’éprouve du dégoût devant ces étalages d’objets qui ressemblent à des épaves. Je vois des livres qui ont été à la mode il y a dix ou quinze ans mais qui n’intéressent plus grand monde, des auteurs qui ont été proclamés immortels et qui sont oubliés, d’anciens best sellers qui ont sombré avec leur époque. J’ai l’impression d’être dans un dépotoir de la littérature.

D’autres jours, j’adore fouiller là-dedans et chercher les trouvailles. Quel chemin ont parcouru certains de ces bouquins pour se ramasser là? Tel livre date de 50 ans et semble ne jamais avoir été ouvert. Il n’est même pas coupé. Tel autre a été dédicacé par son auteur à une amie intime. L’amie est-elle morte? S’est-elle brouillée avec lui?

Comme les livres usagés ne sont pas très chers, je prends des risques. J’ai acheté sur une impulsion Le moine de Matthew Gregory Lewis (dans la collection Marabout géant), dont je n’avais jamais entendu parler. Je l’ai beaucoup aimé. Même chose avec Mon oncle Benjamin, de Claude Tillier, un classique moins connu que d’autres, peut-être parce qu’il est amusant. J’avais lu il y a de nombreuses années que Les vivants, les morts et les autres, roman québécois des années 50, était un livre injustement oublié. Je l’ai un jour déniché au Colisée du livre… à un dollar. Hélas, ma lecture ne m’a pas enthousiasmé et l’oubli m’a paru très juste. Pour un dollar le mal n’était pas bien grand.

Sans doute y a-t-il de nombreux livres que j’adorerais mais dont je n’entendrai jamais parler. Peut-être même que chaque librairie en contient une cinquantaine qui me feraient plus tripper que les meilleurs que j’ai lus. J’imagine ces romans peu connus, à la recherche d’un lecteur comme moi, mais nous ne nous rejoindrons jamais… Comment les trouver? Voilà une question à laquelle j’aimerais bien répondre…

dimanche 14 mars 2010

Miss Tolstoy et moi

Un roman est une fiction, un romancier est donc un menteur. Meilleur est le menteur, plus crédible est le roman.

Et tous les bons menteurs le savent : il faut incruster de réel un mensonge pour lui donner des allures de vérité. Certains lecteurs sont parfois étonnés par l’imagination dont j’ai fait preuve, selon eux, en écrivant Sonate en fou mineur, un roman qui semble assez éloigné de ma vie actuelle ou passée. La vérité? Une grande partie de ce qui se trouve dans le roman a des bases dans la réalité, même si je n’en étais pas toujours conscient en l’écrivant.

Prenons par exemple Rachel Tolstoï, personnage de Sonate en fou mineur, descendante du grand écrivain, mélomane et compositrice frustrée. Où ai-je bien pu pêcher cette idée bizarre? Dans mon imagination, bien sûr?

Cette idée sort pourtant de ma vie, plus précisément d’un mariage de la haute société suédoise où, pour des raisons qui seraient trop longues à expliquer ici, j’ai été invité il y a quelques années. C’était un mariage traditionnel à l'extrême, les gens très riches étant souvent très conservateurs. La cérémonie avait lieu dans une somptueuse église de Stockholm, où je me suis retrouvé, déguisé en pingouin dans mon frac de location (car le frac était de rigueur, et non le vulgaire smoking), parmi des gens de la haute société. La mariée était splendide, les bouquetières aussi, le père était chauve, comme son fils aîné. « On a eu droit à deux mètres de cheveux et ensuite c’était fini » plaisantait le père. Il parlait d’une manière qui faisait grimacer ma blonde : avec un accent snob et mêlé de condescendance. C’était la voix de celui qui est habitué à commander aux « inférieurs », et habitué aussi à parler à des comtes. Lorsqu’il me parlait, il était très à l’aise, et je sentais sa condescendance. Ça aurait sans doute été différent si j’avais été un comte. Après la cérémonie, nous sommes allés dans le restaurant trois étoiles où avait lieu la réception, et lorsque j’ai trouvé la place qui m’était assignée, j’ai constaté que ma compagne de la soirée, car dans un tel mariage les invités sont mis en couples, s’appelait Sophie Tolstoy.

Tolstoy comme le grand écrivain, j’ai pensé avec un certain vertige. J’ai donc attendu la demoiselle avec impatience et je l’ai vite interrogée sur son nom. Avec délice, j’ai appris qu’elle était bien une descendante de l’écrivain. Elle m’a raconté certaines choses que j’ai utilisées dans le roman : la plus grande partie de la famille avait fui à la révolution et s’était éparpillés dans divers pays, dont la Suède. Beaucoup de Tolstoy (car c’est ainsi qu’on écrit le nom en suédois) étaient actifs dans les arts, une sorte de tradition familiale. Sophie elle-même était actrice.

Tout en écoutant les discours sur les mariés, en trinquant à leur santé, en savourant les vins fins, tout en essayant de choisir les bons ustensiles parmi ceux dont chaque couvert était équipé et en dégustant les nombreux plats de cette nourriture trois étoiles, je discutais avec Sophie Tolstoy et j’avais beaucoup de plaisir. Bien sûr, un écrivain en développement a beaucoup d’affinités avec une actrice en développement. Sophie n’aimait pas tellement les œuvres de son ancêtre et préférait Dostoïevski, mais ça n’a pas refroidi mon enthousiasme.

À chaque fois que j’entendais la voix snob et condescendante du père de la mariée, je me souvenais que Léon Tolstoï était un comte… et qu’il était très riche. Rien d’étonnant à ce que sa descendante fasse partie de la meilleure société suédoise, même si elle n’était ni snob ni condescendante. Je n’aurais pu rêver de meilleure « dame de table » (comme on dit en suédois) pour ce mariage. Elle avait beaucoup de patience, ce qu’elle a démontré lorsque nous avons valsé ensemble, parmi les autres couples d’invités, et que j’ai failli lui piler sur les pieds deux ou trois fois. Elle a d’ailleurs sa page wikipédia.

Le personnage qui est sorti de cette rencontre n’est pas la charmante Sophie Tolstoy, mais une personne beaucoup plus sombre et tourmentée. Un romancier anonyme a déclaré que ses romans étaient basés sur un tiers de vécu, un tiers d’imaginé, et un tiers lu ailleurs. Les proportions varient selon les écrivains, mais je crois que tous utilisent ces trois éléments. Dans mon cas, ça se fait dans la plus grande naïveté. Lorsque j’écris un premier jet, il me semble tout inventer. Ce n’est qu’en le relisant que je réalise l’origine de certaines idées… tandis qu’elle reste mystérieuse pour beaucoup d’autres. Le thème de la sorcière est une obsession chez moi, peut-être à cause des contes de Grimm qu’on m’a lus dès ma plus tendre enfance. Mais le caractère de Rachel vient surtout de certaines autres personnes rencontrées à ce mariage et dont je préfère ne pas parler.

dimanche 7 mars 2010

Combine de sandwichs aux œufs

Je recevais récemment ce message d’un ami d’école, perdu de vue depuis le secondaire et retrouvé grâce à Facebook, qui est maintenant artiste à Berlin. Il s’appelle Pierre-Paul Maillé. Voici ce qu’il m’écrivait : J'ai adoré ton profil sur ton blogue et ça m'a fait sourire mais surtout rire très fort. Je t'ai bien reconnu à lire sans arrêt; une fois tu es venu chez nous (6ième) et tu n'avais d'intérêt que pour les livres qu'il y avait et tu es reparti avec les Bob Morane que tu adorais à l'époque.

Eh oui, j’étais un enfant fasciné par les livres, et par Bob Morane en sixième année. Un peu trop fasciné, peut-être. Comme l’écrit Pierre-Paul, mon intérêt pour les livres se faisait au dépend du reste de la réalité. Certains de ceux qui m’ont connu ne doivent pas être surpris que j’aie publié un roman. L’étonnant est peut-être que je sois devenu ingénieur et non bibliothécaire, libraire d’occasion, relieur, ou balayeur chez un éditeur quelconque.

Au secondaire, ma passion (pour ne pas dire ma maladie mentale) m’avait inspiré une petite combine. À cette époque, je croyais en une idée étrange : la littérature contemporaine n’était qu’une mauvaise imitation de la littérature classique. Je m’imaginais que le roman ne faisait que décliner depuis Balzac et j’avais décidé de lire tous les classiques importants, de préférence dans la collection Garnier-Flammarion, qui était la moins chère et que je trouvais élégante. Ma mère me donnait chaque jour quelques dollars pour m’acheter un lunch à la cafétéria. Or, nous avions toujours du pain tranché, des œufs et de la mayonnaise à la maison. J’ai eu l’idée de me préparer le soir en secret un sandwich aux œufs, que je mangeais le lendemain avec de l’eau. Je me rendais ensuite à la librairie la plus proche m’acheter un classique édité chez Garnier-Flammarion avec l’argent de mon lunch.

Bien sûr, certains de ces classiques étaient tellement arides que je ne parvenais pas à passer au travers, et je les abandonnais pour « plus tard », un plus tard qui n’est pas encore arrivé pour de nombreux volumes. La littérature gréco-romaine était particulièrement indigeste. D’autres se lisaient pas mal plus facilement, surtout les livres du 19ième siècle.

Par amour des livres, j’ai donc mangé des sandwichs aux œufs pendant des mois (si ma mère lit ce texte, je vais encore me faire tirer les oreilles). Un qui était bien étonné, c’était le libraire qui me voyait presque à chaque midi. Il s’appelait M.Bray, le Bray de Renaud-Bray, qui avait divorcé d’avec M.Renaud pour fonder sa librairie. C’était un vieux monsieur très gentil, un peu timide, avec une belle barbe blanche. M.Bray ne comprenait pas pourquoi un jeune garçon venait acheter un livre classique édité chez Garnier-Flammarion presque tous les jours. Ça lui a pris des semaines, je crois, avant d’oser me demander comment je faisais pour les lire aussi vite. J’ai répondu que je lisais beaucoup la nuit (ce qui n’était pas totalement faux).

Avant que ma mère ne comprenne pourquoi son stock d’œufs baissait constamment, j’ai fini par me tanner des sandwichs, ce qui m’a épargné une bonne punition. De toute façon, je m’étais mis à lire des livres de science-fiction et des livres fantastiques, comme mes amis.

Quelqu’un qui aimait tant lire devait devenir fou de joie au cours de français, pensez-vous. Eh bien, non. De mes lectures obligatoires du secondaire, je garde le souvenir d’un impérissable ennui. J’épargne Maria Chapdelaine, lu en secondaire 3. Mais Agaguk et Poussière sur la ville se retrouvent très hauts dans le palmarès de mes pires lectures à vie. Je me souviens de livres poussiéreux, morts, dont l’histoire ne me touchait d’aucune manière. De livres sans ambiance et aussi excitants que le bottin téléphonique.

Y a-t-il vraiment des gens qui considèrent qu’Agaguk et Poussière sur la ville sont de grands livres, à part deux ou trois énergumènes ayant travaillé au ministère de l’éducation? Est-ce que c’est juste moi, ou est-ce que ces livres ont ennuyé de la même manière des centaines de milliers d'élèves? Mais bien sûr, une lecture obligatoire ne sera jamais aussi agréable qu’une lecture librement choisie, surtout si elle a été génialement financée par une combine de sandwichs aux œufs. Je me serais peut-être révolté si l’école m’avait forcé à lire L’Iliade. Lorsque l’idée venait de moi, elle me paraissait excellente.

dimanche 28 février 2010

La chimie des lecteurs

Vous lisez un livre et c’est bon. C’est même vraiment très bon, ce livre est fameux. Vous tournez les pages et ça s’améliore encore. Prenant, convaincant, plein d’une stupéfiante vérité… Ou merveilleusement écrit, léger et amusant. En moins que ce soit un bon suspense qui vous catapulte dans l’histoire. Ou un polar dont vous pressentez la solution tandis que le détective patauge, ce qui est un grand plaisir : être plus malin que les personnages.

Vous terminez le livre. Wow! Super! Comment est-il possible que personne ne vous ait prévenu, trois ans plus tôt lorsque le livre est paru, de courir à la librairie? Justement, votre ami Gaston adore lire et il n’a rien à se mettre sous la dent. Ou alors Gaston n’aime pas tellement lire et se lamente que presque tous les livres sont plates. Ou Gaston a des problèmes personnels car il vient de découvrir que sa copine le trompait avec le livreur du dépanneur et il a besoin de distraction. Vous lui prêtez votre livre en lui disant qu’il va être renversé… et il l’est! « J’ai jamais rien lu d’aussi infect, dit Gaston. C’est renversant. Renversant de tuer des arbres pour imprimer des niaiseries pareilles. » (Pas pour rien que sa copine l’a quitté pour le livreur du dépanneur : Gaston a un sale caractère.) Ou il dit « C’était pas mal » mais avec le visage du médecin qui veut vous épargner la tragique nouvelle.

D’accord, j’exagère, ça ne se passe pas toujours mal. Souvent, Gaston va aimer le livre, même s’il n’éprouve pas votre coup de foudre. Et il y a les moments glorieux ou le coup de foudre est partagé. Mais tous, nous avons recommandé des livres à des gens dont nous étions certain de la réaction… et tous, nous avons été surpris et déçu. Pas seulement pour les livres, bien sûr. C’est pareil pour les films, la musique ou les séries télévisées. J’ai déjà recommandé une série anglaise à un ami, qui m’a dit un an plus tard : « En général, tu as assez bon goût, sauf pour les séries anglaises bizarre… » Assez bon goût, ça voulait dire assez le même goût que lui, bien sûr.

Il y a longtemps, lorsque j’étais naïf (bon, je le suis encore, mais moins), je recommandais les livres que j’aimais aux gens que j’aimais en m’imaginant que la vie était simple. Ensuite j’ai essayé de deviner à qui recommander quoi. Question très difficile. Pourquoi est-ce qu’on aime un livre? Parce qu’il est conforme à nos valeurs? À notre caractère? Parce qu’on se reconnaît dans certains personnages? Est-ce que ça tient à notre vision de ce que doit être un bon livre? À notre état d’esprit au moment de la lecture? Parce qu’il raconte ce qu’on a envie de vivre?

Il y a des Québécois qui rejettent tout ce qui est québécois (situation désolante pour un écrivain québécois). Certains n’aiment que les best sellers, alors que d’autres se méfient de ce qui est populaire. Des lecteurs veulent des livres pour se distraire, d’autres adorent les histoires dérangeantes. J’ai un jour recommandé The Sirens of Titan, de Kurt Vonnegut, à une personne que j’appellerai Marinette et qui s’est plainte que les personnages sont tous antipathiques. Or, je l’ai réalisé à mon grand étonnement, c’est vrai. Marinette avait raison. J’avais pourtant adoré ma lecture, car ce livre est d’une inventivité incroyable et les trouvailles se succèdent de page en page, parfois de ligne en ligne. Ma joie devant cette imagination avait compensé pour le reste.

Quand j’y repense, mes coups de cœur ont souvent la même origine : un élément du livre m’a touché tellement fort que ça m’a emporté dans l’univers de l’auteur. J’ai été ébloui, j’ai voulu y croire alors j’y ai cru, si bien que je n’ai pas remarqué les défauts (tous les livres en ont) qui ont tellement dérangé d’autres lecteurs. Il faut que ça clique. Mais c’est tellement personnel, tellement intime. Comment prédire que ça va cliquer en moins de posséder des dons pour la voyance?

C’est un peu comme un couple qui dure. Quand on y pense, comment un couple peut-il durer? Et pourtant, ces couples sont nombreux et les plus solides sont parfois les plus incompréhensibles. Comment expliquer que cette femme adorable supporte cet abruti depuis 35 ans et qu’elle s’ennuie de lui lorsqu’il part en voyage? Ou que ces deux démons ne se soient pas encore séparés (ni mutuellement assassinés)? Sans doute que chacun est sensible à quelque chose qu’il trouve important chez l’autre, et que ça compense pour ses défauts.

La chimie des lecteurs n’est pas moins mystérieuse. Je pense donc qu’un écrivain doit éviter les calculs du genre « ceci serait populaire » et s’efforcer d’écrire le livre qu’il voudrait lire. S’il est sincère, et s’il réussit, il trouvera des gens qui vont l’aimer… quoi qu’en disent Gaston et Marinette. Il y aura aussi des gens qui vont le détester, mais c’est le cas de tous les livres, pas vrai?

dimanche 21 février 2010

Où sont les chefs-d’œuvre du rire?

Il y a quelques temps, mon amie et blogueuse émérite Grominou m’a demandé une suggestion. Le Blogoclub, club de lecture de blogueurs, cherchait des romans sur le thème du rire, de l'humour et de la comédie. Est-ce que j’avais une idée?

Facile, ai-je pensé. Il y a des tas d’excellents romans humoristiques, comme… comme…

Euh…

Je suis resté bête devant mon clavier.

J’ajoute que cette chère Grominou est d’une intelligence acérée et qu’elle lit comme une enragée depuis l’adolescence. Qu’elle ait eut besoin d’une suggestion en dit beaucoup.

Vous, qui lisez ces lignes, vous aimez rire. Et moi aussi j’aime rire. Nous ne sommes pas seuls : tout le monde aime rire. Ça illumine la vie comme le soleil illumine les champs perlés de rosée le matin, je dirais si j’étais poète (heureusement, je ne suis pas poète). La comédie a toujours été populaire, d’Aristophane à La petite vie, en passant par Molière, Cyrano de Bergerac, Charlie Chaplin, les Monty Pytons, etc. Mais pour le roman? Oui, une librairie moyenne contient pas mal de romans humoristiques. Mais quels sont les chefs d’œuvre? Les livres qui sont de grands romans en plus de nous faire rire?

Rayon classique, il y a bien Rabelais, mais comme c’est en ancien français et que ça a été écrit il y a 500 ans, l’humour se perd un peu dans l’effort de compréhension. D’ailleurs, est-ce que l’humour vieillit bien? De ce côté, je garde un excellent souvenir de Jacques le fataliste de Diderot, qui est assez drôle et qui se lit d’autant plus facilement qu’il ne contient que des dialogues.

Le Blogoclub a finalement opté pour Maudit Karma de David Safier, dont je n’avais jamais entendu parler et qui m’intrigue depuis, et Saga de Tonino Benacquista, un livre dont j’adore la première moitié mais que je ne trouve pas particulièrement hilarant. Oui, il y a de l’humour, mais disons que ça fait sourire et non rire.

Je connais au moins un chef d’œuvre qui est très drôle : Huckleberry Finn, de Mark Twain (à ne pas confondre avec Tom Sawyer, qui est un livre pour enfant et qui ne m’a pas beaucoup intéressé comme adulte). Huckleberry Finn est à la fois très drôle et très vrai, de la grande littérature mais aussi de la littérature qui fait rire, sauf la fin qui est un peu ratée lorsque, comme par hasard, ce #$%?&* de Tom Sawyer réapparaît et vient gâcher notre plaisir. Si vous le lisez en français, faites attention à trouver le texte intégral. Paraît que les traducteurs ne se sont pas gênés pour faire des coupures dans les passages controversés. La première bonne traduction ne daterait que de quelques années.

Et c’est le moment de sortir ma citation de Mark Twain : « Un classique est un livre que tout le monde veut avoir lu mais que personne ne veut lire. » Depuis ces fortes paroles, il est lui-même devenu un classique. Bien attrapé, non? Ça lui apprendra à dire des choses comme ça.

Sinon, je n’ai pas trouvé grand-chose dans ma mémoire de lecteur. Sweet Thursday de Steinbeck est amusant, mais c’est quand même assez mineur comme truc. Dickens est bien connu pour son humour… sauf que je ne l’aime pas spécialement. Je le trouve caricatural.

Est-ce ça, le problème? Pour faire rire, les auteurs utilisent la caricature et l’exagération, ils s’éloignent de la réalité, et ce qu’ils finissent par produire paraît moins vrai et moins profond qu’un bon drame bien psychologique? Est-ce pour ça que les romans humoristiques nous semblent souvent mineurs?

Ou est-ce que j’ai simplement réussi à éviter les grands romans comiques, qui sont, euh…

Qui sont quoi, finalement?

Zut!

dimanche 14 février 2010

Monsieur F et Madame B

Revenons sur cette chicane (devrais-je dire cette guerre nucléaire?) d’octobre dernier entre deux journalistes vedettes, Pierre Foglia et Denise Bombardier. Vous rappelez-vous? Ces chroniques sur la pédophilie où les deux journalistes ont fini par s’insulter. Foglia qui, dans cette chronique, parle de cas très rares où la victime d’un pédophile n’est pas traumatisée par l’expérience. Denise Bombardier lui répond par un texte (réservé aux abonnés du Devoir mais repris ici) qui l’attaque sur de nombreux angles, entre autre en insinuant qu’il est un pervers. Foglia réplique en attaquant à son tour Bombardier dans ce texte méprisant et sans nuance (« à défaut de beaucoup de talent, vous avez beaucoup de persuasion », « vos médiocres romans », …). Bombardier reconnaissait à Foglia certaines qualités, ce qui était peut-être une manière plus subtile de le démolir. Foglia n’est pas aussi généreux.

La pédophilie est un sujet qui nous horrifie tous. Qu’est-ce qu’il y a de plus tragique que la destruction d’un enfant? Difficile de lire calmement les articles. Difficile de ne pas croire que Bombardier a raison puisqu’elle condamne la pédophilie lorsqu’elle se chicane avec Foglia.

En relisant les articles une fois calmé, on est frappé par la haine que les deux journalistes se vouent. Si on les mettait dans un ring, l’un des deux n’en sortirait pas vivant. La pédophilie n’est peut-être pas la véritable cause du débat.

J’ai ensuite été frappé par l’exagération de Bombardier lorsqu’elle résume le texte de Foglia. Disons qu’elle charrie pas mal. Foglia est prudent et ce qu’il avance n’est pas très clair. Il dit rapporter des « expériences dissidentes », celles de victimes de pédophiles sorties intactes de l’histoire, mais il condamne assez clairement la pédophilie.

L’article de Bombardier est plein de flou et d’affirmations basées sur on ne sait quoi. Quelles sont ses sources? Une seule citation de Foglia se trouve dans l’article. Quand on relit les textes encore plus attentivement, on réalise qu’elle a triché : elle a inversé cette citation. Foglia a écrit, en parlant des victimes non traumatisées par la pédophilie : « Des voix qui dérangent parce qu'elles disent tout bas des vérités qu'on n'entend jamais? Que ce soit bien clair : pas une foutue seconde. » Bombardier a transformé ceci en : « Ce sont "des voix qui dérangent parce qu'elles disent tout haut des vérités qu'on n'entend jamais", écrit le chroniqueur. » Exactement l’inverse.

Une journaliste aussi connue qui trafique une citation? Difficile à croire, non? Et comme le texte de Bombardier s’appuie sur cette citation, il s’effondre comme un château de carte.

Denise Bombardier est issue du monde de la télévision, plus précisément de Radio-Canada, où elle a passé de très nombreuses années au début de sa carrière. C’est là qu’elle s’est formée, on pourrait dire. Elle a choisi d’attaquer Foglia avec cette tactique : 1. Choisir un sujet qui excite les passions (la pédophilie), 2. Déformer les propos de Foglia et laisser entendre qu’il encourage la perversité et 3. Appuyer ceci avec une citation mensongère.

Dans un débat à la télévision, je crois qu’elle aurait gagné, je crois même qu’elle aurait écrasé Foglia. D’abord, le sujet bouleverse tout le monde, et on est moins attentif quand on est bouleversé, on a plutôt tendance à cesser de réfléchir. Deuxièmement, Bombardier a beaucoup de sang froid devant une caméra. Elle serait sans doute restée calme, tandis que Foglia avait toutes les chances de péter les plombs en se faisant traiter de pervers, surtout que ce n’est pas ce qu’il a écrit. Dans l’énervement on se défend mal. La citation fautive? Distrait par les insinuations sur sa perversité, Foglia n’y aurait peut-être pas fait attention, ou il n’aurait peut-être pas réussi à rectifier les faits avec clarté. Et même s’il avait réussi, les téléspectateurs auraient pu voir ça comme un élément ambigu : la parole de l’un contre celle de l’autre. Au pire, on aurait excusé Bombardier en pensant qu’elle avait commis un lapsus et on lui aurait donné le bénéfice du doute. Un lapsus est facile à commettre lorsqu’on parle.

À l’écrit, la même tactique est un échec puisqu’on peut relire les chroniques autant de fois qu’il le faut. Même si on a commencé par le texte de Bombardier et qu’elle nous a convaincu, on peut lire le texte qu’elle dénonce et le décalage entre ce texte et la manière dont elle le rapporte est évident.

La citation inversée ne peut vouloir dire qu’une chose : Bombardier est de mauvaise foi et son attaque est malhonnête. Comment peut-elle ne pas avoir délibérément modifié la citation? Le texte de Foglia se trouve sur cyberpresse et un copier-coller se fait rapidement. Comment une journaliste expérimentée peut-elle ne pas vérifier ses sources? Elle a fait exprès, c’est évident, et sa malhonnêteté lui enlève toute crédibilité. Après ça, comment se fier à elle lorsqu’elle décrit Foglia?

Bombardier aurait pu attaquer Foglia autrement. Lui faire remarquer, par exemple, que ce n’est pas parce que la petite fille a aimé la caresse à 13 ans qu’elle n’est pas fuckée à 40 ans (comme ça se produit souvent, paraît-il). Que ses lecteurs mentent peut-être et qu’un bon journaliste s’assure de la véracité de ses sources (elle a préféré insinuer que Foglia invente peut-être les témoignages qu’il rapporte). Au lieu de choisir la pédophilie, elle aurait pu attaquer Foglia sur son mépris pour certain de ses lecteurs, un thème moins spectaculaires, mais plus solide. Bombardier elle-même a souffert de ce mépris, et comme elle est loin d’être la seule, elle aurait eu de nombreux alliés. Elle a choisi une tactique télévisuelle, et c’est pour cela qu’elle s’est plantée.

Où est-ce que je veux en venir? À ceci : la radio et la télévision font peut-être de bons shows, l’écrit reste 1000 fois mieux pour les débats d’idées. Non. 100000000000000 fois mieux.

dimanche 7 février 2010

Miss Inspiration

Nous rencontrons tous des gens exaspérants, et certains sont vraiment très exaspérants. J’en ai connu une longue série, à commencer par ce garçon qui m’a fracassé un bloc de construction sur la tête en maternelle, ce qui m’a valu de me faire punir par la maîtresse à cause de mes hurlements. Rendu en sixième année, le même garçon se vantait d’avoir des couilles poilues. Il y a quinze minutes, un type qui téléphonait de l’Inde m’a exaspéré en essayant de me vendre quelque chose, surtout qu’il parlait tellement mal anglais que je n’ai rien compris (oui, j’aurais dû exiger du français). J’ai ragé à cause de ces gens « Tout m’est dû », perpétuellement déçus et mécontent de moi, de cette fille qui passait son temps à ridiculiser ses collègues en leur absence et qui se transformait lorsqu’ils étaient de retour, de ce type qui avait un don exceptionnel pour me demander « Comment ça va? » en ayant l’air de se foutre de ma réponse.

Tous étaient exaspérants. Mais aucun n’approche l’exaspération que m’a fait ressentir Miss Inspiration.

Miss Inspiration n’est pas un être humain. Lorsque je me sens superstitieux, je l’imagine comme une déesse, un ange invisible qui rôde autour de moi et qui s’approche ou reste à une certaine distance. Elle est un état d’esprit qui change facilement. Certains écrivains poussiéreux ont dit qu’elle est une maîtresse volage… Je ne comprends pas pourquoi elle serait une maîtresse, car l’écriture n’a vraiment rien de sexuel, mais l’inspiration est certainement volage, tous seront d’accord.

Lorsque je commençais à écrire, j’ai lu une curieuse déclaration. Un écrivain dont j’ai oublié le nom disait (je cite de mémoire) : « écrire est d’abord un plaisir, un peu comme faire l’amour. » Ça m’avait paru bien étrange. L’écriture n’a rien de sexuel, en tout cas pas dans mon cas, et c’était beaucoup trop ardu pour être un plaisir. Les années ont passé, je me suis amélioré peu à peu, et le plaisir est apparu. L’inspiration n’était jamais trop loin, j’écrivais de bonnes pages et de moins bonnes que j’améliorais ensuite. Oui, l’écriture pouvait être un plaisir, mais l’intensité de ce plaisir dépendait beaucoup des caprices de Miss Inspiration.

Et puis, sans comprendre pourquoi, je suis soudain devenu intime avec elle. Un jour, les idées se sont mises à surgir dès que j’en avais besoin. J’écrivais sans hésitation, excité par mes trouvailles et par ce que j’étais en train de raconter, en éprouvant un sentiment d’accomplissement et une délicieuse jubilation. Le bonheur de créer se transformait en perfection. Lorsque je me rendais au bureau, mes collègues s’étonnaient : pourquoi est-ce que j’étais aussi heureux et excité? Qu’est-ce que je faisais pour arriver comme ça au bureau? Aucun ne pouvait imaginer que ça venait de l’écriture.

Hélas, mon flirt avec miss Inspiration n’a duré que quelques mois. Des ennuis personnels m’ont empêché d’écrire et m’ont beaucoup inquiété, et quand ma vie s’est stabilisée de nouveau, dans un nouveau quartier et dans un nouveau logement, car nous avions été expulsé du précédent et il avait fallu en trouver un en catastrophe, miss Inspiration n’était plus si amicale. Oh, elle était encore là, et j’écrivais peut-être mieux que jamais, mais ce n’était plus si facile. C’était de nouveau laborieux, et je ne ressentais plus ce sentiment merveilleux d’harmonie entre moi et mon histoire qui est une des choses les plus fortes que j’ai connue. Miss Inspiration restait à une certaine distance.

Comment la ramener à moi? Comme revivre cet état d’harmonie où tout tombe en place, où on sent qu’on va au maximum de ce qu’on peut faire, où les idées surgissent lorsqu’on en a besoin? Un état d’esprit qui frôlait l’illusion, car les textes écrits en jubilant étaient à peine meilleurs que les autres.

Beaucoup de joueurs de base-ball sont superstitieux, ce qui m’étonnait lorsque j’étais enfant. J’ai fini par en comprendre la raison : c’est une manière de se mettre dans un état d’esprit. Alors je me comporte en joueur de base-ball. Non, je ne crache pas par terre, je ne mastique pas la même gomme pendant trois semaines et je ne fais pas le tour d’un monticule en évitant de regarder devant moi. Mais je répète certains gestes chaque matin, et j’essaie d’écrire aux mêmes heures et dans les mêmes conditions. Il y a deux semaines, miss Inspiration était très proche et j’ai presque cru partir avec elle… Hélas, le sentiment de jubilation n’a pas duré.

Ah, comme elle est exaspérante! Bien pire que le garçon aux couilles poilue qui m’a fait hurler avec son bloc de construction sur ma tête.

Peut-être que l’ennemi de Miss Inspiration est M. Sens-Critique? Peut-être que c’est lui qui la fait fuir en me faisant douter de ce que j’écris, c’est peut-être ça qui m’empêche de m’envoler dans le plaisir de créer? D’un autre côté, si je parviens à neutraliser mon sens critique, est-ce que je vais écrire des niaiseries en me prenant pour J.M. Coetzee ? Tant pis, j’arrangerai les choses ensuite. Essayons l'autosuggestion. Allez, Éloi, t’es super, go go go, t’es capable! Écris-nous ça! Wow, c’est bon! T’es le meilleur! Go go go! Tape encore! Plus vite! Continue! Oui! Oui! Ouiiiii!

dimanche 31 janvier 2010

L'innocence perdue

Mon plus vieux souvenir est d’une précision glacée. Ma mère me chicane, dans le stationnement d’un centre d’achats, suite à un vol : j’ai volé une boîte de semences de haricots. Quel âge est-ce que je peux avoir : deux ans? Trois, tout au plus.

Je me souviens de nombreux détails : le supermarché était un Steinberg sur Van Horne près de Darlington, dans le centre d’achats où il y avait aussi un Miracle Mart avec un aquarium plein de poissons rouges, un aquarium qui me fascinait. Les haricots étaient jaunes. Ce n’était pas un sachet, comme les autres paquets de graines, mais une petite boîte de carton. Rétrospectivement, ce qui me surprend le plus, c’est que ma mère m’ait laissé seul à l’auto pour ramener la boîte que j’avais volée. Jamais je ne laisserais un jeune enfant dans un parking. Le monde a changé et les parents de cette époque ne voyaient pas des pervers dans tous les coins. Lorsque nous étions bébés, ma mère nous laissait dans notre carrosse sur le trottoir et elle entrait seule dans les magasins, comme on le fait encore au Danemark, parait-il.

Un autre de mes plus vieux souvenir peut être daté avec précision : j’ai cinq ans et je suis avec des gens qui tiennent un bébé qu’ils viennent d’adopter. Le bébé ressemble à un ourson car il porte un manteau et un bonnet de fausse fourrure brune. Il a les joues rondes, une expression angélique, et il me paraît être le plus beau bébé du monde. Il arrive de l’orphelinat et est né de parents québécois. Car à cette époque qui ne remonte pas à si loin, on pouvait adopter un enfant à l’orphelinat, on n’avait pas besoin d’attendre des années et de se rendre jusqu’en Chine.

À sept ans et trois mois, en pleine crise d’octobre, j’ai fait paniquer ma mère en étant reconduit à la maison par la police. Mon ami Stéphane Falardeau m’avait entraîné jusqu’à un building près duquel il habitait et il m’avait expliqué que la vue du toit était superbe et qu’on pouvait facilement grimper les échelles d’incendie. Elles étaient vertigineuses et m’avaient paru se rendre jusqu’aux nuages, mais j’avais accepté. J’étais rendu à mi-chemin, et Stéphane presque au toit, lorsqu’une femme qui nous avait vus par sa fenêtre avait alerté la police. Ma mère avait paniqué en voyant l’uniforme de l’homme qui sonnait à la porte, car mon père faisait beaucoup de syndicalisme et elle avait cru qu’ils venaient l’arrêter. C’était la crise d’octobre, la loi des mesures de guerre, et c’était aussi l’époque où le Québec était une société jeune et pleine d’idées de changement. Tout le contraire de maintenant.

Pour certains écrivains, la perte de l’innocence vient de la découverte de la sexualité. Ces écrivains me paraissent bien démodés, et cette innocence-là me semble sortir d’un autre âge. Pour moi, l’innocence de l’enfance est reliée au temps, au changement et à l'absence de la mort. Lorsque j’étais enfant, le temps me semblait avancer à une vitesse tellement lente que la vie paraissait infinie. À l’âge de six ans, la distance entre deux étés semble prodigieuse, peut-être parce qu’on la mesure à l’échelle de notre expérience. Rien ne changeait depuis ma naissance, alors rien ne changerait jamais. Jamais je n’aurais trente ans. Mon père serait toujours ce jeune homme au collier de barbe qui allait travailler au centre-ville en autobus, ma mère cette jeune femme aux cheveux longs. Mes grands-parents ne mourraient pas, ni personne que j’aimais. D’ailleurs, à part un voisin écrasé par un chauffard qui a pris la fuite, la mort a épargné mon entourage pendant la plus grande partie de mon enfance. Je me croyais dans un monde stable, rempli de certitudes, un monde solide.

Les années ont passé, mes grands-parents sont morts ainsi que d’autres gens que j’aimais. Tout a changé autour de moi, de proche comme de loin. Moi aussi, je me suis transformé. L’enfant que j’étais a disparu et est devenu un adulte qui a des enfants à son tour, et c’est peut-être parce que je retrouve en eux ma naïveté d’antan que j’écris ce texte. Le temps passe de plus en plus vite. Les jours de mon enfance duraient plus longtemps que les semaines d’aujourd’hui, qui me semblent passer en un battement de cil, tandis que les changements technologiques s’accélèrent et transforment nos vies.

Tiens, le ipad est sorti. Est-ce la fin du livre papier et le début du piratage en littérature? Il y a dix ans à peine, la musique rapportait plus d’argent que jamais, et puis napster est arrivé. Aujourd’hui, cette industrie est en ruines. Les revenus ont fondu des deux tiers et continuent à baisser. Le même destin attend-il la littérature et les rares écrivains québécois qui en vivent ont-il raison de trembler?

La stabilité du monde de mon enfance n’était qu’une illusion puisque tout se transforme et disparaît. C’est dommage pour les choses que nous aimons, heureusement le même destin attend celles que nous détestons. Somme toute, le monde d’aujourd’hui est meilleur que le monde de mon enfance, et c’est ce qui me console. Après tout, si le monde ne changeait pas, nous vivrions encore dans des cavernes…

dimanche 24 janvier 2010

Ô temps ! Suspends ton vol !

Certaines personnes sont continuellement en retard, mais ce n’est pas mon cas. Non. Absolument pas. Je ne suis pas continuellement en retard, je suis continuellement, euh, au bord d’être en retard si je ne me dépêche pas… et énervé lorsque je ne dois surtout pas être en retard. Quand ma journée commence par une réunion importante ou si je dois me rendre à un rendez-vous délicat, je calcule la durée du trajet avec précision afin de ne courir aucun risque. Je sépare ce trajet en étape et je mesure le temps de chacune, en bon ingénieur, et j’ajoute dix ou quinze minutes de marge de sécurité. Un ingénieur à son meilleur, donc.

Presque à chaque fois, l’ingénieur à son meilleur se ramasse à stresser par peur d’arriver en retard. En général, ma marge de sécurité m’a rendu comme le lièvre de la fable : j’ai lambiné jusqu’à ne plus avoir de marge de sécurité du tout, par exemple en lisant un bon livre, et alors il m’est arrivé un petit imprévu, genre coup de téléphone de ma mère (que je salue et qui est merveilleuse, surtout quand elle lit ce blogue) ou gants disparus parce que je ne les avais pas rangés à leur place… ou parce qu'ils étaient à leur place mais que je ne m'en doutais pas.

Je passe le trajet plongé dans des calculs complexes pour savoir si je vais arriver à l’heure. Comme je me déplace surtout en métro, les surprises sont rares, sauf quand ce métro qui commence à tomber en ruine a une panne, et alors je compte les secondes en me répétant avec angoisse que je serai bientôt foutu. Il m’arrive de courir de la station au bureau, et j’arrive en sueur à la réunion importante, essayant furtivement de reprendre mon souffle, sans faire de bruit et sans trop ouvrir la bouche. J’ai ma fierté, après tout.

Il paraît que certaines personnes sont continuellement en retard par désir inconscient de rendre leur vie plus excitante. Est-ce mon cas? Mon subconscient trouve-t-il ma vie trop plate? Aurait-il préféré être dans la tête de James Bond et non dans celle d’un écrivain en développement? Je préfère penser que je veux profiter de chaque minute de temps libre et que c'est ce qui me pousse à partir le plus tard possible. Ou alors c’est mon charmant côté artiste qui distortionne joyeusement avec mon non moins charmant côté ingénieur…

Ceci n’est rien comparé au cas d’une personne de mon entourage qui tiendrait à garder l’anonymat si je lui posais la question. Cette personne a une horloge interne de type « alternatif » : lorsqu’elle a l’impression qu’il est quatre heures, il est cinq heures trente, et lorsqu’elle calcule qu’une tâche prendra 20 minutes, c’est qu’elle va en prendre 40. Cette personne n’est bien sûr jamais à l’heure, sauf par erreur. Lorsqu’elle arrive à temps en quelque part, cela cause un étonnement général.

J’ai un jour réalisé que je suis particulièrement en retard à certains rendez-vous : lorsque je vais chez le dentiste. Peut-être que mon subconscient essaie de me distraire de ma peur? Heureusement que je ne suis pas James Bond avec un subconscient pareil, n’est-ce pas? Ça serait beau s'il ne parvenait pas à sauver la planète à cause de ses retards continuels, mais c'est vrai que James Bond n'a peur de rien. Moi, j’ai peur de ma dentiste. Elle me rappelle la sorcière de Hansel et Gretel, mais ce n'est pas sa faute: tous les dentistes me font cet effet. Si mon subconscient essaie de me faire oublier ma peur, ça marche. Je ne fais que penser avec angoisse « Est-ce que je vais arriver à temps? », puis « Ouf, je ne suis arrivé qu’avec quatre minutes de retard, presque personne ne s’en est aperçu » jusqu’au moment où la fraise de la sorcière s’enfonce dans ma dent. C’est pareil pour les entrevues d’embauche. (Message pour mon employeur actuel: non, je ne cherche pas de nouvel emploi, ces entrevues remontent à un certain temps.) Ce qui empire mon cas avec les entrevues, c’est ma difficulté à nouer les cravates. Bien sûr, j’ai un petit papier avec des flèches et des dessins et ça a l’air très facile. Mais quand j’essaie de faire comme sur le papier avec ma cravate, ça se passe mal, après dix essais ratés je m’énerve, tandis que le temps passe et que l’entrevue approche… C’est ce qu’on pourrait appeler le supplice de la cravate.

Rien de mieux que commencer une entrevue en arrivant en retard avec une cravate mal nouée, hein?

Au cégep, j’étais un spécialiste des nuits blanches à faire un travail à toute vitesse en me demandant comment j’avais pu ne pas le commencer plus tôt… Je me souviens de rêver, vers quatre heures du matin, à pouvoir arrêter le temps en pressant le bouton d’une machine diabolique, afin de terminer mon travail pendant que la terre entière se serait immobilisée… Mais est-ce que j’aurais fini le travail? Je serais peut-être allé lire un bon livre.

C’est ça, j’ai trouvé pourquoi je suis si souvent presque en retard, mon honneur est sauf et celui de mon subconscient aussi : c’est parce que j’aime trop la lecture et que je passe trop de temps à lire. Ouf!

dimanche 17 janvier 2010

Le ciel est vert!

Je suis en train de lire Reelin’ in the years, sur la carrière de Steely Dan (l’un des meilleurs groupes rock des années 70), et je suis confronté à cette question : comment le talent peut-il être si difficile à détecter? Avant d’être engagés par ABC records, Walter Becker et Donald Fagen, les deux musiciens qui allaient devenir Steely Dan, ont passé une très longue période à tenter d’intéresser à leur musique les experts de l’industrie. Résultat : des échecs, des échecs encore des échecs, rien que des échecs. Ceux dont le métier est d’évaluer le talent les jugeaient bizarres et sans valeur.

Le plus bizarre est peut-être que Becker et Fagen aient persévéré après tous ces refus.

Rien ne bat l’exemple des Beatles, dont le gérant Brian Epstein s’est fait dire non par à peu près toutes les compagnies discographiques (avec des commentaires du genre : « Rentrez à Liverpool, M. Epstein, les groupes à guitare sont finis. ») Epstein en pleurait de rage dans son bureau. Quelques années plus tard, ils étaient le groupe le plus populaire de la planète.

Les groupes à guitare sont finis!!! Dire ça en 1962, juste avant Hendrix, Jimmy Page, Jeff Beck, et tous les autres!!!

C’est pareil en littérature, bien sûr. Les deux écrivains les plus réputés du vingtième siècle sont peut-être Proust et Joyce. Le premier a été rejeté par André Gide et il a dû financer lui-même la publication de Du côté de chez Swann parce qu’aucun éditeur n’en voulait. Le deuxième a encaissé 22 refus pour Dubliners.

Harry Potter? S’il n’y avait que dix éditeurs en Angleterre, vous n’auriez jamais entendu parler de ce livre, puisque les douze premiers l’ont refusé. En trouver un qui a dit oui a pris un an, et cet éditeur hésitait. Il a fait lire le premier chapitre à sa fille de 8 ans et c’est la réaction de la petite qui a tranché la question. Tout ça pour une série de livres adorés par des millions d’adultes quelques années plus tard…

Ces exemples prouvent une chose : la frontière entre le succès extrême et l’échec absolu est très, très mince. Cette idée semble étrange, absurde. J'ai l'impression d'avoir écrit: le ciel est vert, ou les humains ont huit pattes et mangent des cailloux.

Quelqu’un pourrait-il m’expliquer?

D’accord, d’accord, les écrivains et les musiciens s’améliorent avec le temps. Mais ceux qui en sont venus à dominer leur art n’avaient-ils pas dès le début quelque chose de spécial? Et Dubliners ou Du côté de chez Swann ne sont pas des travaux de débutants, ni le premier Harry Potter. Comment ont-ils pu être jugés impubliables? Par André Gide, par 22 éditeurs, par 12 éditeurs?

Lorsque Steely Dan se faisait rejeter par tout le monde, quelques personnes qui pensaient l’inverse ont fini par apparaître. Donc, leur talent était détectable… Les Beatles ont vécu la même chose avec Brian Epstein.

J’aimerais me promener dans un univers parallèle où Brian Epstein n’aurait pas existé. Peut-être écouterions-nous une toute autre sorte de musique.

Est-ce comme le marché boursier, ou (paraît-il) des guenons choisissant les actions par hasard ont parfois plus de succès que les meilleurs experts?

Sans doute existe-t-il beaucoup de grands talents dont on n’entendra jamais parler parce qu’ils n’ont pas eu leur chance. Des gens qui auraient pu bouleverser l’art et la littérature mais qui était dépourvu de persévérance, malheureusement pour eux, et malheureusement pour nous qui ne pourrons pas en profiter.

La persévérance est-elle plus importante que le talent? Le ciel est vert!

Le métier de lecteur de manuscrit doit être le plus difficile au monde. J’imagine ces malheureux se rendant au travail le matin dans la terreur de juger médiocre un manuscrit inconnu qui deviendra un best seller mondial chez un autre éditeur ou qui transformera la littérature… Qu’est-ce qui est arrivé aux 12 pauvres lecteurs qui ont jugé Harry Potter trop mauvais pour être publié? Travaillent-ils encore dans l’édition?

Heureusement que l’Angleterre comptait plus que 12 éditeurs. Manifestement, de nombreux petits éditeurs valent mieux que quelques gros. Ça diminue les chances que tout le milieu commette une erreur épouvantable.

Le ciel est vert!

Il faut croire que ce qu’on appelle « talent » est très difficile à détecter quand il se présente sous la forme d’un inconnu, surtout s’il est original, alors que ce même talent crève les yeux quelques années plus tard. Pourquoi? Je l’ignore. Quelqu’un pourrait-il m’expliquer?

Le ciel est vert! Le ciel est vert!

dimanche 10 janvier 2010

Ma vie de gardien de légumes

Lorsque j’étais à l’université, j’ai occupé pendant l’été un excellent emploi pour un futur écrivain : gardien de nuit (et de légumes) dans un potager communautaire. Ce jardin était situé dans un parc et, sans doute pour des raisons esthétiques, il n’était pas clôturé. Comme de petits malins étaient venus voler des légumes, la municipalité avait été obligée d’engager quelques étudiants qui se relayaient pour le surveiller, et j’étais celui à qui on confiait la plupart des nuits.

Dormir au travail était formellement interdit. Ça n’avait pas empêché un gardien d’amener un lit pliant l’été précédent, et ce gardien avait réussi à ne pas se réveiller lorsque de charmants voleurs étaient venus ramasser des légumes en camion, laissant des traces de pneu dans le gazon près du potager.

Le gardien disposait d’une cabane bien éclairée et de beaucoup de temps, que j’occupais à essayer d’écrire. « Essayer » est le mot clef dans cette phrase, car j’étais encore très jeune et je débutais dans le domaine. Lorsque j’étais tanné, j’écoutais la télévision avec un appareil portatif que j’amenais de chez mes parents, avec qui j’habitais encore. Le canal 12 diffusait toute la nuit des films, puis de très vielles séries américaines que je regardais sans les écouter : je coupais le son et j’essayais de deviner les dialogues à partir de l’image pour ajouter de l’intérêt à l’histoire.

Avec mon perfectionnisme forcené doublé de la naïveté de mes 18 ans, je prenais très au sérieux ma responsabilité de gardiens de légumes, et j’aurais vécu comme une tragédie la disparition d’une tomate. Personne ne s’approchait du potager, ce qui ne m’empêchait pas d’ouvrir l’œil (et le bon). Je devais aussi m’assurer que le parc était désert après 23 heures, ce qui m’emballait moins. J’ai ainsi expulsé deux jeunes filles qui discutaient sur une roche (pardon! mesdemoiselles, pardon!), ainsi qu’un Sud-Américain qui est devenu enragé lorsque je lui ai demandé de partir et qui a menacé de me casser la figure devant sa copine indifférente.

Comme il était impensable pour moi de manquer à mon devoir de gardien, je suis devenu très énervé le soir où je me suis embarré à l’extérieur de la maison de mes parents, vêtu seulement d’un short et d’un arrosoir. Que s’était-il passé? La ville traversait une canicule, d’où mes vêtements presque inexistants, je venais de verrouiller les portes en prévision de mon départ pour le potager, et mes clefs et mon argent se trouvaient déjà dans les poches de mes vêtements de gardien. J’avais eu la fatale idée d’arroser les plantes du balcon avant de me changer. Un coup de vent avait refermé la porte. La maison était vide, le reste de la famille avait quitté la ville pour les vacances.

Torse et pieds nus sur le balcon, sans mes clefs de gardien et sans l’espèce d’imperméable que la ville nous faisait porter, il m’était impossible de me rendre au travail. Il fallait pourtant que j’y sois dans les prochaines minutes, car que se passerait-il si j’arrivais en retard et que des malfaiteurs en profitaient pour filer avec les concombres, hein?

Quand on est mal pris, il faut se calmer et réfléchir au lieu de faire n’importe quoi, je l’ai appris cette nuit-là. Sauf que je ne l’avais pas encore appris. Je me suis précipité au garage et j’ai sorti une échelle d’aluminium que j’ai utilisée pour grimper au balcon de l’étage, espérant entrer par là. Quand j’ai réalisé que cette porte aussi était verrouillée et que je devais casser une vitre, j’ai décidé de le faire à cet endroit. Comme il m’y avait rien sur le balcon pour m’aider, j’ai pensé défoncer la vitre avec l’échelle, que j’ai essayé de tirer jusqu’à moi. Ça a été pas mal plus difficile que prévu.

Au moment où j’avais presque réussi, le voisin est sorti sur son balcon pour me demander pourquoi je faisais tout ce boucan. Je lui ai expliqué mon plan, et il m’a annoncé qu’il avait une meilleure idée (qui était en fait très mauvaise). Il s’est éclipsé et est revenu avec un torchon et une masse à manche court de la taille d’un marteau. « Enroule ta main dans le torchon et cogne avec ça dans la vitre » a-t-il dit.

M’imaginant sans réfléchir qu’il savait de quoi il parlait, j’ai obéi. J’ai encore la cicatrice sur mon bras pour me rappeler ceci :

1) ne pas se fier aux autres quand on va faire quelque chose de dangereux
2) les vitres, c’est dangereux.

La masse a enfoncé la vitre, malheureusement ma main s’est retrouvée de l’autre côté et mon bras sous les débris lorsqu’ils sont tombés. La vitre s’est cassée en étoile et il s’est formé des triangles, certains très lourds. L’un d’eux s’est enfoncé dans mon bras jusqu’à l’os. En me précipitant à la salle de bain pour ne pas tacher le tapis avec mon sang, je me suis fait une deuxième coupure à la jambe. J’ai laissé sur le tapis un chemin de gouttes de sang de la vitre fracturée jusqu’à la salle de bain.

Quelle fut ma première réaction? Qu’est-ce que je faisais lorsque le voisin a cogné à la porte d’en bas parce qu’il s’inquiétait à mon sujet? Je téléphonais à mon supérieur, guère plus âgé que moi, pour lui rapporter que je ne pourrais pas garder les légumes. Je m’imaginais qu’il allait mettre en branle l’alerte rouge pour me trouver un remplaçant, peut-être même qu’il irait surveiller les légumes à ma place. Il est simplement allé se recoucher, ce qui j’ai découvert en gagnant mon poste vers 4 heures du matin, arrivant de l’hôpital le bras plâtré, en écharpe, la blessure recousue. Les légumes avaient été abandonnés. Heureusement, aucun ne semblait manquer.

C’est peut-être cette nuit-là qu’est né mon désenchantement administratif qui a culminé avec le personnage du docteur Philipson, dans « Sonate en fou mineur ».

J’étais donc, j’ose le déclarer, très en haut de la moyenne en tant que gardien de potager… travail d’été que je conseille à tous les écrivains débutants. Les légumes sont des amis discrets, le travail laisse beaucoup de loisirs et la nuit est un excellent temps pour écrire… à condition de ne pas avoir le bras dans le plâtre. J’avais bien sûr cogné dans la vitre avec mon bras droit, moi qui n’avais qu’à lancer la masse pour la fracasser sans risque de blessure. Comme voleur par effraction, on le voit, je me situe à l’autre extrême de la moyenne…