dimanche 29 novembre 2009

Le romancier trompé

Durant la dernière semaine, l’auteur de ces lignes fut trompé et mené en bateau. Je présente ici le compte rendu de cette histoire. Les faits parlent par eux-mêmes, les voici :

Mardi, 11h00 : Devant mon ordinateur au bureau, je regarde ma montre. L’heure de la corvée approche : je dois être à midi au café Québecor du Monument National. Mon éditeur m’a inscrit à un prix et m’a bien expliqué ceci : tous les auteurs inscrits doivent assister au dévoilement des finalistes. À peu près tous les premiers romans parus au Québec depuis un an ont été inscrits. Je vais donc me retrouver avec une centaine d’auteurs pour le dévoilement de quelques finalistes.

11h20 : Je fais chauffer mon lunch, puis l’engouffre en vitesse. Je préfère manger au bureau car j’ai récemment assisté à un lancement. Tout était payant, tout était cher. Mon portefeuille en souffre encore.

11h43 : Je mens à mes collègues. Je leur déclare : « J’ai un lunch, je reviens tantôt » et je m’éclipse. C’est pour éviter de répéter tout l’après-midi : « Non, je ne suis pas en nomination » si les choses ne tournent pas en ma faveur.

11h45 : Je marche vers le Monument National. Selon mes calculs, je vais arriver en retard de 5 ou 10 minutes, ce qui va raccourcir d’autant la corvée. Je suis fier de mon astuce.

11h57 : Merde! Mes calculs ne valaient rien et j’arrive à l’heure au café!

11h58 : En passant devant la fenêtre, je regarde à l’intérieur. Mais où sont la centaine d’auteurs inscrits? Il y a relativement peu de monde et je vois une caméra.

11h59 : J’entre dans le hall, où se trouvent une table et deux filles qui me demandent mon identité. « Éloi Paré, Sonate en fou mineur » je réponds avec la grâce d’un robot. « Ah oui, bien sûr » dit une des filles, et elle surligne mon nom sur une feuille. Cette feuille ne comporte que peu de noms. Humhumhum.

11h59 : Hein??? Le vestiaire est gratuit???

12h00 : J’entre dans le café. Au bar, un serveur remplit des verres d’eau minérale et d’autres de vin. Étant bloqué depuis dix jours au travail par un problème urgent et incompréhensible, j’opte pour l’eau minérale. Elle ne me coûte qu’un sourire.

12h00 : Les gens discutent par petits groupes et personne ne se soucie de moi. Je n’en connais aucun. Que faire? J’aborde un homme qui attend en silence : « Bonjour, êtes vous un auteur? » Il me répond d’un air glacé qu’il est photographe, puis se détourne. Ça commence bien.

12h04. Deuxième tentative, avec une fille seule qui semble novice dans ce genre d’événement. Non, elle n’est pas une auteure, elle est étudiante en journalisme. Elle est venue faire un travail pour un cours et va ensuite couvrir une conférence téléphonique sur l’économie. Nous parlons de journalisme.

12h10 : Cette fille est intéressante et curieuse et notre conversation est agréable. Un serveur nous offre du gaspacho dans des verres à shooter. Bizarrement, il est vert. Ils ont oublié les tomates? Des amuse-gueule suivent. Ils semblent excellents, mais je n’ai pas faim. Est-ce mon lunch? Le trac?

12h12 : « En tout cas, elle me dit, c’est tout un accomplissement pour un premier roman de se retrouver finaliste au Prix de la relève Archambault! » « Je ne suis pas finaliste, je réponds, juste inscrit au concours. Les finalistes ne sont pas encore connus. » Elle me regarde étrangement.

12h12 : Cette fille a toute une qualité d’écoute! Si elle me questionnait sur mes pires secrets, est-ce que je parviendrais à me retenir de les dévoiler? J’en doute de plus en plus. Je lui prédis mentalement un grand avenir dans le journalisme.

12h15 : Bon, ça commence. Nous devons nous approcher. J’essaie de rester près de la fille, mais je tombe nez à nez avec Marie-Claire St-Jean, une de mes éditrices. « Mais où étais-tu? elle s’écrie. On te cherchait partout! » « Ben, je réponds, là-bas… Je pensais que je serais tout seul… » Elle semble soulagée de m’avoir trouvé. Humhumhum.

12h16 : Claude Durocher, une autre de mes éditrices, est là elle aussi, avec Raja El Ouadili, une auteure de la maison que j’ai rencontrée au salon du livre. Je regarde autour de moi. Indéniablement, il n’y a pas beaucoup d’auteurs. Et pas mal de photographes.

12h17 : C’est pas Fred Pellerin, là-bas? Ah oui, c’est vrai, ils vont dévoiler les finalistes d’un autre prix : le Prix du public.

12h17 : Caroline Allard, porte-parole de l’événement et mère indigne dans le civil, commence à parler. Elle est drôle et charmante. Comment lui annoncer que mon beau-frère travaille avec son conjoint et que je suis donc presque de sa famille?

12h19 : Caroline commence à nommer les finalistes au Prix de la relève. Il me semble évident que je ferais un excellent finaliste. Ma mère serait certainement d’accord.

12h19 : Elle nomme un nom, un deuxième, puis un troisième. Ce n’est jamais moi. J’applaudis avec beaucoup d’esprit d’équipe.

12h20 : Caroline Allard nomme Raja. J’applaudis.

12h21 : Plus qu’un nom, et je n’ai toujours pas été nommé! Il me semble que j’oublie de faire quelque chose d’important, mais quoi? Ah oui, respirer. Je dois respirer.

12h21 : Ouf, c’est moi! Quelle idée de s’appeler « Paré »! L’ordre alphabétique, qui m’a été tellement utile à l’école, a fini par se tourner contre moi. Marie-Claire et Claude me félicitent, tandis qu’on m’applaudit. J’avance. Les huit autres finalistes sont alignés et il ne reste plus grand place. Je m’insère près de Caroline Allard, qui me félicite. Quel beau sourire elle a!

12h22 : Sur la scène avec les 8 autres, j’essaie d’avoir l’air intelligent. Mais comment? J’abandonne et essaie de ressembler à un auteur inspiré. Nouvel échec.

12h23 : Les finalistes du Prix du public sont annoncés. La plupart sont très connus. Caroline Allard est la première et se nomme elle-même. Fred Pellerin attire les regards, et je suis frappé par le charme de Nadine Bismuth.

12h28 : C’est l’heure des photos. Nous devons nous placer devant une dizaine de photographes et un cameraman. Le lendemain, je verrai le résultat dans Le journal de Montréal. Nous sommes 16. Tous sourient, sauf un étrange type, dans un coin, qui serre rageusement les mâchoires. On dirait un Borgia qui planifie ses futurs assassinats. Oui, c’est bien moi. Mais à quoi est-ce que je pensais? À mon problème insoluble au bureau?

12h35 : Je retourne vers Marie-Claire et Claude, où se trouve déjà Raja, et j’exige des aveux : mes éditrices étaient-elles au courant? Elles avouent : oui. « On ne pouvait rien te dire, on a eu de la misère à se retenir tout le salon du livre. » Tel Hercule Poirot, j’avais déduit que leur silence au sujet du prix démontrait qu’elles ne croyaient pas à mes chances. Y a pas à dire, je suis fort, très fort.

12h38 : Je réalise que les noms des finalistes se trouvaient sur le mur avec la couverture de leur roman. Si j’avais regardé un peu, j’aurais tout su dès le début. Il faut que je révise mes Sherlock Holmes.

12h55 : Je quitte en piquant avec style un dossier de presse. Arsène Lupin n’aurait pas fait mieux. J’ai une bonne raison : c’est pour ma maman. De retour au bureau, je décide de ne rien dire et de me concentrer sur mon problème insoluble et urgent. Ma bonne résolution dure… 5 minutes.

dimanche 22 novembre 2009

Problèmes de matériel

Je suis un peu fou, c’est vrai. Il faut être un peu fou pour écrire des romans alors que les libraires ne savent plus où les mettre, à s’astreindre à ciseler chaque phrase ou tout recommencer parce qu’on a eu une meilleure idée. Je suis donc un peu fou, la question est réglée.

Un aspect de cette folie concerne le matériel d’écriture. On peut écrire un roman avec quelques dollars de matériel. Stephen King disait que le coût total du matériel pour écrire « The shining » avait été de 4 dollars et cinquante. (Coût du film : $18 000 000.00)

Dans mon cas, lorsque je commence un roman, il me faut le « bon » matériel. Ne me demandez pas pourquoi. La raison est enfouie dans mon inconscient, à côté de mon complexe d’Œdipe et de mes désirs refoulés. (J’imagine mon inconscient non pas comme un dépotoir, mais comme un terrain de jeu, avec mon complexe d’Œdipe en train de sauter à la corde ou de jouer à la marelle avec mes désirs refoulés.)

Lorsque j’ai commencé « Sonate en fou mineur », j’avais besoin d’un cahier pour noter mes idées et je me suis retrouvé chez Renaud-Bray. Je voulais un cahier « Pierre Belvédaire », d’excellents cahiers de 320 pages faits en Italie, à la couverture rigide, aux feuilles épaisses, et qui ressemblent à des livres. Mais lequel choisir? Seules les couvertures unies étaient disponibles à cette époque et il y avait 7 ou 8 couleurs. L’analyse de cette situation a été longue. Quelle couleur convenait au roman? Rouge clair? Noir? Mauve? Après moult réflexions et des regards furtifs derrière moi, pour m’assurer que personne n’avait remarqué ce client bizarre qui comparait des cahiers depuis vingt minutes, j’ai opté pour le brun rougeâtre. Rendu chez moi, l’angoisse me prend. Non, je me suis trompé, cette couleur ne vaut rien pour le roman. Qu’est-ce qui m’a pris de me décider si vite? Quel crétin je suis! Ce qu’il fallait, c’était la couverture vert olive, et il me semble soudain que le roman va être raté si j’utilise autre chose. Je retourne chez Renaud-Bray… et réalise que le seul cahier vert olive qui reste est abîmé. Que pensez-vous que j’ai fait? Eh oui, j’ai fait le tour des succursales, pour finir par trouver mon cahier sur Sainte-Catherine.

Le plus drôle est que je n’aime pas le vert olive, je trouve cette couleur laide et plutôt sinistre. Mais peut-être qu’elle évoque l’ambiance que je voulais mettre dans le roman? À ce moment pourtant, « Sonate en fou mineur » n’était qu’une vague idée, il n’y avait même pas d’asile dans l’histoire, ni de Tristan.

J’utilise beaucoup les produits Clairefontaine. J’achète des cahiers à la reliure en spirale que je défais avec des pinces, j’imprime mes textes sur ces feuilles et je replace la reliure. À une certaine époque, mon fils adorait me voir imprimer des manuscrits. Mon imprimante laser, avec qui j’ai une relation d’amour-haine, fonctionne très bien en petites quantités, mais quand j’imprime des centaines de pages, elle chauffe et les problèmes surviennent : le papier se coince ou arrive en paquet, les feuilles sont mal imprimées… Invariablement, je rage contre l’imprimante, même si je me suis retenu jusqu’à maintenant de l’engueuler personnellement. Beaucoup des pires gros mots que mon fils connaît ont été appris lorsque j’imprimais un manuscrit.

Ou j’achète du papier blanc non relié et je le boudine ensuite. Mais pas n’importe quel papier, bien sûr. Je cherche la « bonne » qualité. La première fois que j’ai vu du papier 32 livres (60% plus épais que le papier normal), je suis rentré à la maison en délirant de joie. Ma blonde a dû subir un long monologue sur les bienfaits du papier 32 livres pour écrire un roman. Dans ces cas-là, elle m’écoute en souriant légèrement et en faisant « Hmmm Hmmmm. » Selon elle, si le papier est plat, c’est suffisant. Depuis, j’ai décidé que l’épaisseur idéale n’est pas le 32 livres, mais le 28 livres, qui n’est que 40% plus épais.

Mais peut-être ne suis-je pas si fou? Peut-être que j’essaie de me mettre dans un certain état d’esprit en choisissant soigneusement le matériel que je vais utiliser, afin de me convaincre que je vais écrire le meilleur roman possible?

J’adore les plumes fontaines, j’en ai plusieurs avec de nombreuses bouteilles d’encre. Et ma table de travail est encombrée par les crayons à mine, stylos à billes, feutres, stylos « gel »… Je voulais récemment des stylos à bille de 7 couleurs différentes, mais pas des couleurs ordinaires. J’ai fini par en acheter une vingtaine à différents endroits avant de garder les 7 meilleurs et de déposer furtivement les autres dans le tiroir de la cuisine. Petit à petit, l’appartement est envahi par les stylos et les crayons.

Et je ne parle pas des post-it. Je suis un junky des post-it, mais pour une raison inconnue de moi-même, j’utilise à peu près uniquement les plus petits. C’est rendu que je ne peux pas travailler sans post-it. Mais pas de vulgaires jaunes, même si je parviens à m’en contenter au travail. Non, il me faut les « bon » post-it. Si quelqu’un sait où trouver des mini post-it marbrés, faites-moi signe.

Tout ça pour finir par taper mon texte à l’ordinateur… toujours le même. Une antique picouille déconnectée d’Internet et qui refuse de comprendre ma clef USB, mais exige des disquettes. Le clavier disjoncte parfois et je dois le secouer pour l’arranger. Pourquoi n’ai-je pas remplacé cette chose par un portable moderne que je pourrais amener partout, ce qui serait bien pratique? La raison est sans doute en train de jouer à la marelle avec mon complexe d’Œdipe quelque part dans mon cerveau…

dimanche 15 novembre 2009

Je suis une ironie sur deux pattes

« Je suis une légende » réalise le narrateur à la fin du roman qui porte ce nom (dévoilant ainsi le sens du titre), dans cet excellent livre de Richard Matheson qui a donné à Stephen King le goût d’écrire. Personnellement, je ne suis pas une légende. Je suis une ironie sur deux pattes.

Ça tombe bien, car j’adore l’ironie. Sauf que l’ironie de ma vie est involontaire. Les choses n’ont pas tourné comme prévu, tout simplement. Les choses tournent rarement comme prévu, mais ça, vous le savez déjà. Dans mon cas, elles ont tourné exactement à l’inverse de ce qui était prévu, d’où l’ironie.

Écrire est le métier le plus solitaire du monde, comme dit Garcia Marquez (je sais que je n’arrête pas de le citer ces temps-ci, c’est parce que j’ai relu plusieurs de ses entrevues). Cette solitude m’a attiré vers l’écriture. Parce qu’à l’époque où j’ai commencé à écrire, j’étais très timide. J’adorais lire, bien sûr. C’était mon autre motivation, et celle-là était bonne. J’adorais lire, alors je voulais écrire les romans que j’aurais aimé lire.

Mais je voulais aussi éviter les contacts humains et la solitude de l’écrivain me paraissait idéale. Je voulais devenir comme Réjean Ducharme ou J.D. Salinger : un créateur ténébreux qui vit dans un univers fermé et dont les rapports avec les autres se limitent à envoyer des manuscrits… et à ce qu’il veut bien leur accorder.

C’était vers la fin de mon adolescence. J’ai essayé de vivre en évitant les autres et ça m’a mené dans une spirale destructrice : plus j’évitais les gens, plus mes rapports avec eux devenaient difficiles, alors plus je les évitais. À cette époque, je n’étais bien que lorsque j’écrivais ou que j’écoutais de la musique. Les autres situations me rendaient malheureux et il y en avait beaucoup.

J’étais trop jeune pour écrire un bon roman, mais je l’ignorais. Il est impossible d’écrire de bons roman à 18 ans. Notre expérience de la vie est réduite, on a trop peu réfléchi, et on n’a pas eu le temps de développer les techniques pour écrire, ni une esthétique personnelle.

Les années ont passé et j’ai continué à écrire, sans montrer mes textes aux autres. Il a bien fallu que je surmonte ma timidité parce que j’étais trop malheureux. Je suis allé à l’université, j’ai voyagé, j’ai trouvé un emploi, je suis devenu père, et j’ai changé. Écrire pour éviter les contacts n’avait plus aucun sens, mais j’ai continué pour l’autre raison : parce que j’aime lire et parce que j’avais envie de créer.

En faisant circuler mes manuscrits, j’ai réalisé mon erreur. Écrire est peut-être l’activité la plus solitaire du monde au début, elle se termine par l’inverse : par un contact intime. Un roman suscite toutes sortes d’émotions chez le lecteur, et cette réaction en suscite toutes sortes d’autres chez l’écrivain, qui est d’autant plus vulnérable qu’il se dévoile dans ses textes. Quand je discute avec un lecteur, ça tourne souvent en échange personnel.

Le métier d’écrivain a deux aspects : un hiver glacé, suivi d’un été brûlant. Écrire un roman, c’est comme creuser un souterrain pendant des années, et sortir en plein soleil.

Et pour réussir comme écrivain, il faut se faire connaître. S’échiner sur un roman donne envie de se forcer pour qu’il soit lu, sinon pourquoi ces efforts pour l’écrire?

C’est ainsi que mon choix de l’activité la plus solitaire du monde m’a amené, ces derniers mois, à passer à la radio, à rencontrer un groupe d’une vingtaine de lecteurs inconnus (heureusement très sympathiques), à renouer des amitiés de jeunesse, à parler à des dizaines et des dizaines de personnes, à aller à un lancement, et il va me mener dans les prochains jours à un kiosque au salon du livre. Seul à une table, à attendre les gens qui voudront bien me parler et qui auront peut-être envie de me lire, en espérant qu’il y en ait.

Quand j’ai commencé à écrire, je ne voulais même pas visiter le salon du livre. Je voulais écrire justement pour éviter ce genre d’expériences.

C’est comme si j’avais choisi, pour éviter l’alcool, de distiller du whisky.

Je voulais une occupation solitaire et ça n’a pas marché. Et cet échec est une chance, parce que j’ai réalisé une chose en essayant de vivre coupé des autres : ce sont les rapports humains qui donnent sa richesse à la vie. L’enfer, ce n’est pas les autres. L’enfer, c’est vivre coupé des autres. Mes actions m’ont mené à ce que je voulais éviter mais j’ai découvert que j’en avais besoin, ce qui est l’ultime ironie de mon histoire.

Note : je serai au salon du livre, au stand 456 : jeudi le 19 novembre de 18h à 19h, vendredi le 20 de 18h à 19h, samedi le 21 de 17h à 19h, dimanche le 22 de 13h à 14h.

dimanche 8 novembre 2009

Devenir écrivain

Supposons que mon père soit un grand, un très grand chirurgien. Supposons aussi qu’il soit mon modèle, que je l’aie imité jusqu’à tout faire comme lui, qu’il m’ait transmis ses connaissances sur la chirurgie et que je les aie assimilées, que j’aie appris ses trucs et ses techniques pour opérer, que je sache tout ce qu’il sait et que je fasse tout comme lui.

Si j’ai l’intelligence et les habiletés nécessaires, je serais moi aussi un très grand chirurgien.

Supposons maintenant que mon père soit un très grand écrivain et qu’il soit mon modèle, que je l’aie imité, que je fasse tout comme lui, que je sois devenu son double. J’écrirais comme lui, avec ses forces et ses faiblesses.

Je serais considéré comme un écrivain sans substance. Un écrivain médiocre, une copie de mon père. Au mieux, je serais vu comme un écrivain mineur, très loin d’un grand écrivain.

C’est l’une des grandes difficultés pour devenir écrivain : il faut trouver sa voix. Chaque écrivain qui réussit a inventé une nouvelle façon d’être écrivain, on pourrait dire. Ça explique pourquoi les universités réussissent à fabriquer des médecins ou des ingénieurs, mais pas des écrivains. Pour les premiers, le chemin est tracé d’avance. Les étudiants ont un parcours à suivre, un parcours pas nécessairement facile, mais clair. S’ils réussissent les examens et font des travaux suffisamment bons, ils deviendront ingénieur ou médecin. Cette approche ne fonctionne pas pour un écrivain car ce qu’il faut devenir change avec chaque personne.

Si Gide ne trouvait pas Proust assez bon pour le publier chez Gallimard, quelle note pensez-vous qu’il lui aurait attribué dans un cours à l’université?

De toute manière, l’imagination et la créativité ne me semblent pas très utiles à l’école, ni au secondaire, ni au cégep, ni à l’université. Selon mon expérience, on réussit dans ces endroits en travaillant fort et en imitant son professeur.

Oui, les modèles sont importants pour un apprenti écrivain, mais un moment arrive où il doit les détruire, c’est à dire arrêter de les imiter et trouver sa manière. Garcia Marquez disait : « Mon problème n’a pas été d’imiter Faulkner mais de l’effacer. Son influence m’étouffait. »

Tout n’est donc pas perdu pour le fils écrivain qui a imité son père, à condition qu’il se révolte et qu’il trouve une « meilleure » manière d’écrire : une manière qui ne serait pas forcément meilleure selon vous ou moi, mais qui paraîtrait meilleure au fils parce qu’elle refléterait sa personnalité. Le fils doit déterminer ce qu’il aime et comment l’exprimer. S’il pense comme son père, alors il n’a pas de personnalité et il est mieux de changer de métier.

Tout le monde sait que Balzac est un grand écrivain, n’est-ce pas? Mais comment le prouver? On peut démontrer que le pont Jacques-Cartier est un bon pont, mais comment démontrer que Balzac est un bon écrivain?

Si vous savez comment, expliquez-le-moi, car je n’en ai aucune idée. On peut lire Balzac et découvrir qu’on l’adore, on peut démontrer que des tas de gens l’adorent aussi et disent qu’il est génial. Mais qu’est-ce que ça prouve? Si je lis « Eugénie Grandet » et que je trouve ça nul, ai-je raison même si l’univers entier me dit le contraire?

Trouver sa voix, pour un écrivain, c’est aussi faire ce genre de choix. Garcia Marquez, pour reprendre mon exemple, considère Faulkner comme un écrivain immense, tandis qu’il trouve qu’Hemingway n’a pas écrit de très bons romans… mais d’excellentes nouvelles.

On pourrait facilement imaginer un autre très bon écrivain qui haïrait Faulkner et qui adorerait Hemingway. L’important n’est pas d’avoir raison, l’important est d’être sincère. Tout le monde a raison s’il est sincère. Faulkner est à la fois un grand écrivain et un écrivain minable, et pareil pour Hemingway, pour Balzac et pour Garcia Marquez.

Déterminer ce qu’on déteste est aussi important que déterminer ce qu’on aime. Un apprenti écrivain qui aimerait tout ce qui est populaire est parti… pour la poubelle.

C’est ainsi qu’on devient écrivain : en écrivant et en réfléchissant sur ce qu’on a écrit, en lisant et en réfléchissant sur ce qu’on a lu. Il faut autant « se découvrir » qu’assimiler des techniques… et c’est un long chemin.

dimanche 1 novembre 2009

La vraisemblance

« La réalité dépasse la fiction », dit-on. Qui aurait cru que Karla Homolka puisse faire ce qu’elle a fait? Qu’une femme puisse être la complice enthousiaste de crimes si typiquement masculins comme ceux qu’elle a commis avec Paul Bernardo? Son comportement était tellement invraisemblable que la belle a pu se négocier une peine de prison au rabais. Si les caméras vidéo n’avaient pas été inventées et si nos tourtereaux n’avaient pas eu la stupidité de filmer leurs viols et de laisser les cassettes dans leur maison, personne n’aurait cru à ce qui s’est passé.

Il fallait le voir pour le croire, c’est le cas de le dire. Malheureusement, quand on a vu, il était trop tard pour allonger sa peine de prison.

Un romancier qui aurait imaginé cette histoire aurait été démoli pour son invraisemblance. Mais maintenant que le procès a eu lieu et que Karla est célèbre, la situation a changé. Maintenant, un romancier pourrait raconter une telle histoire. On y croirait parce qu’on a appris que c’est possible. L’invraisemblable est devenu vraisemblable.

Tout écrivain connaît ce problème : le vrai n’est pas toujours vraisemblable. Lorsqu’il s’inspire de la réalité dans ce qu’elle a de plus étonnant, il risque de paraître irréaliste.

Dans « Sonate en fou mineur », je mets en scène un asile imaginaire dirigé par des incompétents. Le docteur Philipson comprend mal la maladie mentale et n’a que peu d’intérêt pour le bien-être de ses patients, ce qui ne l’empêche pas de se trouver extraordinaire et d’être une puissance dans l’asile. Est-il un personnage vraisemblable? Si j’avais lu mon propre roman à l’adolescence, je l’aurais rejeté en refusant d’y croire. Impossible que des adultes puissent se comporter ainsi, particulièrement des médecins. La vie m’a convaincu du contraire. Tout employé finit par être promu à un poste où il est incompétent, comme dit le principe de Peter. Et beaucoup grimpent dans les hiérarchies parce qu’ils sont bons dans les politicailleries.

Regardez cette photo « typiquement suédoise » prise par Marie-Claude Lortie pour un article sur Stockholm. Vu de nos yeux québécois, elle est totalement vraisemblable, n’est-ce pas? Ces jeunes filles longues et blondes sont l’image exacte de la Suédoise typique.

Or, j’étais en Suède cet été, et je l'ai constaté une fois de plus : la couleur de cheveux la plus courante chez les adultes n’est pas le blond, mais le châtain, et de nombreux Suédois ont les cheveux noirs. Beaucoup sont blonds, c’est vrai. Mais une Suédoise m’a déjà demandé : « Est-ce vrai qu’à l’étranger vous vous imaginez qu’il n’y a que des blonds ici? » J’ai répondu oui et elle a éclaté de rire.

La Suède a accueilli beaucoup d’immigrants, souvent d’origine arabe, et aussi des Sud-américains, des Noirs, et de rares Asiatiques. On rencontre fréquemment des Suédois qui ressemblent à des Arabes ou à des Sud-américains. D’autres sont noirs.

Si Marie-Claude Lortie avait photographié des Suédoises à la peau noires ou au physique arabe, beaucoup de lecteurs n’y auraient pas cru ou auraient trouvé la photo bizarre. Si les filles avaient eu les cheveux noirs, si elles avaient été petites ou obèses, ses lecteurs auraient trouvé la photo « moins suédoise ». Parmi toutes les scènes qu’elle aurait pu croquer, elle en a choisi une qui correspond à nos préjugés. Elle utilise la croyance « toutes les suédoises sont blondes, grandes et minces » pour rendre sa photo vraisemblable… et renforce cette croyance chez ceux qui verront la photo.

Le vrai n’est pas toujours vraisemblable, même dans les photos de Suédoises…

Mais que vaut le vraisemblable pour comprendre la réalité? Un monde où les psychiatres sont tous compétents et les Suédoises toutes longues et blondes n’est-il pas une tromperie?