dimanche 25 octobre 2009

Chansons et personnages

J’aime Antonio, cette chanson du groupe Mes aïeux. J’aime cette manière de prendre une personne réelle et d’en faire un personnage de légende, de créer du merveilleux à partir de la vie quotidienne. Cette chanson me rappelle Le monde est fou de Beau Dommage, avec le géant Beaupré.

Comme beaucoup de montréalais, j’ai croisé le grand Antonio. Je l’ai vu dans sa période de déclin, avachi sur un banc de la rue Saint-Hubert, presque un clochard. Je l’ai vu durant sa période flamboyante, lorsque j’étais à l’école secondaire. Un gala de lutte devait avoir lieu dans le gymnase le samedi et quelques annonces avaient été placardées dans l’école. Un jour, alors que les couloirs étaient remplis d’élèves, une excitation s’est répandue parmi nous et j’ai entendu quelques cris. Je me demandais ce qui se passait lorsqu’un énorme bonhomme aux cheveux longs s’est avancé – une espèce de monstre, au visage mécontent, qui a traversé la foule des élèves minuscules jusqu’à une affiche du combat qui le mettait en vedette – pour écrire au stylo bille : « $3.00 ». Ils avaient oublié d’indiquer le prix d’entrée et le grand Antonio venait corriger cette situation, tout en se faisant un peu de publicité. Les personnages de légende aussi doivent payer l’épicerie…

Dans mon souvenir, plusieurs élèves avaient eu beaucoup de plaisir à hurler, et une des plus jolies filles de l’école avait dit « Il me fait peur! », ce qui m’avait donné une très forte envie de la prendre dans mes bras pour la rassurer.

Le géant Beaupré est mort bien avant ma naissance, mais je l’ai croisé lui aussi, lorsque j’avais une dizaine d’années. Alain, un ami de l’école, m’avait convaincu d’aller à l’université de Montréal voir quelque chose de très intéressant. Nous y sommes allés en autobus et nous sommes montés par l’immense tapis roulant. Nous étions trois enfants, les couloirs de la faculté de médecine étaient déserts et nous nous sommes pourchassés sans que personne ne se soucie de nous, sauf une étudiante qui nous a regardés avec étonnement. Finalement, Alain nous a menés dans une petite pièce avec une grande vitrine.

Comment Alain pouvait-il connaître cet endroit? Dans la vitrine se trouvait un homme nu, dressé. Des dizaines d’années plus tard, je revois encore sa figure grimaçante, et Alain aussi (il me l’a écrit récemment, il est maintenant médecin). L’homme dans la vitrine était horrible, jaunâtre et desséché. Il était nu mais, sans doute pour préserver la décence, on l’avait amputé de son équipement sexuel et il ne lui restait que quelques poils.

Le géant ne m’a pas paru particulièrement grand, et je me souviens de m’être demandé s’il avait rapetissé à cause du processus de conservation (je viens de lire sur internet qu’il avait effectivement rapetissé d’un pied, mais qu’il mesurait tout de même un peu plus de 7 pieds dans sa vitrine). Des articles de journaux encadrés se trouvaient sur un mur, ainsi que des photos qui le montraient avec d’autres adultes, dans les costumes et avec les chapeaux ronds de l’époque. Il faisait presque le double de leur taille. Sur une photo, il semblait embarrassé d’être aussi phénoménalement grand. Il travaillait comme attraction dans un cirque lorsqu’il est mort, et ses parents étaient trop pauvres pour faire venir son corps. Le cirque a refusé de payer, et quelqu’un a eu l’idée de l’embaumer et de l’exposer pour gagner du fric. C’est comme ça qu’il a abouti à l’université, qui l’a acheté pour 50 dollars.

La chanson de Beau Dommage m’a toujours paru très réaliste. Bien sûr, le mort est ami avec le gardien et ils discutent beaucoup, mais c’est à peine plus incroyable qu’une université qui expose un être humain dans une vitrine, vous ne trouvez pas? (En 1990, l’université a accepté de le décrocher de là, et il a été incinéré et enterré.)

Peut-être y a-t-il autour de moi des gens qui feraient d’excellents personnages de légende et que je les découvrirais si seulement j’ouvrais les yeux?

dimanche 18 octobre 2009

Trois moments de la vie

Je suis dans une église, au premier rang, avec ma famille. Des funérailles vont avoir lieu et l’église est bondée. Juste avant le début, quelqu’un pousse une femme en chaise roulante près de nous. Cette dame est terriblement âgée. Elle est presque sourde, car je l’entends chuchoter qu’elle a oublié son appareil auditif. Elle chuchote fort et nous l’entendons tous, ce qui me fait sourire.

Malgré son âge et malgré la chaise roulante, cette dame semble éveillée et pleine de volonté – elle est massive et regarde tout avec des yeux de bouledogue curieux. Elle est orientée vers nous, car sa chaise a été placée sur un côté de la salle, dossier contre le mur, et nous occupons le banc devant elle. La cérémonie commence. Mon plus jeune fils, qui a trois ans et qui ne comprend pas ce qui arrive, joue en silence avec des objets invisibles. Les funérailles ne l’intéressent pas et il a envie de se promener, nous avons de la misère à le garder près de nous. Il attire l’attention de la dame en chaise roulante, qui sourit. Cette scène me touche : la vieillesse regardant la jeunesse. La fin de la vie et le début.

Au milieu de la cérémonie, ma femme se met à pleurer, car la personne qui est morte est ma tante, qui était très proche de nous et qui vient de mourir de cancer, elle qui n’avait pourtant que douze ans de plus que moi. Mon fils regarde sa mère pleurer avec étonnement, en s’étirant pour mieux la voir. Il ne comprend pas ce qu’elle a et il a de la peine.

La dame en chaise roulante, elle-même très proche de la mort, regarde aussi pleurer ma femme. Son expression me frappe : elle a le même regard qu'elle a eu avec mon enfant, en plus intense. Le regard qu’on peut avoir devant deux adolescents amoureux qui se chicanent en s’imaginant que c’est la fin de tout. Un regard plein de sympathie, mais aussi un regard amusé. On dirait que la douleur de ma femme la touche, mais qu’en même temps cette réaction lui paraît sans importance. On dirait qu’elle reconnaît celle qu’elle a été et qu’elle n’est plus.

Ces trois personnes et la scène qu’ils forment me frappent : l’enfant dans son monde imaginaire, la femme qui pleure devant la mort, la vieille dame sereine et détachée. Trois étapes de la vie. Quatre, avec ma tante qui repose dans son cercueil.

Je voudrais être peintre pour peindre cela.

Dans notre monde aseptisé, tout ce qui concerne la mort est dissimulé, jusqu’aux cadavres qui sont maquillés et embaumés pour ressembler aux vivants. Notre société valorise la jeunesse, le plaisir, l’insouciance, l’énergie. Ça nous pousse à vouloir rester jeune et à tenter d’oublier la mort, qui nous effraie, devant laquelle seule la terreur paraît possible. Je viens de voir ma tante affronter la mort avec courage, je vois une femme qui va bientôt mourir et qui est sereine.

Après la cérémonie, la dame en chaise roulante tend les bras vers mon fils, mais il est effrayé. Mon père connaît cette dame, il prend mon fils par la main et le lui amène. J’apprends qui elle est et des détails sur la vie qu’elle a menée, une vie pleine et active.

Quelques mois plus tard, cette dame meurt à son tour.

dimanche 11 octobre 2009

Je cherche, je cherche…

Je cherche une idée de roman.

« Sonate en fou mineur » a été publié en février, et j’ai terminé un manuscrit il y a deux semaines. Maintenant, je suis en manque. Il y a un vide en moi qui a besoin d’être comblé : le désir d’écrire.

Aucun sujet ne m’attire particulièrement, aucun thème ne s’impose. Et je veux du neuf : un sujet nouveau, et non une variante de ceux que j’ai utilisés.

Chaque matin, je me lève à cinq heures. Je commence par me rendre, en me cognant dans les murs tellement je suis mal réveillé, jusqu’à la douche, d’où je sors un peu moins endormi et plus propre et mouillé. Je me prépare un café au lait, puis je descends dans mon sous-sol et je m’installe à ma table de travail – table dont la photo orne ce blogue.

Je mets de la musique, qui m’aide à me réveiller. J’allume ma lampe de luminothérapie puisqu’on est en octobre. Je prends une feuille blanche, un stylo, et je cherche des idées.

Je cherche quelque chose qui me fascine, une poussière qui pourra germer et de se transformer en baobab.

Une anecdote que j’ai lue, une nouvelle qui m’a frappé. Un thème qui me tracasse et que j’ai envie de développer. Une scène que j’ai vue, un moment vécu et qui m’est resté en tête.

À mon ancien appartement, sur la rue Laurier, j’avais été réveillé une nuit par un bruit effroyable. Trois personnes s’engueulaient dans un logement adjacent et j’entendais tout à travers le mur. Un gars avait perdu la tête et criait des imprécations à sa blonde, qui lui répondait, tandis que le troisième essayait de les calmer. J’avais cogné dans le mur pour les faire taire et le plus énervé avait explosé de rage.

Le gars était furieux parce qu’une fille l’avait critiqué, dans un bar. Cette fille lui avait dit qu’il traitait mal sa blonde, et il criait qu’elle avait peut-être raison tout en engueulant sa blonde et en menaçant de la battre. Je n’ai rien su de plus. Ils ont fini par se taire et ils ont été expulsés de l’appartement dans les jours suivants. Je ne sais même pas à quoi ils ressemblaient.

Cette histoire est banale, et pourtant elle m’obsède. Elle me semble contenir quelque chose qui pourrait faire un roman, mais je n’arrive pas à le saisir…

Qui pouvaient être ces personnes? Étaient-elles aussi médiocres que ce que j’ai cru en les entendant? Si elles étaient célèbres? Si c’étaient des criminels, des acteurs, des fils de politiciens? Sur ma feuille blanche, j’écris des idées.

Si j’avais entendu autre chose à travers le mur? Un secret au sujet de la fille ou du gars qui l’engueulait, un complot? Qu’est-ce que ça pourrait être?

Chaque matin, je cherche, je cherche. J’attends qu’une idée s’impose pour enfin commencer ce que j’ai envie de commencer : écrire un nouveau roman.