dimanche 12 juillet 2009

Jogging mental

Peut-être avez-vous lu ce très intéressant article (traduction française ici) selon lequel Internet transforme notre manière de penser… pour le pire. Internet pousse à la dispersion de l’esprit. Presque tous les textes sont courts, et la plupart du temps on n’en lit qu’une partie avant de cliquer sur un des nombreux liens que contient chaque page. On lit pendant un instant, puis on passe à un autre lien, on papillonne d’idée à idée sans les approfondir… Des gens qui ont beaucoup utilisé Internet pendant de nombreuses années racontent avoir perdu leur capacité de se concentrer sur de longs textes, et l’auteur compare la situation de son cerveau à celle de l’ordinateur HAL de « 2001 L’odyssée de l’espace », quand il est inactivé par Bowman, le dernier astronaute vivant, et qu’il sent son esprit s’engourdir et perdre ses capacités.

Maintenant : pourquoi le jogging, qui est apparu en Nouvelle-Zélande au début des années 60, s’est-il répandu dans le monde entier jusqu’à devenir une mode importante dans les années 70, et pourquoi cette mode n’est-elle jamais passée et persiste 40 ans plus tard? Pourquoi le jogging n’est-il par apparu plus tôt, et pourquoi en fait-on encore aujourd’hui?

Bien sûr, c’est parce que le monde avait changé, et que le jogging est une réponse à ce changement. Dans les décennies précédentes, les voitures, les machines et le travail cérébral se sont imposés. Il est devenu courant de vivre sans avoir besoin de faire des efforts physiques. Les conséquences désastreuses sur la santé sont apparues peu à peu.

Au temps de Maria Chapdelaine, il aurait été absurde de faire du jogging. La vie à la ferme à l’époque des chevaux impliquait des efforts physiques constants, alors… L’exercice physique était inévitable. Le monde a changé durant le vingtième siècle, et particulièrement dans les années 50. Ajoutez quelques années, et les maladies cardio-vasculaires ont commencé à faire des ravages. D’où le jogging. Le monde avait changé, donc il a fallu s’adapter en faisant de l’exercice régulièrement.

Supposons maintenant que Nicholas Carr, l’auteur de l’article dont je parlais au début, a raison et qu’Internet a sur notre esprit les mêmes conséquences désastreuses que la voiture et le travail cérébral ont eues sur le corps. Des gens qui ont passé beaucoup de temps sur Internet, et qui pouvaient lire un livre pendant des heures, sentent maintenant leur attention disparaître après deux pages. Certains anciens grands lecteurs ne lisent plus de livres car c’est devenu trop pénible. Leur capacité de concentration a fondu à cause des années à naviguer sur Internet. Que va-t-il se passer?

La capacité de concentration prolongée étant une composante importante de l’intelligence, on peut supposer que ces personnes vont être désavantagées par rapport aux gens qui lisent toujours beaucoup de livres… qui font de l’exercice mental, finalement. Et c’est ainsi que les gens qui « s’entraînent » en lisant romans ou essais deviendront favorisés par rapport aux autres, qui seront de plus en plus superficiels et auront de la misère à absorber des problèmes en profondeur et à y réfléchir.

On essaie de vous faire croire que lire un roman papier est archaïque? Au contraire, vous êtes en avance : vous faites du jogging mental, une activité qui deviendra à la mode dans une dizaine d’année et qui est destinée à augmenter sa capacité de concentration et à lutter contre les effets néfastes d’Internet sur le cerveau. Vous et moi en faisons déjà, par pur plaisir… Ce qui m’inspire un slogan : Lisez « Sonate en fou mineur », ça protège votre intelligence!

dimanche 5 juillet 2009

Les bibliothèques

Depuis aussi loin que je peux me souvenir, je rêve d’habiter une maison à l’architecture incompréhensible, pleine de couloirs, de recoins et même de passages secrets, dans une contrée brumeuse et accidentée. J’aime les livres et j’aime les bibliothèques. Dans cette maison, la bibliothèque serait l’une des pièces importantes : grande, avec des boiseries sombres, de hautes fenêtres, et des murs couverts de livres du plancher au plafond.

Je crois que ce rêve sort droit des romans anglais que j’ai lus lorsque j’étais très jeune et qui ont imprégné mon esprit. D’autres auteurs le partagent. La maison de Francis, dans « Le maître des illusions » de Donna Tartt, ressemble pas mal à celle dont je rêve, avec sa bibliothèque aux boiseries gothiques, aux rayonnages vitrés, à la cheminée de marbre, au plafond avec fresques et médaillons.

Dans la réalité, je ne me suis jamais approché d’une telle maison, encore moins d’une telle bibliothèque. Le seul endroit qui y ressemble est celle de mon ancienne école primaire, du moins si j’en crois mon souvenir.

Je n’ai jamais remis les pieds dans cette école depuis le jour où j’en suis sorti, encore enfant, même si je suis passé des centaines de fois devant, car elle se trouve à deux blocs de chez mes parents. Il me semble que les couloirs sont immenses, mais je les trouverais peut-être rétrécis si j’y pénétrais car c’est moi qui ai grandi. Mes souvenirs sont flous. D’étranges laboratoires de chimie remplis de matériel démodé, parce que l’école servait autrefois à des étudiants plus âgés. Une classe avec un miroir sans tain qui cache une petite pièce pour observateur discret. Le buste du père Querbes dans l’entrée. La « grande salle » où nous avons assistés aux premiers pas de l’homme sur la lune, en fixant une énorme télé noir et blanc juchée sur une structure métallique à roulettes… Les grenouilles de la façade, peinturlurées par les élèves avec la permission de la direction, sont-elles toujours là? Je ne les regarde même plus quand je passe devant. La bibliothèque est le clou de mon souvenir et j’ai souvent rêvé d’y retourner : immense, à l’échelle des corridors, sombre, remplie de vieux livres me semble-t-il… Un peu sinistre, comme les bonnes bibliothèques le sont parfois, peut-être parce qu’on sent que la plupart des livres ont été écrits par des morts. La bibliothécaire, qui s’appelait Laurette et qui était féroce, contribuait à rendre l’endroit sinistre.

Je regarde une photo de mon amie Valérie, qui date de cette année où les hommes ont marché sur la lune et où nous étions de jeunes enfants dans la « grande salle », assis sur nos chaises de bois, en train de regarder la télévision noir et blanc sans comprendre l’importance de l’événement, et les yeux me piquent. Nous sommes encore là mais nous avons tellement changé que cette époque a disparu. Mes grands-parents sont morts, mes enfants sont nés. Le monde s’est transformé.

Un jour, peut-être, je réussirai à retourner dans cette bibliothèque, ou à en construire une qui lui ressemble. Hélas, je ne pourrai jamais retourner en arrière, ni faire revenir les morts ou rajeunir les vivants. La poussière est redevenue de la poussière, la cendre de la cendre, c’est le cercle de la vie et nul ne peut y échapper.