dimanche 28 juin 2009

Bons et mauvais romans

On parle souvent de « bons » et de « mauvais » romans avec le ton qu’on prend en parlant de la couleur d’une auto ou du nombre d’étages d’une maison : comme d’un fait. La réalité n’est pourtant pas si simple…

Lorsque j’avais seize ans et que je lisais tout ce qui me tombait sous la main, j’ai été enragé par un recueil d’histoires de Rudyard Kipling. Je ne l’ai pas seulement trouvé mauvais, j’ai éprouvé de la haine pour ce livre au point d’avoir envie de détruire mon exemplaire.

C’était une série d’histoires mettant en scène des anglais dans l’Inde de la colonisation. Des histoires molles et sans structure, sans surprises, et absurdes au niveau du comportement des personnages. Tout ceci raconté par un auteur qui « dit » à peu près tout et ne « montre » rien, et qui a le regard d’un anglais colonisateur de la fin du dix-neuvième siècle, un regard qui frôle parfois le sexisme et le racisme d’assez près. Je ne voyais aucun intérêt aux histoires, je les trouvais écrites n’importe comment, et leur auteur me paraissait ignoble.

Une douzaine d’années plus tard, vivant à Stockholm et ne parlant jamais français, je tombe sur une vente de livres usagés où il s’en trouve un en français : le livre de Kipling que j’ai tellement détesté. Comme il ne coûte que quelques sous, je l’achète quand même, pour le plaisir de lire dans ma langue. Et donc, je le relis.

À ma grande stupeur, je le trouve excellent. La plupart des histoires me touchent et me paraissent maintenant remplies d’une délicieuse profondeur psychologique.

L’une d’elle parle de deux sœurs en âge de se marier, et d’un homme qui les courtise. Personne ne sait laquelle il préfère, mais tous s’en doutent, puisque l’une des sœurs est adorable et que l’autre ne l’est pas. À seize ans, la suite me paraissait d’une profonde insignifiance. Mais à vingt-huit ans, je comprenais que l’homme puisse hésiter entre les deux sœurs et qu’il puisse choisir la moins agréable, et je comprenais encore mieux qu’il se fiance pendant une tempête de sable (et se trompe de sœur!).

Autre exemple : l’histoire d’une femme mal mariée, qui attend le retour de son ancien fiancé, celui qu’elle aurait dû choisir. Hélas, il est malade et meurt en chemin. Ce n’est qu’un cadavre qui lui arrive. À seize ans, cette histoire m’exaspérait car je la trouvais remplie d’idioties : la femme était idiote de s’être mal mariée, l’autre était idiot de mourir en chemin, et le plus idiot de tous était l’auteur, qui racontait cette histoire dépourvue de sens. À vingt-huit ans, le sens était clair : on ne peut pas toujours faire les bons choix, ni revenir en arrière après d’être trompé, et la vie est parfois bien cruelle. Le conte me touchait en illustrant ceci.

À seize ans, tout était blanc ou noir. Les relents de racisme et de sexisme présents dans certaines histoires me prouvaient que Kipling était un salopard. À vingt-huit ans, je l’excusais en raisonnant qu’il était le produit de son époque et de sa culture, et que sa compassion évidente pour les femmes et les « indigènes » de ses histoires le rachetait.

Maintenant, la question : « Simples contes des collines », par Rudyard Kipling, est-il un bon ou un mauvais livre? Il serait facile pour moi de vous dire qu’à seize ans je n’étais qu’un jeune sot et que c’est un bon livre.

Ou je pourrais vous dire qu’à vingt-huit ans, j’avais des attentes tellement basses que ma surprise a faussé mon jugement, et que le plaisir de lire en français a accentué cette erreur. Si vous lisez une belle histoire d’amour, vous l’apprécierez encore plus si vous souffrez du manque d’amour.

Avais-je raison, à vingt-huit ans, de pardonner à Kipling son sexisme et son racisme? Je ne sais même pas si je serais aussi généreux aujourd’hui.

À seize ans, j’avais une opinion bien arrêtée sur la manière d’écrire des nouvelles : l’auteur devait « montrer » et non « dire », le narrateur devait éviter tout bavardage, et l’histoire devait être bien construite et se terminer par une chute inattendue. Kipling faisait l’inverse. À vingt-huit ans, j’étais pas mal plus tolérant.

Les qualités objectives d’un livre et sa valeur sont bien difficiles à mesurer car nous les voyons à travers notre subjectivité. Un « bon » livre, c’est d’abord une rencontre entre les qualités d’un livre et l’état du lecteur au moment de sa lecture : sa personnalité, ce qui l’intéresse, ses opinions, sa vision de la littérature, son état d’esprit… Je préfère donc penser que j’avais raison à seize ans comme à vingt-huit, et que ce livre est à la fois un bon et un mauvais livre.

D’ailleurs, tout le monde a fait l’expérience de recommander un roman qu’on adore à une personne qu’on adore… Le résultat n’est pas toujours celui qu’on prévoit. Est-ce que ça veut forcément dire que quelqu’un se trompe?

dimanche 21 juin 2009

Nouveau roman

Dans ce palpitant article (qui démolit Arthur Sulzberger, le patron du New York Times), l’auteur parle de la manière dont la caméra a transformé le théâtre. En résumé :
1. le théâtre existait
2. la caméra est arrivée
3. on a fait les premiers « films » en filmant mécaniquement des pièces de théâtre
4. on a commencé se servir des possibilités que le nouveau médium apportait (par exemple en variant les plans et en travaillant le montage)
5. une nouvelle forme artistique est née : le cinéma (ce qui n’a pas empêché le théâtre de continuer de son côté).

L’auteur fait un parallèle avec les journaux. Ils existaient sous forme imprimée. Internet arrive. On a donc mis les journaux sur internet d’une manière qui ressemble beaucoup à leur forme imprimée. Mais cette forme va évoluer et devenir quelque chose de nouveau, quelque chose que nous n’avons pas encore trouvé. (Ajout personnel : s’ils ne crèvent pas avant.)

Autrement dit : le médium influence le contenu, mais cette influence prend du temps à apparaître.

Faisons un parallèle avec le roman : il existe depuis des centaines d’années sous forme « livre imprimé ». Je pense, et j’espère, que cette forme va demeurer, car lire un roman à l’écran me semble beaucoup moins agréable que sur papier. Je suis en train de relire « Les diaboliques », de Jules Barbey d’Aurevilly, dans l’édition des classiques Garnier. J’aime cette édition à la couverture jaune, j’aime ce livre, qui a une cinquantaine d’année. Je n’aurais pas le même plaisir à relire ces nouvelles sur un écran ultra-moderne… surtout que je passe mes journées devant un écran.

Mais, qu’on le veuille ou non, internet et les médias électroniques sont là. Comme le théâtre, comme les journaux, le roman va être touché par ce nouveau médium. Il s’y retrouve déjà. Certains romans sont déjà disponibles sur internet, et ceci ne peut qu’augmenter, même si le roman-papier continue à exister. Que va-t-il se passer? Est-ce que la forme de ces romans à l’écran va évoluer, sous l’effet de nouvelles possibilités offertes par le médium, et qu’un nouveau roman va apparaître? Un véritable « nouveau roman », pas comme les niaiseries cérébrales sorties en France dans les années 60, mais une nouvelle forme de l’écriture romanesque?

Si ce parallèle est exact, nous nous trouvons au stade équivalent à celui des pièces de théâtre filmées : il n’y a pas grand chose de nouveau. Certains blogues se retrouvent en librairie sous forme de livre, c’est vrai, sinon il y a le « faux blogue fictif » qui est apparu et qui est presque une nouvelle forme de fiction : un blogue qui raconte une histoire supposée être vraie du style « je suis victime d’inceste », sauf que l’auteur ment. Tout est inventé, même si les lecteurs n’en ont pas été avertis. Le progrès, ici, semble surtout au niveau de l’hypocrisie. Ça marche parce que les gens sont encore un peu naïfs, mais je doute que ça continue longtemps.

J’ai l’impression qu’il existe des idées qui ne demandent qu’à apparaître… mais quelles sont-elles? Ce n’est pas en ajoutant des hyperliens dans tous les coins qu’on va faire un roman intéressant, d’accord. Alors, même si le roman-papier demeure très populaire, un « nouveau roman » apparaîtra-t-il? Si oui, comment sera-t-il? La question est ouverte! Suite dans les prochaines années...

dimanche 14 juin 2009

Horaire de travail

On me demande souvent ceci : « Comment peut-on écrire un roman en travaillant à temps plein? » Cette question, j’ai mis des années à y répondre. Adolescent, quand je débutais dans l’écriture, j’ai vu à la télévision l’entrevue d’un auteur qui écrivait à l’aube. Chaque jour, très tôt le matin, avant d’aller travailler, il se levait pour écrire. J’ai toujours détesté me lever tôt et, en entendant cette confession, j’ai ressenti une énorme pitié pour ce pauvre homme. Se lever le matin pour écrire avant d’aller travailler, à moitié endormi encore alors qu’on aurait préféré dormir plus longtemps comme les autres! Il fallait être fou! Sa vie m’a paru la plus triste et la plus pathétique du monde. Jamais je ne ferais ça, j’ai pensé.

Qui était-il? Je me souviens qu’il était Noir, et qu’il avait écrit un recueil de nouvelles. Est-ce que ça pouvait être Émile Olivier, qui a justement publié un recueil de nouvelles à cette époque? L’intervieweur était Réal Giguère, et je me rappelle de son rire étrange, qui résonnait dans son menton gras, lorsqu’il a demandé à son invité si l’inspiration venait le rejoindre à cette heure.

Cette question m’a beaucoup intéressé. À cette époque où j’étais très jeune, je voyais l’écriture un peu comme la pêche : l’auteur attendait non pas que le poisson morde, mais que l’inspiration survienne, et quand elle arrivait il devait se dépêcher de transcrire ses phrases sur du papier. Le problème, c’est que l’inspiration était bien capricieuse dans mon cas. Je ne savais jamais quand elle allait venir, ni combien de temps elle allait rester. Au gré de ses visites, j’écrivais de petits bouts de textes qui auraient été bien difficiles à transformer en roman. Même mes nouvelles étaient longues à terminer à cause des caprices de cette maudite inspiration.

Avec les années qui ont passé, j’ai fini par apprendre comment la dompter. Il faut adopter une routine : se mettre au travail toujours à la même heure, dans les mêmes conditions, et se forcer à écrire. Comme disait Marcel Aymé : « Elle finit toujours par venir ». Comme je travaillais à temps plein, j’ai essayé d’écrire la fin de semaine. Mais après cinq jours au bureau, ça me prenait tout le samedi pour me remettre dans le bon état d’esprit, et ce n’était que le dimanche que je redevenais productif. Dans mon cas du moins, écrire est comme le vélo : il ne faut pas arrêter de pédaler trop longtemps, sinon je tombe.

J’ai essayé d’écrire le soir. Mais après ma journée de travail, j’étais crevé, et quand j’ai eu mon premier enfant, c’est devenu absurde. Il ne restait qu’une possibilité…

Et c’est ainsi que, moi qui ai toujours détesté me lever tôt, j’ai commencé à le faire avant tout le monde : à cinq heures du matin. Après une douche et un café, je mets de la musique et m’installe à mon clavier, pour deux heures d’écriture avant de commencer la journée… exactement comme l’écrivain Noir dont je trouvais la vie si pathétique. Et ça marche. C’est comme ça que j’ai écrit « Sonate en fou mineur ». Je ne sais pas pour les autres, mais pour moi c’est la seule manière d’écrire.

dimanche 7 juin 2009

Je frôle le burn out

Vous l’avez peut-être remarqué : la cadence des textes sur ce blogue a diminué depuis un mois. Pourquoi? Tout simplement parce que je suis passé par une période de fatigue extrême. En écrivant ici que le burn out était devenu courant, je ne croyais pas si bien dire. Ces dernières semaines, j’ai failli en faire un, et je crois l’avoir évité de justesse.

Comment est-ce que je me sentais? Toujours fatigué, mais quand je me couchais je n’arrivais pas à dormir, tandis que le matin je n’arrivais pas à me réveiller. Je n’avais jamais envie de me lever. Mon énergie avait disparu, et quand je marchais, il me semblait parfois avoir de la misère à avancer, comme si quelqu’un me retenait. Je voyais tout en noir, au point de ne plus lire le journal parce que les nouvelles me décourageaient trop.

Même mes activités favorites ne me procuraient plus de plaisir. Tout était vide de sens, tout était laid, comme si les égouts avaient débordé et que ce qui m’entourait était recouvert de boue. Jour après jour, cet état d’esprit ne me quittait pas, et j’ai commencé à me sentir mal d’avoir mis deux enfants dans ce monde. J’avais de la peine pour eux.

Je l’avais un peu cherché. Mon travail est stressant et épuisant, et avec « Sonate en fou mineur » qui est sorti en février, j’ai consacré la totalité de mes temps libres à me faire connaître en oubliant de m’amuser. Au début, j’étais nourri par les réactions positives de mes lecteurs, mais à force de se répéter ces réactions ont perdu leur effet. Au lieu d’être galvanisé quand un lecteur était enthousiaste, j’étais déçu quand il ne l’était pas.

J’ai vu des gens faire un burn out et je sais que c’est sérieux. J’ai ajusté ma vie, en commençant par des heures de sommeil régulières, et surtout, en m’accordant beaucoup de temps pour me reposer et pour des loisirs. J’ai écouté la très bonne série brésilienne « City of men » qu’un collègue des plus sympathiques m’a prêté il y a quelques temps. Je n’avais pas pris le temps de le faire à cause de mon roman.

Rien ne s’est passé pendant quelques jours, puis, un dimanche, durant une promenade, j’ai réalisé que la lumière était belle et que la vue des arbres me faisait du bien. C’est le premier signe que j’ai eu que j’avais évité le pire. J’ai commencé à mieux dormir, mon énergie est revenue et mon optimisme aussi. Ouf! Je crois avoir frôlé un précipice dans lequel j’aurais pu tomber. Si j’étais allé un peu plus loin, j’aurais pu en avoir pour des mois ou des années à m’en remettre.