dimanche 10 mai 2009

La petite fille

Il y a des années, j’habitais Stockholm. J’étais installé en banlieue, dans une espèce d’équivalent à Blainville appelé « Vallentuna », et je travaillais en ville. Chaque jour je prenais le train, un vieux train plein de charme qui mettait 50 minutes pour atteindre le centre-ville, et j’en avais encore 25 pour me rendre au travail en métro.

Les trains suédois sont silencieux, les passagers discrets. Comme des millions de banlieusards sur la planète, je lisais, je rêvais, ou j’observais gens autour de moi.

Les sièges de ces vieux wagons étaient des banquettes opposées deux à deux. Un soir d’hiver (à Stockholm, le soir commence très tôt en hiver), une mère et sa fille se sont assises sur la banquette devant moi. Leur comportement était étrange et je me suis mis à les observer.

La petite fille avait une dizaine d’années, et par tout son être elle dégageait un sentiment : le désespoir. Sa mère était assise à ses côtés, et elle aussi montrait un sentiment : l’indifférence. Elle ne s’occupait pas de sa fille. Au lieu de la rassurer, elle la regardait le moins possible, et avait l’air de s’ennuyer. Lorsqu’elle lui parlait, elle ne semblait pas penser ce qu’elle disait. Sa voix était dédaigneuse.

La petite avait des taches de rousseur et de belles dents blanches. Elle avait peur, très peur. Qu’est-ce qui pouvait l’effrayer ainsi? Sa mère paraissait s’endormir. Elle avait une trentaine d’années et était habillée dans un style artiste.

Elle était assise de manière à se détourner de sa fille, alors que sa fille était tournée vers elle, et ça crevait le cœur de voir cette manière de se tenir et d’entendre la mère signifier à sa fille, par sa voix indifférente et ses phrases molles : laisse-moi tranquille.

Par les questions de la fille et les réponses évasives de sa mère, j’ai fini par comprendre qu’elles se rendaient chez des gens, peut-être les grands-parents, où la fillette allait habiter un certain temps. C’était ça qui l’effrayait : elle sentait que sa mère l’abandonnait.

Cette mère faisait-elle une dépression? Était-elle narcissique, égocentrique? Sortait-elle d’un divorce qui l’avait fait rejeter sa fille? Était-elle devenue incapable de s’en occuper?

À un arrêt, la mère s’est levée, elle a dit quelques mots à sa fille, et elle s’est éloignée vers la sortie. C’était leur destination. La petite fille ne s’était pas préparée à descendre. Elle s’est dépêchée à ramasser ses affaires, puis elle a couru vers la sortie. Mais le train repartait. On a entendu un hurlement : la fillette criait. Elle était encore dans le train qui l’emportait, elle n’avait pas eu le temps de descendre. Sa mère était sur le quai. Tout de suite, un homme a crié, le train s’est arrêté en catastrophe, et la petite fille a pu le quitter.

Ce qui est terrible avec la souffrance des enfants, c’est qu’elle est tellement... totale. Se faire abandonner par sa mère dans ce train, c’était comme la mort. Ce cri de la fillette, c’était le cri d’une personne qui allait tout perdre.

Des mois plus tard, j’ai revu la petite fille dans ce train. J’ai eu de la misère à la reconnaître. Elle dégageait maintenant un autre sentiment : le bonheur. Elle était avec une classe qui faisait une sortie, tenait une pomme dans laquelle elle a croqué, et regardait ses amis avec un sourire à vous faire fondre.

J’imagine qu’elle avait fini par trouver ce dont elle avait besoin.

dimanche 3 mai 2009

Triomphe de l'idéalisme

Pour le meilleur et pour le pire (et, demandez à mes proches, c’est souvent pour le pire), je suis un idéaliste. Je voudrais que tout soit parfait : tout le monde devrait être heureux, gentil, poli, personne ne devrait souffrir, la beauté devrait nous entourer, les méchants être châtiés, etc. Au fond de moi se trouve un être bon et naïf qui ressemble à Tintin, et ce petit Tintin est constamment déçu par la réalité : rien n’est parfait en ce monde, bien sûr, je l’ai appris petit à petit. Lorsque j’étais enfant, je l’ignorais. À 10 ou 11 ans, je pensais que tout devait être parfait, et je pensais aussi que les gens pourraient facilement l’être si seulement ils se forçaient un peu.

Aujourd’hui, je suis un idéaliste-réaliste : j’aimerais que tout soit parfait, mais je sais que c’est impossible (sauf dans l’art). Cet idéaliste-réaliste est loin de l’idéaliste que j’étais à 11 ans. Comparé à celui que j’étais, je suis maintenant une épave de l’idéalisme. À 11 ans, j’étais un vrai, un dur, un pur idéaliste. À 11 ans, j’étais un homme au niveau idéalisme, alors que je ne suis qu’un enfant.

À 11 ans, je voyais tout en noir et blanc. Pas de couleurs, pas de gris, pas de nuances, juste des blocs de noir et des blocs de blanc. Seule une façon de se comporter était acceptable, et je ne comprenais pas que tant de gens agissent autrement. Comment pouvait-on faire la guerre ou ne pas aimer Harmonium? Voter pour un parti politique autre que celui de mes parents? Divorcer, faire souffrir des animaux, jeter des papiers par terre devant chez nous, aimer les armes ou kidnapper des gens? Comment pouvait-on fumer?

Oui, je le savais à 11 ans, la cigarette n’aurait pas dû exister, et c’était de la faute de tous ces gens qui fumaient sans réfléchir. Pourquoi fumer? Ça sentait mauvais, ça ne donnait rien sauf le cancer du poumon, et ça coûtait des sous qui auraient pu mieux servir, par exemple en achetant des cadeaux aux enfants pauvres. Si j’avais pu être le dictateur du Québec, personne n’aurait eu le droit de fumer. Hélas, je n’étais pas le dictateur du Québec, et les fumeurs se trouvaient partout. Il y en avait même un dans ma famille : mon père.

Eh oui, mon père fumait. Plus incompréhensible encore, il ne fumait pas la cigarette. Son cas était horrible : il fumait d’atroces petits cigares qui sentaient vraiment très mauvais. C’était avec ces choses malodorantes qu’il s’infligeait le cancer du poumon.

À cet âge, je découvrais la vie, et j’en étais rendu à un chapitre très intéressant : les farces et attrapes. Un ami avait trouvé un magasin sur Saint-Hubert où on vendait tous les classiques : bombes puantes, poil à gratter, poudre à éternuer, et pétards à cigarette. Ces pétards étaient des bâtonnets blanchâtres longs de 5 ou 6 millimètres, vendus dans une minuscule boîte de carton qui imitait un paquet de cigarettes. Je le sais, car j’en ai acheté. Et, une nuit, tel un jeune robin des bois, motivé seulement par la quête du bien et par son triomphe, je me suis glissé hors de ma chambre jusqu’au veston de mon père. Dans le noir et le silence, tandis que toute la famille dormait, j’ai sorti de la poche intérieure sa boîte de cigares, une boîte de métal rouge et dorée, et j’ai placé un pétard dans un des cigares.

Seul le bien de mon père me motivait. Cette opération ne visait qu’à le convaincre d’arrêter de fumer.

À l’époque, on pouvait fumer partout. Mon père travaillait dans une tour du centre-ville, dans une salle immense, avec des dizaines et des dizaines de personnes, chacune dans un bureau à cloison. Le lendemain, une explosion a retenti à cet étage. Les employés se sont précipités vers le bureau de mon père. Assis à sa place, il tenait le moignon de son cigare : quelques centimètres. Le reste avait explosé. Je crois me rappeler que sa figure était noircie par la suie (maintenant que j’y pense, ces pétards n’étaient peut-être pas très sécuritaires), et je suis certain qu’il semblait assez ahuri.

L’étage entier riait, sauf une personne : un collègue de mon père. Cet homme était triste en pensant à l’effroyable punition que j’allais avoir, car lui-même avait eu un père très sévère. Je tiens aujourd’hui à le rassurer : le bien triomphe parfois. Je n’ai même pas été puni, et mon père a cessé de fumer. Bon, ça lui a pris quelques années, mais il a fini par arrêter, et je suis certain que mon pétard a joué un rôle pour le convaincre de ceci : fumer peut être dangereux. Aujourd’hui, toujours pas de cancer du poumon! Pour une fois, l’idéalisme a triomphé.