lundi 30 mars 2009

Vie de fou et roman

Ma vie est une vie de fou, et je suis entouré par des gens qui vivent une vie de fou. Notre monde est devenu un monde de fou, et sans doute que vous, cher lecteur qui lisez ces lignes, en vivez une aussi.

Le monde du travail est devenu épuisant. Corrompus par la course au profit à tout prix, certains employeurs choisissent de surmener leurs employés de manière, raisonnent-ils, à maximiser leur investissement. Un employé qui a trop à faire ne perd jamais son temps, n’est-ce-pas? Sa productivité n’est-elle pas au maximum? Ce raisonnement provient de gens qui passent leur temps à discuter de cette question fondamentale : comment faire monter les profits des prochains mois. Pour eux, l’avenir se termine à la fin de l’année financière. C’est ainsi que le burnout devient courant, les congédiements incompréhensibles aussi (un salaire de moins = plus de profit). Certains employés finissent par avoir tellement de choses à faire qu’ils ne savent plus par où commencer. Épuisés à l’avance, ils se disent : à quoi bon me défoncer? Le tas d’urgence ne diminuera pas de manière perceptible… Eux-mêmes ne verront pas de différence.

Il m’arrive de penser au monde des années 50, si bien décrit par Michel Tremblay dans « Les chroniques du Plateau Mont-Royal ». Ça pourrait aussi bien être l’Afrique. Comme cette existence devait être reposante, je me dis… Ce monde a disparu. La seule façon que j’ai de le retrouver, à part par la lecture, c’est de pénétrer dans une église.

Ma vie au bureau est un bombardement : dès que j’arrive, on me tire dessus, à coup de courriels, d’appels téléphoniques (la moitié vont sur la boîte vocale, sur laquelle je n’ai pas mis mon message personnalisé parce que je n’ai pas eu le temps de lire le document de trois pages), de questions de mes collègues, et de réunions. Ajoutez à ce mélange les urgences et les escalades des clients, et vous avez de quoi virer fou.

Je me plonge dans un problème, le téléphone sonne, je me retrouve plongé dans un deuxième en essayant de me souvenir du premier, un courriel arrive et je tombe dans un troisième, un collègue vient me voir et j’en récolte un quatrième… À cinq, ma tête n’arrive plus à suivre. Le citron est pressé et n’a plus de jus, tandis que j’essaie de me redonner de l’énergie en buvant un café (mauvaise idée), en mangeant du chocolat (autre mauvaise idée) ou en allant marcher dehors (enfin une bonne idée). Je n’écoute pas de musique au bureau, mais beaucoup de mes collègues le font, peut-être parce que nous sommes parqués dans des bureaux à cloisons et que le bruit nous dérange.

Mais ça, c’est ma deuxième vie de fou : ma vie professionnelle. Ma première vie de fou commence au réveil des enfants. Le plus jeune ne veut pas aller à la garderie, et il faut lui courir après dans toute la maison pour l’habiller de force. Bien sûr il n’aime pas ses vêtements et il se déshabille dès qu’on a le dos tourné ou alors il se flanque sa tartine de confiture en plein sur le chandail. Le plus grand a besoin d’aide pour ses devoirs qu’il avait oublié de finir la veille, ou il faut signer la feuille pour la sortie qu’il avait oubliée de nous donner et qu’il ne retrouve plus, tout en cherchant le livre d’anglais qu’il ne retrouve pas non plus (la feuille était dedans), ce qui le fait paniquer… Quand je l’accompagnais à l’école, c’était tellement comique : un matin sur deux, on arrivait en courant, moi qui galopais avec la poussette, mon autre fils à mes côtés, juste avant que la porte se referme… entourés par de nombreux parents et enfants dans la même situation.

Comment apprendre à un enfant à se concentrer sur ses devoirs quand la personne qui lui conseille ceci l’aide en préparant le souper, en s’occupant du petit frère, en notant les choses à faire sans faute dont elle se souvient subitement et en répondant à la porte et au téléphone?

Je suis écrivain « dans mes temps libres », ce qui fait que je n’ai plus de temps libres. Le seul moment que j’ai trouvé pour écrire, moi qui déteste me lever tôt, c’est à l’aube : avant ma vie de fou. Le soir, en revenant du bureau, je me couche en même temps que mes enfants. Fini, les loisirs, sauf la musique que j’écoute en écrivant.

Quand on se dépêche, on oublie de penser à long terme. Les compagnies sont obsédées par le profit des prochains mois et elles s’achètent les unes les autres. Les coupures d’emploi, « rationalisations » et autres réorganisations sont courantes, tandis que la technologie transforme nos vies. Internet a tout changé, et pourtant c’est quelque chose de récent. Et c’est ainsi que ma mère n’a pas encore appris à écrire un courriel, et j’essaie de lui expliquer que je fais connaître mon roman avec Facebook…

Fatalement, lorsque j’écris le matin, à l’aube, après une douche pour essayer de me réveiller, en buvant le premier café de la journée et en écoutant du rock, je suis influencé par cette vie. Tout cela a un impact dans ma manière d’écrire et dans ma façon de concevoir le roman. La vision de Balzac, tellement logique, analytique, qui peut ressembler à la décortication d’une société, me paraît venir d’un autre monde. Un monde plus proche des années 50 que des années 2XXX, même si les années 50 sont beaucoup plus proches de nous à l’échelle du temps.

Pour un créateur, ce changement dans notre façon de vivre est une chance : ça rend l’écriture pertinente, même si tout a déjà été dit. Oui, tout a été dit, mais le monde a tellement changé qu’il faut le dire d’une nouvelle façon.

Quel serait l’intérêt d’écrire comme Flaubert ou Chateaubriant? À quoi bon lire une copie du passé écrite en 2XXX? Mais comme le monde a changé, le roman doit changer aussi.

Écrire comme Balzac en 2XXX serait tout aussi étrange que de composer de la poésie en alexandrins. Au mieux, ce serait une approche excentrique très différente de celle de Balzac. La pire attitude possible était la mienne quand j’ai commencé à écrire : penser que Balzac a fait le roman ultime, que tout n’est que dégénérescence depuis, et de l’imiter en croyant accéder au roman supérieur… Même chose avec Proust, Joyce, ou tout autre géant du passé.

Après tout, bien écrire est souvent un acte révolutionnaire…

dimanche 29 mars 2009

Ce qui me tracasse

J’aime lire, j’adore lire. Ceci m’a poussé à ouvrir un nombre incroyable de livres et m’absorber dans l’univers de l’auteur. J’aime les bibliothèques, les librairies, j’aime discuter de littérature, j’aime même regarder les gens qui lisent dans le métro. Cette passion pour la lecture m’a poussé vers une deuxième passion : écrire des romans.

Je me demande souvent ce qui arrivera à cette passion dans une dizaine d’années. Autour de moi, l’offre de « divertissement » ne fait qu’augmenter, et nous sommes bombardés par des promesses de plaisirs de plus en plus technologiques, de plus en plus faciles et excitants. Les gens que je connais lisent moins. À l’ère des ipods et des MP3, l’objet « livre papier » semble déjà être d’un autre âge, et le papier imprimé comme moyen de communication paraît destiné à suivre le chemin du disque en vinyle. Qu’arrivera-t-il au contenu si l’objet disparaît?

Paradoxalement, nous écrivons de plus en plus. Chaque jour, la plupart d’entre nous s’échangent des dizaines de courriels. Il existe des millions de blogues et ce nombre augmente sans cesse. Internet est basé sur l’écrit et tout doit aller vite. Faire des fautes ou manquer de vocabulaire devient un handicap lourd, et les gens qui maîtrisent mal l’écrit sont pénalisés. C’est ainsi que l’écriture est une activité plus pertinente et plus nécessaire que jamais.

Mais est-ce la même écriture qu’à l’époque de « Maria Chapdelaine »? Le sens de l’écriture, la manière d’écrire va-t-elle changer? Quelle est la place du roman là-dedans? L’objet physique, le roman imprimé, va-t-il disparaître comme vont bientôt disparaître les journaux imprimés et les CD? Les librairies sont-elles condamnées à fermer? Que deviendront les éditeurs?

Lire un roman est une expérience « lente ». Cette forme d’expérience demeurera-t-elle attirante malgré cette lenteur et l’effort qu’on doit y consacrer?

Un roman est différent d’un film ou d’un jeu vidéo parce qu’on entre dans la tête de quelqu’un : on a accès à ses pensées, on voit le monde de son point de vue, alors qu’une image cinématographique est toujours extérieure. Cette approche artistique qu’apporte le livre pourra-t-elle être remplacée par autre chose?

Telles sont quelques unes des questions qui me tracassent.