dimanche 13 décembre 2009

Rongeur d’inspiration

Cinq heures trente du matin. Je descends au sous-sol et je m’installe à ma table de travail. Depuis deux jours, j’essaie de commencer un roman, mais ça ne marche pas fort : je n’arrive pas à me concentrer. Quelque chose me distrait, comme si… comme si j’étais observé. Mais qui s’intéresse à moi à cinq heures trente du matin? Dans mon sous-sol, où nous venons de faire livrer un frigo, tout est tranquille. Est-ce l’étrange bouleversement de mes affaires qui me dérange? Hier, j'ai retrouvé quelques cahiers par terre. Ce matin, c’est pire : un carnet est tombé dans la poubelle, une pile de notes a été déplacée, et quelques stylos ont disparu. Je les retrouve, tombés eux aussi.

Est-ce ma blonde qui est venue lire en cachette ce que j’écris? Mais pourquoi aurait-elle jeté un carnet que je viens d’acheter pour préparer ce roman?

J’allume mon ordinateur et, au moment de taper, je remarque d’étranges petites choses noirâtres sur mon clavier. On dirait des bouts d’allumettes brûlées… Encore endormi, je les jette à la poubelle et j’essaie de me concentrer sur mon texte, puis je comprends ce que je viens de trouver : des excréments. Un rongeur a pénétré dans mon sous-sol, sans doute un mulot, et il s’est installé dans la pièce où je suis. De toutes les places possibles, il a choisi comme toilette mon clavier d’ordinateur!

Y a-t-il un critique littéraire qui sommeille en lui?

J’essaie de penser à mon roman, en vain. L’intrus me distrait. Sans doute est-il entré lors de la livraison du frigo, deux jours plus tôt. Je vois d’autres crottes, sur le côté du clavier. Je me lève. J’en trouve plusieurs sur le plancher, et même sur mon divan, près d’une petite tache de liquide. Beurk! Du pipi de rongeur sur mon divan! Ce mulot aime salir mes endroits favoris…

24 heures plus tard, je suis de retour à ma table, toujours incapable de me concentrer sur mon roman. La cave est maintenant remplie de pièges à souris. Hier soir, l’un d’eux était déclenché, mais il était vide. Ce matin, je n’ai trouvé aucune trace de l’intrus. Les pièges sont intacts. J’essaie de me plonger dans mon histoire, mais le mulot m’en empêche. Je l’imagine se promenant sur mon clavier, sur mon divan, cherchant le meilleur endroit pour faire ses besoins. La quantité de crottes est bizarrement élevée. Est-il obèse? Venu avec des amis?

Il me semble entendre un bruit : un grattement, mais du genre supersonique pour un mulot.

Je monte me faire un café, et quand je redescends, je trouve une nouvelle flaque sur mon divan! Sans aucun doute, c’est du pipi de mulot. Le salopard me nargue dès que je m’éloigne.

Plus tard, j’entends un grattement frénétique en provenance d’un coin. Je m’approche. Merde, les pièges sont inutiles, ils sont trop petits. Ce n’est pas un mulot que je vois, c’est plus gris et plus gros : un écureuil! J’ai un écureuil dans mon sous-sol, c’est lui qui m’empêche d’écrire.

À en juger par ses grattements effrénés, l’écureuil panique, ce qui m’effraie. Un de mes plus anciens souvenirs concerne une petite fille qui s’était fait mordre par une de ces bestioles. Elle voulait le caresser. Moi, ce n’est pas des caresses que j’ai envie de lui donner, ce sont des coups de balais. Est-ce que je devrais me procurer une cage? Mon grand-père les attrapait ainsi et les noyait, c’est peut-être un descendant des victimes qui vient chercher vengeance?

Et il vient de neiger 25cm dehors! Jamais ce sale rongeur ne va quitter le confort de ma maison, avec le divan-urinoir et le clavier où déposer ses excréments. Il ne trouvera pas grand nourriture au sous-sol. Je l’imagine se glisser en haut, la nuit prochaine, rendu fou par la faim, et s’attaquer à un de mes orteils…

Et mon roman, comment est-ce que je vais l’écrire? Ce sale écureuil m’a rongé l’inspiration.

Alertés par courriel, mes collègues du bureau me suggèrent d’en faire un ragoût. Ma blonde appelle la ville de Montréal. On lui dit « Un écureuil dans votre sous-sol? Pauvre vous! » et on la réfère au Berger Blanc, qui la réfère au ministère de la faune, qui ne répond pas. Ah, si j’étais un red neck, j’aurais des armes à feu et ça serait bien utile aujourd'hui. Un exterminateur nous explique au téléphone quoi faire : ouvrir la porte extérieure et surveiller de loin. L’écureuil va être attiré par la fraîcheur et va finir par sortir, affirme-t-il. C’est immanquable. Mais ça peut être long.

Je descends au sous-sol. La bestiole s’est terrée au fond d’un couloir, derrière des objets alignés contre le mur, à côté de la porte que je dois ouvrir. Si je m’approche, va-t-il paniquer de nouveau? Muni de l’arme la plus dangereuse du sous-sol (un bâton de hockey), j’avance en parlant à voix haute. Silence. Je continue à monologuer en ouvrant la porte, et je sors.

Une heure plus tard, l’écureuil sort à son tour, comme l’exterminateur l’avait prédit. Sauf qu’il ne s’éloigne pas. Il mange de la neige, puis retourne tranquillement au sous-sol.

Obligé de me rendre au travail, j’ai droit à une autre suggestion d’un collègue (pas le même que celui du ragoût) : me procurer un chien pour manger l’écureuil, un tigre pour manger le chien, et un ours pour manger le tigre. Pendant ce temps, ma blonde poursuit les opérations. Elle opte pour la ruse : elle place de la nourriture pour attirer notre locataire à l’extérieur, et une ficelle pour refermer la porte. Dix minutes s’écoulent, puis le rongeur sort dîner. Ma blonde tire sur la ficelle, la porte se referme, l’intrus déguerpit. Victoire!

C’est ainsi que, ce matin, j’ai pu me concentrer sur mon roman. Certains ont une araignée dans le plafond, moi j’ai eu un écureuil dans le sous-sol. Est-ce que j’ai maintenant l’écureuil dans le plafond? J’y pense tout le temps, c’est pour ça que je blogue sur lui, je n’arrive pas à le chasser de mon esprit. Y aura-t-il du ragoût d’écureuil dans mon prochain roman, ou un red neck qui leur tire dessus à coups de carabine? Ça semble de plus en plus certain…

5 commentaires:

  1. :-D Je suis bien contente que tout se termine bien pour tout le monde!

    As-tu lu Champagne de Monique Proulx? Il y a un passage très drôle avec un écureuil, surnommé Rongeur Céleste ou quelque chose comme cela...

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  2. J'attendais la fin de ton texte avec impatience, savoir ce qu'il adviendrait de la bestiole! En tout cas, je vais surveiller la scène de l'écureuil dans ton prochain roman! :))

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  3. @Grominou: ce livre est dans ma LAL, je compte bien le lire éventuellement. J'avais beaucoup aimé "Homme invisible à la fenêtre". (Tiens, ça me donne une idée, je vais le demander à Noël...)

    @Allie: incorporer une scène avec un écureuil dans ce roman n'est pas évident, mais je compte sur mon subconscient pour me préparer quelque chose de surprenant;-)

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  4. Trop drôle - c'est toujours drôle lorsque ce genre d'histoire arrive à d'autres...

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  5. ...ou quand l'histoire est terminée. J'ai "quelque peu" sacré en vivant ces événements, par contre.

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