dimanche 6 décembre 2009

Caféine

Beaucoup d’écrivains adorent le café. Le champion des champions est Balzac, qui travaillait selon un horaire particulier : couché à six heures du soir, debout à minuit pour écrire toute la nuit, accompagné par sa cafetière au café concentré. Vers la fin de sa vie, après des années d’excès qui lui donnaient des maux de ventre, le café ne le stimulait plus. « J’en ai pris des flots pour achever M[odeste] M[ignon]. C’est comme si j’eusse bu de l’eau. » Selon son médecin, l’abus de café a accéléré sa mort.

Très loin de cet homme excessif et ayant peu envie d’accélérer ma mort, je me limite à un modeste deux tasses par jour, parfois trois quand je ne peux pas me retenir (on devient dépendant à partir de 4 tasses, paraît-il). J’adore le coup de fouet que le café m’apporte, l’éveil maximal, la lucidité. Sauf qu’après trois tasses, je deviens un peu trop fouetté. Mes idées se volatilisent dès leur apparition, mes mains tremblent, je parle de plus en plus vite… Je suis sensible à la caféine.

Boire du café l’après-midi me condamne à une nuit blanche, ce que j’ai découvert en secondaire V, un dimanche, la veille de deux examens finaux. Au lieu d’étudier, j’assistais à un match de base-ball au stade Olympique, et il faisait froid. J’ai bu plusieurs cafés pour me réchauffer. Lors de la nuit suivante, j’ai réalisé deux choses :

1. Je ne devais plus jamais boire du café l’après-midi.
2. Se répéter qu’on doit absolument s’endormir nous réveille encore plus.

« Vol de nuit », la chanson de Gilles Valiquette, tournait dans ma tête à une vitesse accélérée, et ça a duré huit heures. Le sommeil ne m’a jamais approché et je me suis présenté à mon examen du matin dans une espèce d’état second. C’était un examen de religion, et malgré mon brouillard ou peut-être à cause de lui, il semble que j’aie merveilleusement répondu aux questions car j’ai obtenu 96%. Hélas, j’avais un autre examen l’après-midi : un examen de géométrie. J’étais toujours dans un état second, mais pas le bon état second, en tout cas pas le bon pour la géométrie. Ma note fut pas mal plus modeste et je l’ai heureusement oubliée, ce qui m’évite d’avoir à la révéler. J’ai passé le cours de justesse.

Boire du décaféiné? L’intérêt de cette chose, qui évoque le lion édenté, est pour moi un mystère. À propos de ce café trafiqué, je vous invite à la prudence. Un journal a déjà fait analyser le décaféiné d’une quinzaine de restaurants de New York, pour un résultat étonnant : un genre de roulette russe de la caféine. À quelques endroits, on s’était trompé et servi du café ordinaire. À d’autres, on avait mal rincé les cafetières, vraiment très mal parfois, ce qui donnait divers degrés de caféine.

Je prépare ainsi mon café : sur une tasse à moitié remplie de lait chaud, je place un filtre en papier avec beaucoup de café moulu sur lequel je verse de l’eau bouillante, infusant dans le lait un café très fort. J’aime la douceur du lait, qui atténue l’amertume du café. Passer aux expressos? Un jour, peut-être, mais j’aime bien la simplicité de mon café. J’ai travaillé avec un Balzac de l’expresso, un homme dont le talent pour le développement de logiciels frôlait le génie. Il avait installé dans la cafétéria du bureau une machine à expressos qui dégageait une odeur de café refroidi concentré, une odeur effroyable, une odeur qui réveillait. Comment pouvait-il boire la source de cette odeur? Mystère.

En camping, j’adore me lever avant tout le monde et me préparer du café sur mon poêle Coleman. Je procède comme à la maison, faisant chauffer le lait dans une casserole et l’eau dans une autre, et pourtant le résultat est extraordinaire. Rien ne bat le goût sublime de ce café, que je déguste en lisant dans le camping endormi. J’ai lu ainsi « Pierre de Lune » de Wilkie Collins, et j’ai adoré le livre autant que le café. Truman Capote, qui a connu des gens très riche et qui les décrit dans « Prières exaucées », a découvert qu’ils sont rarement heureux. Plus on possède de choses, moins on apprécie ce qu’on a. À ma petite échelle, c’est ce que je vis en camping : le café est meilleur dans l’inconfort relatif de cette vie.

J’ai habité la Suède, où les gens se vantent d’être les plus grands buveurs de café au monde. Comme d’habitude, ils oublient leurs voisins (qui leur en veulent beaucoup pour cette habitude). Les véritables champions sont les Finlandais, mais les Suédois ne sont pas loin derrière. Deux fois par jour, les employés de toutes les compagnies de Scandinavie interrompent leur travail, vont dans une pièce commune et prennent un café en bavardant une quinzaine de minutes. Là où je travaillais, chacun avait sa tasse en céramique, avec son nom dessus. J’ai encore la mienne. Le café était gratuit. On peut se demander si les compagnies qui offrent ceci le font par bonté d’âme ou dans l’espoir secret d’augmenter la productivité.

Et c’est ainsi que je bois mon café, depuis la fin de mon adolescence, au rythme de quelques tasses par jour. Qu’est-ce que ça donne au total? Une piscine olympique remplie de café? Je viens de faire le calcul et j’arrive à un modeste 148 baignoires. Étant à peu près au milieu de ma vie, j’espère me rendre à 300 baignoires, et c’est en remplissant ma 149ième que je tape ces mots puisque je suis en train de boire du café. Mais Balzac, ce champion, a bien dû remplir sa piscine…

5 commentaires:

  1. Si tu travaillais de nuit, tu apprécierais le déca qu'on boit avec les oeufs bénédictines, avec les copines du travail après une nuit d'enfer, pour décompresser avant d'aller se coucher!

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  2. Bonsoir Eloi, c'est toujours un plaisir de te lire. J'ai plus de chance que toi, je peux me rendre à 16:00H pour mon dernier café que je bois d'ailleurs comme toi avec beaucoup de lait. Je crois bien que j'ai reconnu le Balzac du café dont tu parles dans cette chronique! Si je ne suis pas dans l'erreur, salue- le de ma part quand tu le verras.
    a la prochaine,
    Ancienne complice

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  3. @Grominou: Dans mon cas, le café est associé au compressage et non au décompressage, si bien que je dois faire un effort d'imagination pour comprendre qu'on puisse en boire pour se détendre... Mais j'y arrive;-)

    @Ancienne complice: oui, tu connais toi aussi le Balzac de l'expresso avec qui j'ai travaillé... je lui transmettrai tes salutations.

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  4. Ah ! le café... Je dis toujours que je vis à une époque formidable qui me permet de prendre une douche par jour et un espresso par jour ;-)

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  5. @Bob: je vois que tu connais les bonnes choses de la vie;-) (Et je trouve que savoir apprécier ces bonheurs minuscules est une grande qualité.)

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