dimanche 27 décembre 2009

Apparition d’une nouvelle langue

Juillet 2009. Je suis dans un avion qui se dirige vers Stockholm, où je vais rejoindre ma blonde et mes enfants pour deux semaines de vacances. Je voyage seul, dans un avion de KLM, entouré de touristes qui lisent des guides sur la Suède et de Suédois qui rentrent de vacances. Les hôtesses sont hollandaises et je leur parle en anglais, mais je comprends parfaitement les discussions des Suédois, et j’écoute derrière moi une mère sermonner son fils en le plaignant discrètement. Est-ce à cause de la fin de ses vacances? La maman est de bien mauvaise humeur.

Je parle suédois car j’ai vécu cinq ans en Suède. Apprendre la langue a été difficile, et je me suis cassé la tête à assimiler des règles de grammaire bien étrange pour un francophone. Par exemple, « UN poisson » se dit « EN fisk », et « LE poisson » se dit « fiskEN ». Autrement dit, « un » se transforme en « le » en changeant de position. Comprendre cette règle n’est qu’un premier pas. Pour parler la langue couramment, elle doit devenir un automatisme, comme de nombreuses autres règles du même genre. Ça prend beaucoup de pratique.

Apprendre la langue m’a coûté un an, mais je ne l’ai jamais regretté. C’est lorsque j’ai maîtrisé le suédois que j’ai découvert la Suède, où j’habitais pourtant depuis presque deux ans. Une grande partie de la réalité se perdait dans la traduction et dans les explications pas toujours objectives de mes traducteurs. Chacun a sa vision et c’est cette vision qu’on impose en traduisant.

La situation se gâte lorsque j’arrive à l’aéroport et que je m’adresse en suédois à un local afin de savoir où sont les valises. Il me répond : « Vad? » « Vaddå? » Quoi? Comment? J’aborde une deuxième personne, et le résultat est le même. Je réussis à me faire comprendre avec beaucoup de difficultés, alors que je les comprends parfaitement.

Lorsque je sors de l’aéroport, que je retrouve ma blonde et que je lui raconte mon voyage en suédois, elle comprend parfaitement mon récit.

Les choses se passent assez bien dans la famille de ma blonde, mais les problèmes recommencent lorsque nous visitons un musée et que j’essaie de commander un verre de lait supplémentaire à la cafétéria. Le sommet de mon séjour, ou plutôt le creux, se passe quelques jours plus tard. Je suis en plein milieu de la forêt, dans une espèce de camp viking où des comédiens déguisés font revivre cette époque devant nous. Après avoir écouté une légende mettant en vedette Thor et Odin, je décide de m’acheter un café à un petit comptoir (ce qui n’est pas très viking, je m’empresse de le dire) et je n’arrive pas à le commander. Je n’ai qu’à dire « En kopp kaffe, tack », mais rien à faire. La pauvre vendeuse réagit comme si un fou se trouvait devant elle. Je l’entends me dire « Comment? » « Qu’est-ce que vous voulez? » « Qu’est-ce que vous avez dit? », « Une brioche, c’est ça? » Elle est de plus en plus embarrassée, et moi aussi. Je finis par commander mon café avec des signes.

Que m’est-il arrivé? Eh bien, je viens de passer de nombreuses années hors de la Suède et j’ai parlé le suédois tous les jours, mais avec une seule personne : ma blonde. Mon accent, qui n’a jamais été extraordinaire, a dérivé année après année sans que je le réalise. Ma blonde a suivi le processus et son oreille a dérivé avec ma bouche, si on peut dire. Et comme je vis dans un monde francophone, j’ai introduit dans mon suédois de nombreux gallicismes. Ma blonde parle le français et elle me comprend. Elle est bien la seule.

Comme le français et l’italien ont dérivé du latin, je parle une langue qui a dérivé du suédois pour aboutir je ne sais trop où. Sans m’en rendre compte, sans le vouloir, j’ai inventé une nouvelle langue. J’aurais préféré m’abstenir.

Mes fils sont dans la même situation. Ils n’ont jamais vécu en Suède et ne parlent suédois qu’avec leur mère. Ou plutôt leur mère leur parle suédois et ils répondent dans la langue qu’ils veulent et qui est presque toujours le français. Mais presque personne ne parle le français en Suède. En les retrouvant au début de mon voyage, je réalise quelque chose qui m’ahurit : leur suédois s’est incroyablement amélioré et ils ont ajusté leur accent en un clin d’œil. Le plus jeune, qui a toujours refusé de prononcer le moindre mot de suédois, le parle maintenant du matin au soir, et tout le monde le comprend parfaitement, contrairement à moi. L’aîné a un accent bien meilleur que lorsqu’il était au Québec. Je n’en reviens pas en l’entendant dire « Mariiiia » comme il se doit, et non pas « Maria », comme je le fais bêtement, car cette langue a deux vitesses pour les voyelles et il faut parfois les allonger désespérément. Bientôt, mon fils aîné devient mon interprète. Quand j’essaie de prononcer un mot qui laisse tout le monde perplexe, il le fait à ma place… Puis il me sourit d’un air taquin.

À force de mon concentrer, j’arrive à peu près à me faire comprendre à la fin de mon séjour… tout en lisant sans problème l’éditorial du Dagens Nyheter (l’un des quatre quotidiens de Stockholm) et Millenium en V.O. Je me console ainsi : j’ai peut-être besoin de mon fils pour traduire mon accent en langue compréhensible, mais je pourrai toujours me recycler en traducteur français-suédois si je me tanne de l’informatique. Et je suis revenu de ces agréables vacances avec l’envie d’écrire un roman qui se passerait dans ce pays, si je peux trouver un thème qui m’accroche.

4 commentaires:

  1. Tu parles suédois? Tu es vraiment quelqu'un à connaître!

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  2. Avec l'immersion totale que j'ai vécue, je n'ai pas vraiment de mérite;-)

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  3. Les enfants sont des éponges !!
    Il n'est pas facile non plus pour un québécois de s'immerger en France, l'accent des deux côtés en prend un coup ! L'accent québécois ne s'en va jamais vraiment et heureusement mais l'accent français s'immisce petit à petit pour donner un accent franco-québécois... Résultat des courses, on n'est plus nulle part chez soi, on passe pour un belge en France et pour un maudit français au québec... Et on parle toujours pas suédois !!

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  4. Je comprends très bien ce que tu veux dire, Sophie! Il faudrait un bouton pour pouvoir passer de l'accent québécois à l'accent français en un instant et y revenir lorsque nécessaire. Je crois que les Anglais qui vivent aux États-Unis, et les Sud-Américains qui vivent en Espagne ou au Portugal connaissent aussi ce problème.

    Dans mon cas, je me souviens d'avoir eu l'étrange impression de devenir apatride après quelques années en Suède. Vivre dans ce pays me changeais et je devenais un petit peu suédois, sans l'être beaucoup bien sûr. Je m'éloignais donc du Québec sans me rapprocher beaucoup de la Suède, et je finissais par me sentir entre les deux.

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