dimanche 29 novembre 2009

Le romancier trompé

Durant la dernière semaine, l’auteur de ces lignes fut trompé et mené en bateau. Je présente ici le compte rendu de cette histoire. Les faits parlent par eux-mêmes, les voici :

Mardi, 11h00 : Devant mon ordinateur au bureau, je regarde ma montre. L’heure de la corvée approche : je dois être à midi au café Québecor du Monument National. Mon éditeur m’a inscrit à un prix et m’a bien expliqué ceci : tous les auteurs inscrits doivent assister au dévoilement des finalistes. À peu près tous les premiers romans parus au Québec depuis un an ont été inscrits. Je vais donc me retrouver avec une centaine d’auteurs pour le dévoilement de quelques finalistes.

11h20 : Je fais chauffer mon lunch, puis l’engouffre en vitesse. Je préfère manger au bureau car j’ai récemment assisté à un lancement. Tout était payant, tout était cher. Mon portefeuille en souffre encore.

11h43 : Je mens à mes collègues. Je leur déclare : « J’ai un lunch, je reviens tantôt » et je m’éclipse. C’est pour éviter de répéter tout l’après-midi : « Non, je ne suis pas en nomination » si les choses ne tournent pas en ma faveur.

11h45 : Je marche vers le Monument National. Selon mes calculs, je vais arriver en retard de 5 ou 10 minutes, ce qui va raccourcir d’autant la corvée. Je suis fier de mon astuce.

11h57 : Merde! Mes calculs ne valaient rien et j’arrive à l’heure au café!

11h58 : En passant devant la fenêtre, je regarde à l’intérieur. Mais où sont la centaine d’auteurs inscrits? Il y a relativement peu de monde et je vois une caméra.

11h59 : J’entre dans le hall, où se trouvent une table et deux filles qui me demandent mon identité. « Éloi Paré, Sonate en fou mineur » je réponds avec la grâce d’un robot. « Ah oui, bien sûr » dit une des filles, et elle surligne mon nom sur une feuille. Cette feuille ne comporte que peu de noms. Humhumhum.

11h59 : Hein??? Le vestiaire est gratuit???

12h00 : J’entre dans le café. Au bar, un serveur remplit des verres d’eau minérale et d’autres de vin. Étant bloqué depuis dix jours au travail par un problème urgent et incompréhensible, j’opte pour l’eau minérale. Elle ne me coûte qu’un sourire.

12h00 : Les gens discutent par petits groupes et personne ne se soucie de moi. Je n’en connais aucun. Que faire? J’aborde un homme qui attend en silence : « Bonjour, êtes vous un auteur? » Il me répond d’un air glacé qu’il est photographe, puis se détourne. Ça commence bien.

12h04. Deuxième tentative, avec une fille seule qui semble novice dans ce genre d’événement. Non, elle n’est pas une auteure, elle est étudiante en journalisme. Elle est venue faire un travail pour un cours et va ensuite couvrir une conférence téléphonique sur l’économie. Nous parlons de journalisme.

12h10 : Cette fille est intéressante et curieuse et notre conversation est agréable. Un serveur nous offre du gaspacho dans des verres à shooter. Bizarrement, il est vert. Ils ont oublié les tomates? Des amuse-gueule suivent. Ils semblent excellents, mais je n’ai pas faim. Est-ce mon lunch? Le trac?

12h12 : « En tout cas, elle me dit, c’est tout un accomplissement pour un premier roman de se retrouver finaliste au Prix de la relève Archambault! » « Je ne suis pas finaliste, je réponds, juste inscrit au concours. Les finalistes ne sont pas encore connus. » Elle me regarde étrangement.

12h12 : Cette fille a toute une qualité d’écoute! Si elle me questionnait sur mes pires secrets, est-ce que je parviendrais à me retenir de les dévoiler? J’en doute de plus en plus. Je lui prédis mentalement un grand avenir dans le journalisme.

12h15 : Bon, ça commence. Nous devons nous approcher. J’essaie de rester près de la fille, mais je tombe nez à nez avec Marie-Claire St-Jean, une de mes éditrices. « Mais où étais-tu? elle s’écrie. On te cherchait partout! » « Ben, je réponds, là-bas… Je pensais que je serais tout seul… » Elle semble soulagée de m’avoir trouvé. Humhumhum.

12h16 : Claude Durocher, une autre de mes éditrices, est là elle aussi, avec Raja El Ouadili, une auteure de la maison que j’ai rencontrée au salon du livre. Je regarde autour de moi. Indéniablement, il n’y a pas beaucoup d’auteurs. Et pas mal de photographes.

12h17 : C’est pas Fred Pellerin, là-bas? Ah oui, c’est vrai, ils vont dévoiler les finalistes d’un autre prix : le Prix du public.

12h17 : Caroline Allard, porte-parole de l’événement et mère indigne dans le civil, commence à parler. Elle est drôle et charmante. Comment lui annoncer que mon beau-frère travaille avec son conjoint et que je suis donc presque de sa famille?

12h19 : Caroline commence à nommer les finalistes au Prix de la relève. Il me semble évident que je ferais un excellent finaliste. Ma mère serait certainement d’accord.

12h19 : Elle nomme un nom, un deuxième, puis un troisième. Ce n’est jamais moi. J’applaudis avec beaucoup d’esprit d’équipe.

12h20 : Caroline Allard nomme Raja. J’applaudis.

12h21 : Plus qu’un nom, et je n’ai toujours pas été nommé! Il me semble que j’oublie de faire quelque chose d’important, mais quoi? Ah oui, respirer. Je dois respirer.

12h21 : Ouf, c’est moi! Quelle idée de s’appeler « Paré »! L’ordre alphabétique, qui m’a été tellement utile à l’école, a fini par se tourner contre moi. Marie-Claire et Claude me félicitent, tandis qu’on m’applaudit. J’avance. Les huit autres finalistes sont alignés et il ne reste plus grand place. Je m’insère près de Caroline Allard, qui me félicite. Quel beau sourire elle a!

12h22 : Sur la scène avec les 8 autres, j’essaie d’avoir l’air intelligent. Mais comment? J’abandonne et essaie de ressembler à un auteur inspiré. Nouvel échec.

12h23 : Les finalistes du Prix du public sont annoncés. La plupart sont très connus. Caroline Allard est la première et se nomme elle-même. Fred Pellerin attire les regards, et je suis frappé par le charme de Nadine Bismuth.

12h28 : C’est l’heure des photos. Nous devons nous placer devant une dizaine de photographes et un cameraman. Le lendemain, je verrai le résultat dans Le journal de Montréal. Nous sommes 16. Tous sourient, sauf un étrange type, dans un coin, qui serre rageusement les mâchoires. On dirait un Borgia qui planifie ses futurs assassinats. Oui, c’est bien moi. Mais à quoi est-ce que je pensais? À mon problème insoluble au bureau?

12h35 : Je retourne vers Marie-Claire et Claude, où se trouve déjà Raja, et j’exige des aveux : mes éditrices étaient-elles au courant? Elles avouent : oui. « On ne pouvait rien te dire, on a eu de la misère à se retenir tout le salon du livre. » Tel Hercule Poirot, j’avais déduit que leur silence au sujet du prix démontrait qu’elles ne croyaient pas à mes chances. Y a pas à dire, je suis fort, très fort.

12h38 : Je réalise que les noms des finalistes se trouvaient sur le mur avec la couverture de leur roman. Si j’avais regardé un peu, j’aurais tout su dès le début. Il faut que je révise mes Sherlock Holmes.

12h55 : Je quitte en piquant avec style un dossier de presse. Arsène Lupin n’aurait pas fait mieux. J’ai une bonne raison : c’est pour ma maman. De retour au bureau, je décide de ne rien dire et de me concentrer sur mon problème insoluble et urgent. Ma bonne résolution dure… 5 minutes.

6 commentaires:

  1. Félicitations, Sherlock! :-D
    Hihi tu m'as bien fait rire! Maintenant je croise les doigts pour toi!

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  2. Moi qui pensais avoir assimilé les techniques de Sherlock Holmes après avoir lu ses exploits à l'adolescence... Quelle désillusion! Merci de croiser les doigts Grominou!

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  3. Il faut décidément relire Arthur Conan Doyle! ;)
    Félicitations! Comme Grominou, je croise très fort les doigts! :)

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  4. Merci Allie! Ça me fait chaud au coeur;-)

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  5. Pour être Sherlock, tu dois trouver ton Watson...

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  6. ...en moins que je ne sois qu'un Watson en quête d'un Sherlock...

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