dimanche 1 novembre 2009

La vraisemblance

« La réalité dépasse la fiction », dit-on. Qui aurait cru que Karla Homolka puisse faire ce qu’elle a fait? Qu’une femme puisse être la complice enthousiaste de crimes si typiquement masculins comme ceux qu’elle a commis avec Paul Bernardo? Son comportement était tellement invraisemblable que la belle a pu se négocier une peine de prison au rabais. Si les caméras vidéo n’avaient pas été inventées et si nos tourtereaux n’avaient pas eu la stupidité de filmer leurs viols et de laisser les cassettes dans leur maison, personne n’aurait cru à ce qui s’est passé.

Il fallait le voir pour le croire, c’est le cas de le dire. Malheureusement, quand on a vu, il était trop tard pour allonger sa peine de prison.

Un romancier qui aurait imaginé cette histoire aurait été démoli pour son invraisemblance. Mais maintenant que le procès a eu lieu et que Karla est célèbre, la situation a changé. Maintenant, un romancier pourrait raconter une telle histoire. On y croirait parce qu’on a appris que c’est possible. L’invraisemblable est devenu vraisemblable.

Tout écrivain connaît ce problème : le vrai n’est pas toujours vraisemblable. Lorsqu’il s’inspire de la réalité dans ce qu’elle a de plus étonnant, il risque de paraître irréaliste.

Dans « Sonate en fou mineur », je mets en scène un asile imaginaire dirigé par des incompétents. Le docteur Philipson comprend mal la maladie mentale et n’a que peu d’intérêt pour le bien-être de ses patients, ce qui ne l’empêche pas de se trouver extraordinaire et d’être une puissance dans l’asile. Est-il un personnage vraisemblable? Si j’avais lu mon propre roman à l’adolescence, je l’aurais rejeté en refusant d’y croire. Impossible que des adultes puissent se comporter ainsi, particulièrement des médecins. La vie m’a convaincu du contraire. Tout employé finit par être promu à un poste où il est incompétent, comme dit le principe de Peter. Et beaucoup grimpent dans les hiérarchies parce qu’ils sont bons dans les politicailleries.

Regardez cette photo « typiquement suédoise » prise par Marie-Claude Lortie pour un article sur Stockholm. Vu de nos yeux québécois, elle est totalement vraisemblable, n’est-ce pas? Ces jeunes filles longues et blondes sont l’image exacte de la Suédoise typique.

Or, j’étais en Suède cet été, et je l'ai constaté une fois de plus : la couleur de cheveux la plus courante chez les adultes n’est pas le blond, mais le châtain, et de nombreux Suédois ont les cheveux noirs. Beaucoup sont blonds, c’est vrai. Mais une Suédoise m’a déjà demandé : « Est-ce vrai qu’à l’étranger vous vous imaginez qu’il n’y a que des blonds ici? » J’ai répondu oui et elle a éclaté de rire.

La Suède a accueilli beaucoup d’immigrants, souvent d’origine arabe, et aussi des Sud-américains, des Noirs, et de rares Asiatiques. On rencontre fréquemment des Suédois qui ressemblent à des Arabes ou à des Sud-américains. D’autres sont noirs.

Si Marie-Claude Lortie avait photographié des Suédoises à la peau noires ou au physique arabe, beaucoup de lecteurs n’y auraient pas cru ou auraient trouvé la photo bizarre. Si les filles avaient eu les cheveux noirs, si elles avaient été petites ou obèses, ses lecteurs auraient trouvé la photo « moins suédoise ». Parmi toutes les scènes qu’elle aurait pu croquer, elle en a choisi une qui correspond à nos préjugés. Elle utilise la croyance « toutes les suédoises sont blondes, grandes et minces » pour rendre sa photo vraisemblable… et renforce cette croyance chez ceux qui verront la photo.

Le vrai n’est pas toujours vraisemblable, même dans les photos de Suédoises…

Mais que vaut le vraisemblable pour comprendre la réalité? Un monde où les psychiatres sont tous compétents et les Suédoises toutes longues et blondes n’est-il pas une tromperie?

4 commentaires:

  1. J'aime beaucoup ton billet. C'est vrai que parfois la vie nous réserve des choses qui sont assez étonnantes et qui ne semblent pas véridiques, à cause de nos préjugés ou de ce qu'on a l'habitude de voir...
    C'est vrai aussi que beaucoup de hauts gradés sont incompétents... on se demande bien ce qu'ils font là! Et ce sont souvent les petits qui se chargent de tout le travail...
    Avec l'expérience de vie, ton docteur Philipson me semble tout à fait crédible! ;) Malheureusement...

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  2. C'est un cercle vicieux, finalement! Elle a choisi cette photo pour être vraisemblable, et vient ainsi renforcer notre préjugé encore plus!

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  3. Merci Allie! Je vois qu'on a eu un peu les mêmes expériences... malheureusement! Rétrospectivement, je pense que c'est mon choc devant ce genre de choses (des hauts gradés incompétents et les petits qui font tout) qui m'a poussé à écrire une partie du roman. Et si j'ai eu un choc, c'est parce que moi aussi, je pensais à une certaine époque que c'était invraisemblable.

    @Grominou: si jamais j'écris l'histoire de ce Québécois en Suède, comme tu me le suggérais, je devrai être vrai (et donc éviter ce genre de cliché)tout en étant vraisemblable, ce qui sera un bon défi.

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  4. C'est vrai, c'est pas nécessairement évident!

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