dimanche 15 novembre 2009

Je suis une ironie sur deux pattes

« Je suis une légende » réalise le narrateur à la fin du roman qui porte ce nom (dévoilant ainsi le sens du titre), dans cet excellent livre de Richard Matheson qui a donné à Stephen King le goût d’écrire. Personnellement, je ne suis pas une légende. Je suis une ironie sur deux pattes.

Ça tombe bien, car j’adore l’ironie. Sauf que l’ironie de ma vie est involontaire. Les choses n’ont pas tourné comme prévu, tout simplement. Les choses tournent rarement comme prévu, mais ça, vous le savez déjà. Dans mon cas, elles ont tourné exactement à l’inverse de ce qui était prévu, d’où l’ironie.

Écrire est le métier le plus solitaire du monde, comme dit Garcia Marquez (je sais que je n’arrête pas de le citer ces temps-ci, c’est parce que j’ai relu plusieurs de ses entrevues). Cette solitude m’a attiré vers l’écriture. Parce qu’à l’époque où j’ai commencé à écrire, j’étais très timide. J’adorais lire, bien sûr. C’était mon autre motivation, et celle-là était bonne. J’adorais lire, alors je voulais écrire les romans que j’aurais aimé lire.

Mais je voulais aussi éviter les contacts humains et la solitude de l’écrivain me paraissait idéale. Je voulais devenir comme Réjean Ducharme ou J.D. Salinger : un créateur ténébreux qui vit dans un univers fermé et dont les rapports avec les autres se limitent à envoyer des manuscrits… et à ce qu’il veut bien leur accorder.

C’était vers la fin de mon adolescence. J’ai essayé de vivre en évitant les autres et ça m’a mené dans une spirale destructrice : plus j’évitais les gens, plus mes rapports avec eux devenaient difficiles, alors plus je les évitais. À cette époque, je n’étais bien que lorsque j’écrivais ou que j’écoutais de la musique. Les autres situations me rendaient malheureux et il y en avait beaucoup.

J’étais trop jeune pour écrire un bon roman, mais je l’ignorais. Il est impossible d’écrire de bons roman à 18 ans. Notre expérience de la vie est réduite, on a trop peu réfléchi, et on n’a pas eu le temps de développer les techniques pour écrire, ni une esthétique personnelle.

Les années ont passé et j’ai continué à écrire, sans montrer mes textes aux autres. Il a bien fallu que je surmonte ma timidité parce que j’étais trop malheureux. Je suis allé à l’université, j’ai voyagé, j’ai trouvé un emploi, je suis devenu père, et j’ai changé. Écrire pour éviter les contacts n’avait plus aucun sens, mais j’ai continué pour l’autre raison : parce que j’aime lire et parce que j’avais envie de créer.

En faisant circuler mes manuscrits, j’ai réalisé mon erreur. Écrire est peut-être l’activité la plus solitaire du monde au début, elle se termine par l’inverse : par un contact intime. Un roman suscite toutes sortes d’émotions chez le lecteur, et cette réaction en suscite toutes sortes d’autres chez l’écrivain, qui est d’autant plus vulnérable qu’il se dévoile dans ses textes. Quand je discute avec un lecteur, ça tourne souvent en échange personnel.

Le métier d’écrivain a deux aspects : un hiver glacé, suivi d’un été brûlant. Écrire un roman, c’est comme creuser un souterrain pendant des années, et sortir en plein soleil.

Et pour réussir comme écrivain, il faut se faire connaître. S’échiner sur un roman donne envie de se forcer pour qu’il soit lu, sinon pourquoi ces efforts pour l’écrire?

C’est ainsi que mon choix de l’activité la plus solitaire du monde m’a amené, ces derniers mois, à passer à la radio, à rencontrer un groupe d’une vingtaine de lecteurs inconnus (heureusement très sympathiques), à renouer des amitiés de jeunesse, à parler à des dizaines et des dizaines de personnes, à aller à un lancement, et il va me mener dans les prochains jours à un kiosque au salon du livre. Seul à une table, à attendre les gens qui voudront bien me parler et qui auront peut-être envie de me lire, en espérant qu’il y en ait.

Quand j’ai commencé à écrire, je ne voulais même pas visiter le salon du livre. Je voulais écrire justement pour éviter ce genre d’expériences.

C’est comme si j’avais choisi, pour éviter l’alcool, de distiller du whisky.

Je voulais une occupation solitaire et ça n’a pas marché. Et cet échec est une chance, parce que j’ai réalisé une chose en essayant de vivre coupé des autres : ce sont les rapports humains qui donnent sa richesse à la vie. L’enfer, ce n’est pas les autres. L’enfer, c’est vivre coupé des autres. Mes actions m’ont mené à ce que je voulais éviter mais j’ai découvert que j’en avais besoin, ce qui est l’ultime ironie de mon histoire.

Note : je serai au salon du livre, au stand 456 : jeudi le 19 novembre de 18h à 19h, vendredi le 20 de 18h à 19h, samedi le 21 de 17h à 19h, dimanche le 22 de 13h à 14h.

3 commentaires:

  1. Salut !

    Zut ! avoir su plus tôt que tu étais au Salon du livre, j’aurais pris un billet au bureau pour te serrer la pince...
    Cher Éloi, j’ai utilisé ton commentaire laissé dans le blogue pour l’insérer dans un billet (voir «Toute un vie au rebut» en date du 20 novembre). Si tu es pas d’accord, écris-moi un mot et je rectifierai le tir. Merci !
    B.A.

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  2. Cher Bob,
    Je suis non seulement d'accord mais surtout très flatté que mon commentaire soit repris dans un texte de ton excellent blogue. Pour le salon du livre, c'est dommage car j'aurais bien aimé te rencontrer moi aussi... Espérons qu'une nouvelle occasion surviendra tôt ou tard!

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  3. Une invitation pour 2009 ? Tout à fait - et peut-être ailleurs qu'au salon du livre...

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