dimanche 8 novembre 2009

Devenir écrivain

Supposons que mon père soit un grand, un très grand chirurgien. Supposons aussi qu’il soit mon modèle, que je l’aie imité jusqu’à tout faire comme lui, qu’il m’ait transmis ses connaissances sur la chirurgie et que je les aie assimilées, que j’aie appris ses trucs et ses techniques pour opérer, que je sache tout ce qu’il sait et que je fasse tout comme lui.

Si j’ai l’intelligence et les habiletés nécessaires, je serais moi aussi un très grand chirurgien.

Supposons maintenant que mon père soit un très grand écrivain et qu’il soit mon modèle, que je l’aie imité, que je fasse tout comme lui, que je sois devenu son double. J’écrirais comme lui, avec ses forces et ses faiblesses.

Je serais considéré comme un écrivain sans substance. Un écrivain médiocre, une copie de mon père. Au mieux, je serais vu comme un écrivain mineur, très loin d’un grand écrivain.

C’est l’une des grandes difficultés pour devenir écrivain : il faut trouver sa voix. Chaque écrivain qui réussit a inventé une nouvelle façon d’être écrivain, on pourrait dire. Ça explique pourquoi les universités réussissent à fabriquer des médecins ou des ingénieurs, mais pas des écrivains. Pour les premiers, le chemin est tracé d’avance. Les étudiants ont un parcours à suivre, un parcours pas nécessairement facile, mais clair. S’ils réussissent les examens et font des travaux suffisamment bons, ils deviendront ingénieur ou médecin. Cette approche ne fonctionne pas pour un écrivain car ce qu’il faut devenir change avec chaque personne.

Si Gide ne trouvait pas Proust assez bon pour le publier chez Gallimard, quelle note pensez-vous qu’il lui aurait attribué dans un cours à l’université?

De toute manière, l’imagination et la créativité ne me semblent pas très utiles à l’école, ni au secondaire, ni au cégep, ni à l’université. Selon mon expérience, on réussit dans ces endroits en travaillant fort et en imitant son professeur.

Oui, les modèles sont importants pour un apprenti écrivain, mais un moment arrive où il doit les détruire, c’est à dire arrêter de les imiter et trouver sa manière. Garcia Marquez disait : « Mon problème n’a pas été d’imiter Faulkner mais de l’effacer. Son influence m’étouffait. »

Tout n’est donc pas perdu pour le fils écrivain qui a imité son père, à condition qu’il se révolte et qu’il trouve une « meilleure » manière d’écrire : une manière qui ne serait pas forcément meilleure selon vous ou moi, mais qui paraîtrait meilleure au fils parce qu’elle refléterait sa personnalité. Le fils doit déterminer ce qu’il aime et comment l’exprimer. S’il pense comme son père, alors il n’a pas de personnalité et il est mieux de changer de métier.

Tout le monde sait que Balzac est un grand écrivain, n’est-ce pas? Mais comment le prouver? On peut démontrer que le pont Jacques-Cartier est un bon pont, mais comment démontrer que Balzac est un bon écrivain?

Si vous savez comment, expliquez-le-moi, car je n’en ai aucune idée. On peut lire Balzac et découvrir qu’on l’adore, on peut démontrer que des tas de gens l’adorent aussi et disent qu’il est génial. Mais qu’est-ce que ça prouve? Si je lis « Eugénie Grandet » et que je trouve ça nul, ai-je raison même si l’univers entier me dit le contraire?

Trouver sa voix, pour un écrivain, c’est aussi faire ce genre de choix. Garcia Marquez, pour reprendre mon exemple, considère Faulkner comme un écrivain immense, tandis qu’il trouve qu’Hemingway n’a pas écrit de très bons romans… mais d’excellentes nouvelles.

On pourrait facilement imaginer un autre très bon écrivain qui haïrait Faulkner et qui adorerait Hemingway. L’important n’est pas d’avoir raison, l’important est d’être sincère. Tout le monde a raison s’il est sincère. Faulkner est à la fois un grand écrivain et un écrivain minable, et pareil pour Hemingway, pour Balzac et pour Garcia Marquez.

Déterminer ce qu’on déteste est aussi important que déterminer ce qu’on aime. Un apprenti écrivain qui aimerait tout ce qui est populaire est parti… pour la poubelle.

C’est ainsi qu’on devient écrivain : en écrivant et en réfléchissant sur ce qu’on a écrit, en lisant et en réfléchissant sur ce qu’on a lu. Il faut autant « se découvrir » qu’assimiler des techniques… et c’est un long chemin.

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