dimanche 18 octobre 2009

Trois moments de la vie

Je suis dans une église, au premier rang, avec ma famille. Des funérailles vont avoir lieu et l’église est bondée. Juste avant le début, quelqu’un pousse une femme en chaise roulante près de nous. Cette dame est terriblement âgée. Elle est presque sourde, car je l’entends chuchoter qu’elle a oublié son appareil auditif. Elle chuchote fort et nous l’entendons tous, ce qui me fait sourire.

Malgré son âge et malgré la chaise roulante, cette dame semble éveillée et pleine de volonté – elle est massive et regarde tout avec des yeux de bouledogue curieux. Elle est orientée vers nous, car sa chaise a été placée sur un côté de la salle, dossier contre le mur, et nous occupons le banc devant elle. La cérémonie commence. Mon plus jeune fils, qui a trois ans et qui ne comprend pas ce qui arrive, joue en silence avec des objets invisibles. Les funérailles ne l’intéressent pas et il a envie de se promener, nous avons de la misère à le garder près de nous. Il attire l’attention de la dame en chaise roulante, qui sourit. Cette scène me touche : la vieillesse regardant la jeunesse. La fin de la vie et le début.

Au milieu de la cérémonie, ma femme se met à pleurer, car la personne qui est morte est ma tante, qui était très proche de nous et qui vient de mourir de cancer, elle qui n’avait pourtant que douze ans de plus que moi. Mon fils regarde sa mère pleurer avec étonnement, en s’étirant pour mieux la voir. Il ne comprend pas ce qu’elle a et il a de la peine.

La dame en chaise roulante, elle-même très proche de la mort, regarde aussi pleurer ma femme. Son expression me frappe : elle a le même regard qu'elle a eu avec mon enfant, en plus intense. Le regard qu’on peut avoir devant deux adolescents amoureux qui se chicanent en s’imaginant que c’est la fin de tout. Un regard plein de sympathie, mais aussi un regard amusé. On dirait que la douleur de ma femme la touche, mais qu’en même temps cette réaction lui paraît sans importance. On dirait qu’elle reconnaît celle qu’elle a été et qu’elle n’est plus.

Ces trois personnes et la scène qu’ils forment me frappent : l’enfant dans son monde imaginaire, la femme qui pleure devant la mort, la vieille dame sereine et détachée. Trois étapes de la vie. Quatre, avec ma tante qui repose dans son cercueil.

Je voudrais être peintre pour peindre cela.

Dans notre monde aseptisé, tout ce qui concerne la mort est dissimulé, jusqu’aux cadavres qui sont maquillés et embaumés pour ressembler aux vivants. Notre société valorise la jeunesse, le plaisir, l’insouciance, l’énergie. Ça nous pousse à vouloir rester jeune et à tenter d’oublier la mort, qui nous effraie, devant laquelle seule la terreur paraît possible. Je viens de voir ma tante affronter la mort avec courage, je vois une femme qui va bientôt mourir et qui est sereine.

Après la cérémonie, la dame en chaise roulante tend les bras vers mon fils, mais il est effrayé. Mon père connaît cette dame, il prend mon fils par la main et le lui amène. J’apprends qui elle est et des détails sur la vie qu’elle a menée, une vie pleine et active.

Quelques mois plus tard, cette dame meurt à son tour.

7 commentaires:

  1. Je trouve ton billet très émouvant... je l'ai relu deux fois... Merci d'avoir partagé ce moment avec nous.

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  2. Merci beaucoup Allie et Mélissa, vos commentaires me motivent. Espérons que je serai aussi inspiré la semaine prochaine;-)

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  3. Tu n'as pas besoin d'être peintre, tu as décrit cette scène de façon très frappante et émouvante.

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  4. @ Grominou: j'ai souvent pensé à cette scène et je suis bien content de l'avoir mise sur papier... mais tout de même, j'aimerais bien être peintre;-)

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  5. salut Éloi,

    Beau compte-rendu.

    J'aime bien ton écriture. On sent le recul et en même temps ta sympathie pour l'Homme dans tous ses états.

    ;)

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  6. Salut Trader, j'en profite pour mettre un lien vers ton billet sur le temps qui passe, la mort (et une visite au salon funéraire) afin de faire profiter tout le monde de cet excellent texte:
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