dimanche 13 septembre 2009

Dangers des biographies

L’une des belles choses que m’a valu la publication de Sonate en fou mineur, c’est de reprendre contact avec plusieurs personnes rencontrées durant ma vie.

L’une d’elle est le grand amour de mon secondaire, un amour vécu de loin car je n’ai osé lui parler qu’une fois par année en moyenne (comme séducteur, je n’étais pas vraiment redoutable, ce qui est un peu dommage car j’étais attiré par la moitié des filles de l’école). Je me souviens de chaque rencontre : une fois en secondaire 5, dans le cours de mathématique, juste avant « Donald Duck au pays des mathématiques » qu’on voyait parce que l’année se terminait. Elle s’était retrouvée à ma table et on avait discuté. Une fois en secondaire 4, lorsque je lui avais emprunté son exemplaire d’Agaguk en prétendant avoir oublié le mien. Comme je l’aimais éperdument et que j’étais incapable de le lui dire, j’avais dessiné un cœur à la mine dans son livre, avant de le lui remettre et de ne plus jamais en entendre parler. Je le jure solennellement, j’ai vraiment fait ça.

Je la rencontre donc il y a quelques semaines. Elle m’avoue qu’elle ne m’aurait pas reconnu, et je ne l’aurais pas reconnue non plus, mais dans mon cas c’est inévitable car je ne suis pas très physionomiste (il m’est arrivé d’apercevoir chez Ikéa une personne qui me disait vaguement quelque chose et c’était ma sœur). Toujours aussi belle et charmante, le grand amour de mon secondaire évoque avec moi cette époque (judicieusement, j’évite de parler du cœur dans son exemplaire d’Agaguk). Bien sûr, ayant été amoureux d’elle toutes ces années, j’ai de nombreux souvenirs la concernant. Par exemple, cette fois où nous devions faire notre arbre généalogique en secondaire 2.

À cause de ce satané devoir, mes parents étaient furieux contre moi. D’autres parents leur avaient parlé du plaisir qu’ils avaient eu à décortiquer leur généalogie en famille et à discuter de leurs aïeux. « Notre fils nous a posé plein de questions » avaient dit ces parents. Les miens n’étaient pas au courant de ce devoir, car leur fils à eux ne leur avait posé aucune question sur l'identité de ses aïeux. J’avais trouvé plus pratique de tout inventer.

Cet arbre généalogique avait valu un moment pénible à mon grand amour du secondaire : devant toute la classe, le professeur lui avait demandé pourquoi elle n’avait mis qu’une moitié de l’arbre, et elle avait été obligée d’avouer que sa mère lui avait interdit d’y mettre son père et les parents de son père. Ses parents étaient divorcés. J’avais compris que le divorce s’était mal passé.

Je lui rappelle donc ce souvenir. Elle ne comprend pas de quoi je parle. « Ce n’est pas moi, réplique-t-elle, ça ne peut pas être moi, mes parents ont eu un divorce très harmonieux. Ça doit être une autre personne. »

Je reste bête. Je me souviens pourtant de la scène : nous étions au cours d’Histoire, dans la classe au bout du deuxième étage, moi au dernier rang, elle près de la porte, juste sous l’interrupteur. Je revois encore son expression embarrassée (mais charmante) lorsqu’elle a dû avouer la vérité au professeur. Est-ce que c’était une autre fille? Mes souvenirs se sont-ils mélangés? Mais qui ça pouvait être?

La discussion sur le passé continue. Toujours aussi belle et charmante, mon grand amour du secondaire me raconte qu’une amie lui a récemment parlé de moi (une de mes plus vieilles amies, la première femme que j’ai embrassée, lorsque nous avions 4 ans, et la dernière pour longtemps). Cette amie lui a récemment raconté que j’ai fumé du pot tout mon secondaire. « Éloi? Il était gelé sans arrêt! » Or, je n’ai pas pris de drogue de ma vie, j’ai toujours été contre. J’avais les cheveux très longs, c’est vrai, mais ça c’était la faute des musiciens rock.

Nous continuons dans les souvenirs, et c’est le bouquet : le plus grand amour de mon secondaire ne se rappelle plus si j’étais un bon élève ou non! Elle-même était excellente, l’une des meilleures. Comment peut-elle avoir oublié que j’étais moi aussi l’un des meilleurs, que nous étions unis au moins par nos notes? D’accord, d’accord, elle n’avait peut-être pas envie de s’unir avec moi, même mathématiquement, mais je me souviens de toutes les autres bols, moi! À quoi ça m’a servi d’avoir 100% à un bulletin d’Histoire en secondaire 5? Elle n’avait pas été impressionnée? Même pas un peu?

Donc, il y a de la confusion dans notre passé. Qui était ce gars tout le temps gelé? Et cette fille avec l’arbre généalogique à moitié fait? C’était une autre? Est-ce que c’était cette autre, mon grand amour du secondaire? Peut-être que je vais rencontrer une inconnue qui va me demander pourquoi j’ai barbouillé son exemplaire d’Agaguk?

Tout ça pour dire que je commence à me méfier des biographies. Si nos souvenirs sont confus comme ça à notre âge (et elle ne fumait pas de pot non plus, en moins que je la mélange avec la fille à l’arbre généalogique à moitié fait), qu’est-ce que ça va être quand on aura 70 ans? Elle va raconter que je me shootais à l’héroïne, que j’avais mis Balzac dans mon arbre généalogique parce que je me prenais pour un grand écrivain et que j’avais volé son exemplaire d’Agaguk pour améliorer le style d’Yves Thériault?

Balzac dans mon arbre généalogique! Ah, cet Éloi Paré, quel être prétentieux il était à l’école secondaire, hein?

4 commentaires:

  1. Excellent billet, très drôle et vrai! Même entre frères et soeurs, je suis souvent surprise de constater qu'on a des souvenirs complètement différents d'un même événement!

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  2. Tu vois, Grominou, c'est là que je me commence à me méfier des biographies. Même si l'auteur fait son travail consciencieusement et interviewe des gens qui ont connu la personne concernée, si beaucoup d'années se sont écoulées et si le passé se déforme comme ça dans nos têtes, est-ce qu'on peut s'y fier??? Sans parler du fait que certains ne sont pas toujours honnêtes... mais ça, c'est un autre problème.

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  3. Très bon billet ! Notre cerveau fonctionne en classant immédiatement avec quelque chose d'autre, et c'est sans doute pourquoi nous ne nous souvenons de rien. J'ai une amie qui est spécialiste dans l'invention de sa propre vie, de ce qui lui est arrivé, et aussi de ce que je lui ai dit. Elle est persuadée d'avoir été Aurore enfant martyre et n'a que des souvenirs épouvantables. Pourtant elle est radieuse et rit du matin au soir. Quand elle publiera son autobiographie, ça fera un malheur, un DVD et des poupées à démolir en leur cassant la figure.

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  4. Très bon billet Éloi! Et drôle aussi.

    La mémoire est une chose fascinante. Il suffit souvent d'un élément déclencheur qui surgit de nulle part et pouf! une multitude de souvenirs enfouis ressurgissent! Des gens depuis longtemps oubliés, ressuscitent!

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