dimanche 30 août 2009

Le « it »

Dans certaines des plus belles pages de « Sur la route », Jack Kerouac parle du « it » : ce moment d’excitation artistique où on entre dans un état second, ce frisson de plaisir qui dure, fragile et pourtant intense. Le « it » est comme un cheval de rodéo qu’on chevauche et qui se démène pour nous faire tomber. Tant qu’on reste en selle, c’est miraculeux, c’est magnifique, et ça arrête brutalement si on est éjecté.

« Sur la route » se passe dans les années 40 et c’est en écoutant du jazz que les personnages ressentent le « it ». Mais tout amateur de romans connaît cette excitation. On croit tellement à ce qu’on lit qu’on le vit, on entre dans le roman, on devient un personnage, ses pensées sont les nôtres et ses sentiments nous font vibrer. Le décor du roman se matérialise, on le voit, on le sent, les autres personnages sont autour de nous, tandis que l’excitation de savoir ce qui va arriver nous fait tourner les pages… Cette illusion explique en partie pourquoi un même roman peut susciter des réactions si tranchées : une personne le trouve extraordinaire, alors qu’un autre y voit une longue liste de défauts et juge qu’il ne tient pas debout. Dans l’illusion du « it », les défauts disparaissent. Le lecteur ne les a pas vus, le roman l’a emporté.

Est-ce que c’est parce que je suis devenu écrivain et que je réfléchis trop à ce que je lis? Parce que j’ai lu tellement de livres? Il me semble expérimenter de moins en moins souvent le « it » en lisant… Je dois essayer 20 romans pour en trouver un qui m’emporte. « Le goût s’affine avec l’âge » écrit Gutiérrez. Maintenant, quand un roman me plaît, c’est souvent limité. Je trouve qu’il ressemble à tel ou tel autre livre et que certains éléments auraient pu être écrits autrement. Je ne vis pas l’illusion de perfection qui est tellement agréable.

Il faut que je lise un chef d’œuvre pour éprouver le « it », alors qu’à l’adolescence, je le ressentais beaucoup plus souvent…

Depuis quelques années, je vis le « it » d’une autre manière, et ça m’a procuré plusieurs des moments les plus heureux de ma vie : en écrivant le premier jet d’un roman. L’écriture est laborieuse au début, je n’y crois pas, et soudain tout tombe en place. L’excitation me saisit et je me mets à taper de plus en plus vite. Les idées me viennent sans efforts, les problèmes se résolvent tout seul, je deviens mon personnage tandis que l’histoire s’accélère, je voudrais taper plus vite mais la vitesse de mes doigts m’en empêche. Lorsque ça arrive, ça dépasse tout. Dans mon sous-sol, seul devant mon ordinateur, je suis emporté par un tourbillon de perfection, et quand je sors plus tard et que je rencontre des gens, ils sont étonnés de me voir aussi heureux et excité. Les explications qui leur viennent sont loin de la réalité.

Lorsque j’écris, je ne ressens le « it » que pour le premier jet. Plusieurs semaines plus tard, lorsque je relis mon texte, j’éprouve l’inverse : l’illusion du « it » a disparu et je deviens consterné par ses faiblesses et ses défauts. Il me faut plusieurs pénible révisions et de nombreux mois de travail pour m’approcher très vaguement du texte que j’ai cru produire. L’écriture contient beaucoup de travail acharné. Heureusement, les moments magiques compensent, et lors de la dernière révision, le plaisir du « it » revient un peu, comme l’écho d’un souvenir.

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