dimanche 14 juin 2009

Horaire de travail

On me demande souvent ceci : « Comment peut-on écrire un roman en travaillant à temps plein? » Cette question, j’ai mis des années à y répondre. Adolescent, quand je débutais dans l’écriture, j’ai vu à la télévision l’entrevue d’un auteur qui écrivait à l’aube. Chaque jour, très tôt le matin, avant d’aller travailler, il se levait pour écrire. J’ai toujours détesté me lever tôt et, en entendant cette confession, j’ai ressenti une énorme pitié pour ce pauvre homme. Se lever le matin pour écrire avant d’aller travailler, à moitié endormi encore alors qu’on aurait préféré dormir plus longtemps comme les autres! Il fallait être fou! Sa vie m’a paru la plus triste et la plus pathétique du monde. Jamais je ne ferais ça, j’ai pensé.

Qui était-il? Je me souviens qu’il était Noir, et qu’il avait écrit un recueil de nouvelles. Est-ce que ça pouvait être Émile Olivier, qui a justement publié un recueil de nouvelles à cette époque? L’intervieweur était Réal Giguère, et je me rappelle de son rire étrange, qui résonnait dans son menton gras, lorsqu’il a demandé à son invité si l’inspiration venait le rejoindre à cette heure.

Cette question m’a beaucoup intéressé. À cette époque où j’étais très jeune, je voyais l’écriture un peu comme la pêche : l’auteur attendait non pas que le poisson morde, mais que l’inspiration survienne, et quand elle arrivait il devait se dépêcher de transcrire ses phrases sur du papier. Le problème, c’est que l’inspiration était bien capricieuse dans mon cas. Je ne savais jamais quand elle allait venir, ni combien de temps elle allait rester. Au gré de ses visites, j’écrivais de petits bouts de textes qui auraient été bien difficiles à transformer en roman. Même mes nouvelles étaient longues à terminer à cause des caprices de cette maudite inspiration.

Avec les années qui ont passé, j’ai fini par apprendre comment la dompter. Il faut adopter une routine : se mettre au travail toujours à la même heure, dans les mêmes conditions, et se forcer à écrire. Comme disait Marcel Aymé : « Elle finit toujours par venir ». Comme je travaillais à temps plein, j’ai essayé d’écrire la fin de semaine. Mais après cinq jours au bureau, ça me prenait tout le samedi pour me remettre dans le bon état d’esprit, et ce n’était que le dimanche que je redevenais productif. Dans mon cas du moins, écrire est comme le vélo : il ne faut pas arrêter de pédaler trop longtemps, sinon je tombe.

J’ai essayé d’écrire le soir. Mais après ma journée de travail, j’étais crevé, et quand j’ai eu mon premier enfant, c’est devenu absurde. Il ne restait qu’une possibilité…

Et c’est ainsi que, moi qui ai toujours détesté me lever tôt, j’ai commencé à le faire avant tout le monde : à cinq heures du matin. Après une douche et un café, je mets de la musique et m’installe à mon clavier, pour deux heures d’écriture avant de commencer la journée… exactement comme l’écrivain Noir dont je trouvais la vie si pathétique. Et ça marche. C’est comme ça que j’ai écrit « Sonate en fou mineur ». Je ne sais pas pour les autres, mais pour moi c’est la seule manière d’écrire.

4 commentaires:

  1. Ahhhh !! c'est pour ça que tu arrives tard le matin au bureau !!
    D'accord... maintenant que je sais, j'arrête de faire le pied de grue devant la porte en tappotant ma montre !
    Effectivement, ça fonctionne le matin : Tes écrits sont toujours merveilleux !
    Mélissa

    RépondreSupprimer
  2. Yikes, 5h du matin? Faut vouloir!!!!

    RépondreSupprimer
  3. Eh oui Mélissa, tu connais maintenant un autre de mes secrets! Où cela va-t-il finir??? Grominou, se lever si tôt n'est pas si terrible une fois rendu dans la douche. La partie difficile est le passage du lit à la douche...

    RépondreSupprimer
  4. Il est intéressant ton point. J'y crois aussi. Ton analogie avec le vélo illustre vraiment bien le bon sens derrière cette démarche. Faudra que je me discipline si je veux suivre tes traces.

    En tout cas, tu es un bel exemple de ténacité et de discipline et comme dit Grominou "faut vouloir"!.

    à bientôt

    Benoît

    RépondreSupprimer