dimanche 26 avril 2009

Un taxi la nuit

Il y a quelque chose de spécial avec Montréal.

Je sais bien que la ville n’est pas la plus belle, qu’à l’échelle mondiale elle n’est pas spécialement importante, et que si certains de ses habitants écrivaient son guide touristique, aucun étranger ne voudraient la visiter, sauf peut-être pour en admirer les nids-de-poule. Beaucoup de montréalais ne voient rien de valable autour d’eux.

Montréal a pourtant quelque chose de spécial. Ce quelque chose, je l’ai perçu durant mes cinq ans en Europe. J’habitais Stockholm, une des plus belles villes au monde, disent les Suédois avec fierté. Les Suédois s’installent souvent à l’étranger pour travailler quelques années, et c’est eux qui m’ont appris ce fait étonnant : quand on vit à l’étranger (pas quand on voyage, mais quand on s’installe pour vivre comme les locaux), le gros choc culturel ne se passe pas au départ. C’est au retour, en revenant chez soi, qu’on l’a. Parce qu’on voit « son » pays et « sa » ville avec des yeux différents.

Pour les Suédois, ce retour en Suède n’est pas toujours l’expérience la plus agréable…

En revenant au Québec, j’ai été frappé par la laideur de Montréal. L’espèce de chaos que j’ai vu dans une autre ville réputée pour sa laideur : Bruxelles. Ce sont des villes où tout le monde a pu construire n’importe quoi à n’importe quel endroit, alors la plus belle des rues peut être défigurée parce qu’un quelconque crétin a construit au milieu une maison en blocs de ciment peints en orange (ça coûtait moins cher et ça lui plaisait).

J’ai été frappé par notre côté « relax ». Dans le métro, lorsque j’étais de retour et que je voyais tout avec des yeux nouveaux, j’avais été effaré devant un bonhomme recouvert d’un survêtement adidas rouge. Je ne me souviens plus de ce qui était si étrange dans son survêtement, seulement de mon ahurissement, et de la pensée qui m’était venue : « Jamais je ne verrais ça à Strockholm ». J’ai été frappé par nos autocritiques effroyables : ces gens qui, comme des complexes d’infériorité vivants, répètent que nous seuls sommes assez stupides pour avoir certains problèmes alors que j’ai vu les mêmes problèmes en Suède. Mais surtout, j’ai été frappé par quelque chose d’indéfinissable que je ne ressentais pas à Stockholm : une espèce de « faim » culturelle, une espèce d’urgence de vivre, de folie… Montréal n’est peut-être pas la plus belle, mais c’est une ville qui a une âme.

Un livre décrit bien cette âme : « Un taxi la nuit », par Pierre-Léon Lalonde.

Pierre-Léon Lalonde est un chauffeur de taxi qui raconte des anecdotes collectées durant ses nuits de travail : la gothique suicidaire ridiculisée par ses amis, la vieille hippie qui perd son CD dans le lecteur détraqué du taxi, le client menaçant qui se calme après que Lalonde lui parle de Hell’s Angels et qui oublie un couteau en partant, la vieille dame qui se croit généreuse en donnant un pourboire de 25 sous, le réfugié rwandais complètement perdu expédié de Toronto… La jeune cliente qui pleure un chagrin d’amour… La pute usée, qui a vécu une vie horrible et qui est pourtant sereine… Le remorqueur rapace, qui sort le taxi d’un banc de neige pour mieux le laisser dans un autre, puis qui demande en riant à être payé de nouveau… Le client atteint de paralysie cérébrale, presque impossible à comprendre, et qui s’avère un homme sensible et intelligent, venu de Trois-Rivières pour un spectacle de Georges Moustaki… L’écrivaine réputée… La toxicomane détruite, ex d’un célèbre criminel, qui sort de l’hôpital après avoir raté son suicide et qui doit montrer sa liasses de 20 dollars pour se faire embarquer… La jeune étudiante pleine de rêves qui arrive de Vancouver…

Comme une mosaïque, ces histoires simples et courtes produisent effet complexe lorsqu’elles sont mises ensemble.

Vous demanderiez à cent conducteurs de taxi de tenir un blogue et vous auriez cent blogues sans intérêt. Si cet homme-là réussit à être prenant, c’est peut-être à cause de ses qualités : tolérance, créativité, intérêt pour les marginaux, attirance pour la culture, la grande comme la plus authentique, faite de graffitis et de fleurs qui poussent dans le béton. Il voit des choses que les gens ordinaires ne voient plus. Et il est doué avec les mots.

Il adore son métier. Lorsqu’il reprend du service après une pause pour s’occuper de sa mère, il jubile.

Vivre dans une ville, c’est accumuler de petites expériences, et « Un taxi la nuit » est exactement cela. Le portrait de Montréal qui en ressort donne une image très juste de cette « âme » qui me manquait tant quand j’étais à Stockholm…

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