dimanche 12 avril 2009

Ma grand-mère

J’ai parfois l’impression d’être un alpiniste sur le flanc d’une montagne, perdu dans le brouillard, qui essaie de monter sans trop savoir où aller. Il n’y a pas si longtemps, j’étais l’équivalent littéraire d’un mendiant : un écrivain sans éditeur. Aujourd’hui, j’ai avancé d’une centaine de mètres : je suis nouvellement publié, l’auteur inconnu d’un roman inconnu : « Sonate en fou mineur ». Si j’ai choisi ce chemin et si je me retrouve ici, ce n’est pas uniquement à cause de mes efforts. De nombreuses personnes m’ont aidé au cours de ma vie, m’ont influencé, m’ont guidé. Ces personnes m’ont « fait », comme chacun de nous est façonné par tellement de gens rencontrés et d’expériences vécues.

Françoise, ma grand-mère maternelle, a joué un rôle important dans ce que je suis. Elle adorait lire. Non seulement j’étais l’aîné de ses petits-enfants, mais j’étais un enfant qui adorait lire. Elle me donnait souvent des cadeaux : des livres comme « L’île au trésor » ou « Les contes de Grimm », qu’elle aimait m’acheter et dont je me délectais.

Ma grand-mère était une conteuse, et j’ai des tas de souvenirs incroyables des histoires incroyables qu’elle nous racontait. Quand j’étais enfant, elle était encore très active. Je me souviens d’être avec ma petite sœur et elle dans sa voiture décapotable, les cheveux au vent, alors qu’elle fonçait vers sa maison des Laurentides, une maison remplie de livres, et qu’elle nous gavait de pastilles contre le mal de gorge parce que nous les aimions comme des bonbons. Le lien spécial, qui unit souvent un enfant et un grand-parent, nous unissait. J’ai ce souvenir étrange : entrer avec elle dans une usine et nous rendre devant une immense porte, d’où sort un souffle de froid et un homme habillé d’un scaphandre, comme dans « Le trésor de Rackham le Rouge », et repartir avec des boîtes de crème glacée. Un membre de sa famille avait possédé une laiterie, et je suppose qu’elle y avait encore ses entrées. Elle avait été courtisée par un poète avant de se marier, un « cavalier » comme elle disait. Le poète était devenu connu, et on trouve des lettres à ma grand-mère dans ses œuvres complètes. Née à la mauvaise époque, elle avait été limitée par son statut de femme, mais elle ne parlait jamais de cela.

Certaines de ses histoires étaient moins crédibles que d’autres, par exemple celle de la librairie où tout avait été vendu pour presque rien. « Les enfants poussaient des cris de joie, soupirait-elle. Ah, si tu avais été avec moi! » À cause de ce rabais gigantesque, elle aurait pu m’acheter ce que j’aurais voulu. Cette histoire-là, je n’y croyais pas vraiment. Une librairie qui vendait ses livres pour une fraction de leur valeur? Ça devait être de vieux livres, je me disais, ils ne m’auraient pas intéressé, et puis c’était impossible.

Je suis devenu adolescent et, un jour, en sortant de l’école, j’ai été entraîné par un ami dans une librairie sur Van Horne : « Lidec ». Je me suis retrouvé dans un entrepôt rempli de livres, et j’ai réalisé avec stupeur que tout était en solde à 60% de rabais, tous ces livres neufs. Les gens se bousculaient. Des chariots se trouvaient dans les allées et ils croulaient sous les livres. J’en ai pris un qui m’intéressait, et une femme hystérique m’est tombée dessus et me l’a enlevé des mains. Ces chariots ne contenaient pas de livres à placer sur les rayons, mais servaient aux clients à ramasser ceux qu’ils allaient acheter.

Je n’étais qu’un jeune adolescent. Un rabais de 60% était miraculeux, mais j’avais très peu d’argent. Je me suis promené entre les rangées, et qui est-ce que je rencontre? Ma grand-mère Françoise! Le conte improbable s’était réalisé de nouveau, elle m’a donné des sous, et je suis rentré chez moi avec un sac bien rempli.

Ma grand-mère est morte depuis des années, après être devenue sourde, elle qui adorait la musique. Moi, je suis au milieu de ma vie et je viens de publier mon premier roman. Si je suis ici, c’est beaucoup grâce à elle. D’une certaine manière, par ce que je fais, je continue son existence et perpétue ce qu’elle m’a enseigné. Et je me dis que peut-être elle n’a pas disparu, mais elle se trouve en quelque part, sous une forme quelconque, et est consciente de ce que je fais… Après tout, cette possibilité n’est pas plus improbable que l’histoire de la librairie où les enfants poussaient des cris de joie parce que tout était vendu pour presque rien…

4 commentaires:

  1. Wow Éloi,tu es privilégié d'avoir connu ce type de lien.

    Je comprends exactement ce que tu raconte car la première fois ou je suis entrée dans un entrepôt de liquidation de livre j'y suis restée pour plusieurs heures à bouquiner sans me rendre compte du temps qui passait.
    Je proviens d'une famille très moyenne mais j'ai eu la chance d'avoir une tante qui m'a ouvert les yeux sur la vie ses possibilités(Voyage, profession, musique, lecture, discussion...).

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  2. Très émouvant, tu m'as mis les larmes aux yeux!

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  3. touchant, vrai, on est tous un peu de ceux qui nous ont insufflé la vie... celle de l'intérieur.
    Merci!

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  4. Merci Soizic (quel joli prénom!). Et merci à toi Grominou (j'aime bien te mettre les larmes aux yeux;-) ) et à toi Diane...

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