dimanche 19 avril 2009

Blues littéraire et rock littéraire

Tout le monde sait que la musique rock descend en droite ligne du blues. Les Rolling Stones ont pris leur nom d’une chanson de Muddy Waters, de très nombreux classiques rock étaient des classiques de blues, comme Back Door Man, composé par Willie Dixon pour Howlin’ Wolf (qui a d’ailleurs enregistré un excellent disque avec les musiciens des Rolling Stones), et Led Zeppelin a été influencé par Robert Johnson de toutes les manières possibles, pressant ce citron jusqu’à reprendre la trouvaille du jus qui coule le long des jambes… Je pourrais aligner les exemples à l’infini.

Si le rock ressemble énormément au blues au point de vue formel, le résultat donne un effet très différent. Pourquoi? Le blues est de la musique dépouillée, simple, hypnotique on pourrait dire, alors que le rock privilégie autre chose : l’excitation. Dit autrement : le rock est d’abord et avant tout une musique excitante, alors que le blues n’est pas plus excitant que le jazz ou la musique classique. Dans ces formes musicales, l’excitation vient du plaisir qu’on éprouve. Le rock est excitant par lui-même, par les choix artistiques qui le définissent et qui le distinguent du blues.

Écoutez Travelling Riverside Blues : l’original de Robert Johnson, puis la version de Led Zeppelin. C’est la même chose et pourtant ce n’est pas du tout la même chose. La voix claire de Robert Plant a une touche qui hérisse, comme un écho du bruit d’ongles qui crissent sur un tableau noir, les riffs de Jimmy Page sont rapides et joyeux, « la bête » (Bonham) ne pourrait pas cogner plus fort sur sa batterie ni être plus agressif… Et c’est ainsi que le rock a toujours flirté avec la violence, et que pour un chanteur rock, fausser très légèrement peut devenir une qualité.

Appliquons ce parallèle à la littérature. Dans ce qu’il a peut-être fait de mieux (une vingtaine de nouvelle et A Movable Feast - Paris est une fête), Hemingway a fait quelque chose qu’on pourrait qualifier de blues littéraire : simplicité formelle, répétition de mots simples, phrases courtes produisant finalement une espèce d’effet hypnotique… Même sa manière de s’inspirer du quotidien pour ses histoires rappelle le blues.

Si Hemingway a fait du blues littéraire, qui donc a fait du rock littéraire? De la littérature rendue excitante par sa forme, par le traitement de l’auteur, par ses choix artistiques? Jack Kerouac et les très belles pages sur le « it » dans Sur la route? Ou, mieux encore, le début des Anges vagabonds (Desolation Angels, repris par Bad Company comme titre d’un album raté)? Charles Bukowski dans Women?

Les particules élémentaires est peut-être un roman extraordinaire (et extraordinairement déprimant), un des meilleurs que j’ai lu sur notre époque, on ne peut pas dire que la technique utilisée produit un effet d’excitation (ce qui n’a pas empêché Houellebecq de jouer au chanteur rock). Il donne plutôt envie de se suicider, ou, dans mon cas, de devenir moine.

Le tambour? Philippe Djian, période Bleu comme l’enfer? Dos Passos? Le roman policier noir américain, peut-être? Dashiell Hammett, Raymond Chandler? Tous les imitateurs plus ou moins décadents qui en ont découlé?

Nous baignons dans le rock depuis tellement longtemps que cette forme musicale est proche du cliché. Elle ne pouvait qu’influencer une armée d’écrivains. Mais il me semble que personne n’a vraiment réussi à faire l’équivalent. Pas encore. Ou un auteur dont j’ignore l’existence y serait-il parvenu?

3 commentaires:

  1. Il y a cinq ans je t'aurai répondu Maurice dantec, mais puisqu'il est devenu l'incarnation du Christioan rock, je me garde une petite gèene...

    Sans hésitation je te répondrai: Bret Easton Ellis et ce depuis son premier roman.

    Less then zero: le titre d'une chanson d'Elvis Costello et le dernier "chapitre" se termine sur l'évocation d'une chanson de X, "Los Angeles", ouais, le livre fait l'effet d'un album des Sex pistols...

    The Rules of attraction: l'évocation de la vie sur une Campus américain. Je t'aurais dit au départ un album des Stones, mais maintenant je dirais plutôt Pulp...

    American Psycho: Led Zep rencontre les thématiques de Genesis (Led Zep IV ecrit par le Peter Gabriel de The Lamb lies down on Broadway)

    Glamorama, la vie d'un mannequin professionnel obsédé par la notoriété, c'est du Bowie... avec des évocations explicite d'Oasis et de Sinead O'Connors..

    Lunar Park, en 2005, sérieusement, c'est Us de Peter Gabriel, inutile de te dire que j'ai pleuré au dernier chapitre... on est moins dans le rock que dans la pop "expérimentale"... mais bon.

    Ouais, parce que le rock ce n'est pas que l'excitation, il faut réécouter Since I've been Lovin' you sur Led Zep III pour s'en convaincre...

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  2. Je te recommenderais d'aller du côté de la critique rock. Certains critiques très importants ont été très influencés par la vague du New Journalism et l'écriture gonzo. Jon Landau, Nick Cohn, Lester Bangs, Nick Kent, Charles Shaar Murray, Julie Burchill, Tony Parsons... Ils ont surtout écrit pour des revues, mais il existe quelques anthologies. Les résultats sont en général très rafraîchissants et même libérateurs!

    Coda: Pulp, l'apogée du britishness dans les années 90, qui évoque la vie sur un campus américain dans les années 80? Alors là, tu devras m'expliquer, Raphaël.

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  3. Merci pour vos suggestions Raphaël et HelL, et je regrette de ne pas assister à la suite de cette discussion entre vous deux... Si vous vous tapez dessus, utilisez des oreillers SVP!

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