dimanche 27 décembre 2009

Apparition d’une nouvelle langue

Juillet 2009. Je suis dans un avion qui se dirige vers Stockholm, où je vais rejoindre ma blonde et mes enfants pour deux semaines de vacances. Je voyage seul, dans un avion de KLM, entouré de touristes qui lisent des guides sur la Suède et de Suédois qui rentrent de vacances. Les hôtesses sont hollandaises et je leur parle en anglais, mais je comprends parfaitement les discussions des Suédois, et j’écoute derrière moi une mère sermonner son fils en le plaignant discrètement. Est-ce à cause de la fin de ses vacances? La maman est de bien mauvaise humeur.

Je parle suédois car j’ai vécu cinq ans en Suède. Apprendre la langue a été difficile, et je me suis cassé la tête à assimiler des règles de grammaire bien étrange pour un francophone. Par exemple, « UN poisson » se dit « EN fisk », et « LE poisson » se dit « fiskEN ». Autrement dit, « un » se transforme en « le » en changeant de position. Comprendre cette règle n’est qu’un premier pas. Pour parler la langue couramment, elle doit devenir un automatisme, comme de nombreuses autres règles du même genre. Ça prend beaucoup de pratique.

Apprendre la langue m’a coûté un an, mais je ne l’ai jamais regretté. C’est lorsque j’ai maîtrisé le suédois que j’ai découvert la Suède, où j’habitais pourtant depuis presque deux ans. Une grande partie de la réalité se perdait dans la traduction et dans les explications pas toujours objectives de mes traducteurs. Chacun a sa vision et c’est cette vision qu’on impose en traduisant.

La situation se gâte lorsque j’arrive à l’aéroport et que je m’adresse en suédois à un local afin de savoir où sont les valises. Il me répond : « Vad? » « Vaddå? » Quoi? Comment? J’aborde une deuxième personne, et le résultat est le même. Je réussis à me faire comprendre avec beaucoup de difficultés, alors que je les comprends parfaitement.

Lorsque je sors de l’aéroport, que je retrouve ma blonde et que je lui raconte mon voyage en suédois, elle comprend parfaitement mon récit.

Les choses se passent assez bien dans la famille de ma blonde, mais les problèmes recommencent lorsque nous visitons un musée et que j’essaie de commander un verre de lait supplémentaire à la cafétéria. Le sommet de mon séjour, ou plutôt le creux, se passe quelques jours plus tard. Je suis en plein milieu de la forêt, dans une espèce de camp viking où des comédiens déguisés font revivre cette époque devant nous. Après avoir écouté une légende mettant en vedette Thor et Odin, je décide de m’acheter un café à un petit comptoir (ce qui n’est pas très viking, je m’empresse de le dire) et je n’arrive pas à le commander. Je n’ai qu’à dire « En kopp kaffe, tack », mais rien à faire. La pauvre vendeuse réagit comme si un fou se trouvait devant elle. Je l’entends me dire « Comment? » « Qu’est-ce que vous voulez? » « Qu’est-ce que vous avez dit? », « Une brioche, c’est ça? » Elle est de plus en plus embarrassée, et moi aussi. Je finis par commander mon café avec des signes.

Que m’est-il arrivé? Eh bien, je viens de passer de nombreuses années hors de la Suède et j’ai parlé le suédois tous les jours, mais avec une seule personne : ma blonde. Mon accent, qui n’a jamais été extraordinaire, a dérivé année après année sans que je le réalise. Ma blonde a suivi le processus et son oreille a dérivé avec ma bouche, si on peut dire. Et comme je vis dans un monde francophone, j’ai introduit dans mon suédois de nombreux gallicismes. Ma blonde parle le français et elle me comprend. Elle est bien la seule.

Comme le français et l’italien ont dérivé du latin, je parle une langue qui a dérivé du suédois pour aboutir je ne sais trop où. Sans m’en rendre compte, sans le vouloir, j’ai inventé une nouvelle langue. J’aurais préféré m’abstenir.

Mes fils sont dans la même situation. Ils n’ont jamais vécu en Suède et ne parlent suédois qu’avec leur mère. Ou plutôt leur mère leur parle suédois et ils répondent dans la langue qu’ils veulent et qui est presque toujours le français. Mais presque personne ne parle le français en Suède. En les retrouvant au début de mon voyage, je réalise quelque chose qui m’ahurit : leur suédois s’est incroyablement amélioré et ils ont ajusté leur accent en un clin d’œil. Le plus jeune, qui a toujours refusé de prononcer le moindre mot de suédois, le parle maintenant du matin au soir, et tout le monde le comprend parfaitement, contrairement à moi. L’aîné a un accent bien meilleur que lorsqu’il était au Québec. Je n’en reviens pas en l’entendant dire « Mariiiia » comme il se doit, et non pas « Maria », comme je le fais bêtement, car cette langue a deux vitesses pour les voyelles et il faut parfois les allonger désespérément. Bientôt, mon fils aîné devient mon interprète. Quand j’essaie de prononcer un mot qui laisse tout le monde perplexe, il le fait à ma place… Puis il me sourit d’un air taquin.

À force de mon concentrer, j’arrive à peu près à me faire comprendre à la fin de mon séjour… tout en lisant sans problème l’éditorial du Dagens Nyheter (l’un des quatre quotidiens de Stockholm) et Millenium en V.O. Je me console ainsi : j’ai peut-être besoin de mon fils pour traduire mon accent en langue compréhensible, mais je pourrai toujours me recycler en traducteur français-suédois si je me tanne de l’informatique. Et je suis revenu de ces agréables vacances avec l’envie d’écrire un roman qui se passerait dans ce pays, si je peux trouver un thème qui m’accroche.

dimanche 20 décembre 2009

Le blogueur est malade

Non, non, ce n’est pas ce que vous imaginez. Pas « malade dans la tête », pas « fou ». Le blogueur est sain d’esprit (bon, j’ai mes zones d’ombre, comme tout le monde, mais je suis pas plus fou que l’écrivain moyen). Je suis bel et bien malade : j’ai un gros rhume. C’est pour ça que, hélas, je ne pourrai pas écrire de texte cette semaine. J’avais une excellente idée, sur une langue nouvellement créée. Ça sera pour la semaine prochaine.

J’ai un gros rhume, et je l’ai attrapé à cause du vaccin de la grippe H1N1.

Non, non, je ne plaisante pas, et je ne suis pas fou. C’est bien à cause du vaccin de la grippe que j’ai attrapé le rhume. Oui, je sais qu’un vaccin ne contamine pas, et je sais surtout que le rhume et la grippe ne sont pas la même maladie. Je m’explique.

Il y a un mois et demi, au moment où sont morts l’Ontarien de 13 ans et la Québécoise de 42 ans, je n’étais pas vacciné. Contaminé par le pessimisme général, je me voyais déjà avec une pneumonie, dans un respirateur à l’hôpital (ou, pire encore, dans un couloir à agoniser en attendant une place dans un respirateur). Alors je me lavais les mains plusieurs dizaines de fois par jour. Dès que je serrais une main, dès que je touchais une surface possiblement malsaine, une espèce de sonnerie retentissait dans ma tête jusqu’à ce que je me lave les mains, ce que je faisais le plus soigneusement possible. J’évitais aussi de me fourrer les doigts dans la bouche, le nez, et de me frotter les yeux.

J’étais un vrai modèle, un Tintin de l’hygiène anti-grippe.

Ma blonde a eu la grippe, mon fils aussi, et j’ai réussi à les soigner sans l’attraper tellement j’étais prudent. Puis j’ai été vacciné. Ma peur a disparu, et une bonne partie de ma discipline hygiénique aussi. Au lieu de me laver les mains une quarantaine de fois par jour, je les lavais une dizaine de fois… et je n’y allais pas aussi rapidement qu’avant. Plein de gens autour de moi avaient pourtant des rhumes ou des grippes, et beaucoup d’entre eux étaient vaccinés contre la H1N1, mais ma motivation n’était plus la même. Moins de trois semaines plus tard, j’ai un bon rhume.

Vous voyez donc que le vaccin de la grippe peut finir par donner le rhume. C’est logique.

Vendredi, j’étais au travail et j’avais de plus en plus froid, tandis que mon nez se transformait en fontaine. En arrivant à la maison, je me suis allongé sur le divan, sous deux couvertures très chaudes, et j’ai passé la soirée à cet endroit, agréablement amorti par deux verres de « glög », qui est un alcool chaud et épicé qu’on boit en Scandinavie dans le temps de Noël. Hier, c’était à peu près la même chose, et ce matin j’ai encore mal à la tête. Ma faiblesse me donne l’impression d’être dans le brouillard, et j’ai juste envie de me recoucher. C’est pour ça que je n’écrirai pas de texte cette semaine.

Le rhume et la grippe me rappellent plusieurs bons souvenirs de lecture. À l’école secondaire, je me suis offert quelques congés en prétendant être malade. Dès que ma mère avait le dos tourné, je collais le thermomètre à l’ampoule de ma lampe de chevet, comme l’ont sans doute fait des dizaines de millions d’enfants (avant de découvrir ce truc, j’avais essayé d’éviter l’école en sortant en caleçon sur mon balcon enneigé pour me rendre malade, mais ça ne marche pas). Je pouvais rester au lit et lire mes héros de l’époque : Jack London, Boris Vian, Edgar Allan Poe… dont le narrateur d’une excellente histoire passe son temps à dire qu’il n’est pas fou. Sauf que lui, il est fou, et moi je ne le suis pas. Oui, d’accord, j’ai écrit un roman dans lequel j’ai mis beaucoup de moi-même et ce roman traite de folie. Mais cette partie n’est pas autobiographique, je le jure.

Je lis rarement de nouveaux livres lorsque je suis malade. Je préfère relire des livres que j’ai aimés, peut-être parce que ça nécessite moins d’efforts. Qu’est-ce que j’ai lu hier? Hum, suis-je vraiment obligé de l’écrire? Bon, j’ai relu Commando épouvante, un Bob Morane que j’ai acheté dans l’espoir d’intéresser mon fils à ce héros des gars de ma classe de sixième année. Mon fils a refusé d’y toucher et c’est finalement moi qui l’ai lu. Verdict? Henri Vernes a une belle imagination, mais il faut avoir 11 ans pour l’apprécier.

Et maintenant, je suis en train de relire Quelques adieux de Marie Laberge, un livre que j’aime bien, en écoutant des One hit wonder des années 80.

Mon mal de tête augmente, et mon besoin de m’étendre aussi. Qu’est-ce que je voulais écrire, déjà?

Ah oui : Pas de texte cette semaine. Le blogueur est malade.

dimanche 13 décembre 2009

Rongeur d’inspiration

Cinq heures trente du matin. Je descends au sous-sol et je m’installe à ma table de travail. Depuis deux jours, j’essaie de commencer un roman, mais ça ne marche pas fort : je n’arrive pas à me concentrer. Quelque chose me distrait, comme si… comme si j’étais observé. Mais qui s’intéresse à moi à cinq heures trente du matin? Dans mon sous-sol, où nous venons de faire livrer un frigo, tout est tranquille. Est-ce l’étrange bouleversement de mes affaires qui me dérange? Hier, j'ai retrouvé quelques cahiers par terre. Ce matin, c’est pire : un carnet est tombé dans la poubelle, une pile de notes a été déplacée, et quelques stylos ont disparu. Je les retrouve, tombés eux aussi.

Est-ce ma blonde qui est venue lire en cachette ce que j’écris? Mais pourquoi aurait-elle jeté un carnet que je viens d’acheter pour préparer ce roman?

J’allume mon ordinateur et, au moment de taper, je remarque d’étranges petites choses noirâtres sur mon clavier. On dirait des bouts d’allumettes brûlées… Encore endormi, je les jette à la poubelle et j’essaie de me concentrer sur mon texte, puis je comprends ce que je viens de trouver : des excréments. Un rongeur a pénétré dans mon sous-sol, sans doute un mulot, et il s’est installé dans la pièce où je suis. De toutes les places possibles, il a choisi comme toilette mon clavier d’ordinateur!

Y a-t-il un critique littéraire qui sommeille en lui?

J’essaie de penser à mon roman, en vain. L’intrus me distrait. Sans doute est-il entré lors de la livraison du frigo, deux jours plus tôt. Je vois d’autres crottes, sur le côté du clavier. Je me lève. J’en trouve plusieurs sur le plancher, et même sur mon divan, près d’une petite tache de liquide. Beurk! Du pipi de rongeur sur mon divan! Ce mulot aime salir mes endroits favoris…

24 heures plus tard, je suis de retour à ma table, toujours incapable de me concentrer sur mon roman. La cave est maintenant remplie de pièges à souris. Hier soir, l’un d’eux était déclenché, mais il était vide. Ce matin, je n’ai trouvé aucune trace de l’intrus. Les pièges sont intacts. J’essaie de me plonger dans mon histoire, mais le mulot m’en empêche. Je l’imagine se promenant sur mon clavier, sur mon divan, cherchant le meilleur endroit pour faire ses besoins. La quantité de crottes est bizarrement élevée. Est-il obèse? Venu avec des amis?

Il me semble entendre un bruit : un grattement, mais du genre supersonique pour un mulot.

Je monte me faire un café, et quand je redescends, je trouve une nouvelle flaque sur mon divan! Sans aucun doute, c’est du pipi de mulot. Le salopard me nargue dès que je m’éloigne.

Plus tard, j’entends un grattement frénétique en provenance d’un coin. Je m’approche. Merde, les pièges sont inutiles, ils sont trop petits. Ce n’est pas un mulot que je vois, c’est plus gris et plus gros : un écureuil! J’ai un écureuil dans mon sous-sol, c’est lui qui m’empêche d’écrire.

À en juger par ses grattements effrénés, l’écureuil panique, ce qui m’effraie. Un de mes plus anciens souvenirs concerne une petite fille qui s’était fait mordre par une de ces bestioles. Elle voulait le caresser. Moi, ce n’est pas des caresses que j’ai envie de lui donner, ce sont des coups de balais. Est-ce que je devrais me procurer une cage? Mon grand-père les attrapait ainsi et les noyait, c’est peut-être un descendant des victimes qui vient chercher vengeance?

Et il vient de neiger 25cm dehors! Jamais ce sale rongeur ne va quitter le confort de ma maison, avec le divan-urinoir et le clavier où déposer ses excréments. Il ne trouvera pas grand nourriture au sous-sol. Je l’imagine se glisser en haut, la nuit prochaine, rendu fou par la faim, et s’attaquer à un de mes orteils…

Et mon roman, comment est-ce que je vais l’écrire? Ce sale écureuil m’a rongé l’inspiration.

Alertés par courriel, mes collègues du bureau me suggèrent d’en faire un ragoût. Ma blonde appelle la ville de Montréal. On lui dit « Un écureuil dans votre sous-sol? Pauvre vous! » et on la réfère au Berger Blanc, qui la réfère au ministère de la faune, qui ne répond pas. Ah, si j’étais un red neck, j’aurais des armes à feu et ça serait bien utile aujourd'hui. Un exterminateur nous explique au téléphone quoi faire : ouvrir la porte extérieure et surveiller de loin. L’écureuil va être attiré par la fraîcheur et va finir par sortir, affirme-t-il. C’est immanquable. Mais ça peut être long.

Je descends au sous-sol. La bestiole s’est terrée au fond d’un couloir, derrière des objets alignés contre le mur, à côté de la porte que je dois ouvrir. Si je m’approche, va-t-il paniquer de nouveau? Muni de l’arme la plus dangereuse du sous-sol (un bâton de hockey), j’avance en parlant à voix haute. Silence. Je continue à monologuer en ouvrant la porte, et je sors.

Une heure plus tard, l’écureuil sort à son tour, comme l’exterminateur l’avait prédit. Sauf qu’il ne s’éloigne pas. Il mange de la neige, puis retourne tranquillement au sous-sol.

Obligé de me rendre au travail, j’ai droit à une autre suggestion d’un collègue (pas le même que celui du ragoût) : me procurer un chien pour manger l’écureuil, un tigre pour manger le chien, et un ours pour manger le tigre. Pendant ce temps, ma blonde poursuit les opérations. Elle opte pour la ruse : elle place de la nourriture pour attirer notre locataire à l’extérieur, et une ficelle pour refermer la porte. Dix minutes s’écoulent, puis le rongeur sort dîner. Ma blonde tire sur la ficelle, la porte se referme, l’intrus déguerpit. Victoire!

C’est ainsi que, ce matin, j’ai pu me concentrer sur mon roman. Certains ont une araignée dans le plafond, moi j’ai eu un écureuil dans le sous-sol. Est-ce que j’ai maintenant l’écureuil dans le plafond? J’y pense tout le temps, c’est pour ça que je blogue sur lui, je n’arrive pas à le chasser de mon esprit. Y aura-t-il du ragoût d’écureuil dans mon prochain roman, ou un red neck qui leur tire dessus à coups de carabine? Ça semble de plus en plus certain…

dimanche 6 décembre 2009

Caféine

Beaucoup d’écrivains adorent le café. Le champion des champions est Balzac, qui travaillait selon un horaire particulier : couché à six heures du soir, debout à minuit pour écrire toute la nuit, accompagné par sa cafetière au café concentré. Vers la fin de sa vie, après des années d’excès qui lui donnaient des maux de ventre, le café ne le stimulait plus. « J’en ai pris des flots pour achever M[odeste] M[ignon]. C’est comme si j’eusse bu de l’eau. » Selon son médecin, l’abus de café a accéléré sa mort.

Très loin de cet homme excessif et ayant peu envie d’accélérer ma mort, je me limite à un modeste deux tasses par jour, parfois trois quand je ne peux pas me retenir (on devient dépendant à partir de 4 tasses, paraît-il). J’adore le coup de fouet que le café m’apporte, l’éveil maximal, la lucidité. Sauf qu’après trois tasses, je deviens un peu trop fouetté. Mes idées se volatilisent dès leur apparition, mes mains tremblent, je parle de plus en plus vite… Je suis sensible à la caféine.

Boire du café l’après-midi me condamne à une nuit blanche, ce que j’ai découvert en secondaire V, un dimanche, la veille de deux examens finaux. Au lieu d’étudier, j’assistais à un match de base-ball au stade Olympique, et il faisait froid. J’ai bu plusieurs cafés pour me réchauffer. Lors de la nuit suivante, j’ai réalisé deux choses :

1. Je ne devais plus jamais boire du café l’après-midi.
2. Se répéter qu’on doit absolument s’endormir nous réveille encore plus.

« Vol de nuit », la chanson de Gilles Valiquette, tournait dans ma tête à une vitesse accélérée, et ça a duré huit heures. Le sommeil ne m’a jamais approché et je me suis présenté à mon examen du matin dans une espèce d’état second. C’était un examen de religion, et malgré mon brouillard ou peut-être à cause de lui, il semble que j’aie merveilleusement répondu aux questions car j’ai obtenu 96%. Hélas, j’avais un autre examen l’après-midi : un examen de géométrie. J’étais toujours dans un état second, mais pas le bon état second, en tout cas pas le bon pour la géométrie. Ma note fut pas mal plus modeste et je l’ai heureusement oubliée, ce qui m’évite d’avoir à la révéler. J’ai passé le cours de justesse.

Boire du décaféiné? L’intérêt de cette chose, qui évoque le lion édenté, est pour moi un mystère. À propos de ce café trafiqué, je vous invite à la prudence. Un journal a déjà fait analyser le décaféiné d’une quinzaine de restaurants de New York, pour un résultat étonnant : un genre de roulette russe de la caféine. À quelques endroits, on s’était trompé et servi du café ordinaire. À d’autres, on avait mal rincé les cafetières, vraiment très mal parfois, ce qui donnait divers degrés de caféine.

Je prépare ainsi mon café : sur une tasse à moitié remplie de lait chaud, je place un filtre en papier avec beaucoup de café moulu sur lequel je verse de l’eau bouillante, infusant dans le lait un café très fort. J’aime la douceur du lait, qui atténue l’amertume du café. Passer aux expressos? Un jour, peut-être, mais j’aime bien la simplicité de mon café. J’ai travaillé avec un Balzac de l’expresso, un homme dont le talent pour le développement de logiciels frôlait le génie. Il avait installé dans la cafétéria du bureau une machine à expressos qui dégageait une odeur de café refroidi concentré, une odeur effroyable, une odeur qui réveillait. Comment pouvait-il boire la source de cette odeur? Mystère.

En camping, j’adore me lever avant tout le monde et me préparer du café sur mon poêle Coleman. Je procède comme à la maison, faisant chauffer le lait dans une casserole et l’eau dans une autre, et pourtant le résultat est extraordinaire. Rien ne bat le goût sublime de ce café, que je déguste en lisant dans le camping endormi. J’ai lu ainsi « Pierre de Lune » de Wilkie Collins, et j’ai adoré le livre autant que le café. Truman Capote, qui a connu des gens très riche et qui les décrit dans « Prières exaucées », a découvert qu’ils sont rarement heureux. Plus on possède de choses, moins on apprécie ce qu’on a. À ma petite échelle, c’est ce que je vis en camping : le café est meilleur dans l’inconfort relatif de cette vie.

J’ai habité la Suède, où les gens se vantent d’être les plus grands buveurs de café au monde. Comme d’habitude, ils oublient leurs voisins (qui leur en veulent beaucoup pour cette habitude). Les véritables champions sont les Finlandais, mais les Suédois ne sont pas loin derrière. Deux fois par jour, les employés de toutes les compagnies de Scandinavie interrompent leur travail, vont dans une pièce commune et prennent un café en bavardant une quinzaine de minutes. Là où je travaillais, chacun avait sa tasse en céramique, avec son nom dessus. J’ai encore la mienne. Le café était gratuit. On peut se demander si les compagnies qui offrent ceci le font par bonté d’âme ou dans l’espoir secret d’augmenter la productivité.

Et c’est ainsi que je bois mon café, depuis la fin de mon adolescence, au rythme de quelques tasses par jour. Qu’est-ce que ça donne au total? Une piscine olympique remplie de café? Je viens de faire le calcul et j’arrive à un modeste 148 baignoires. Étant à peu près au milieu de ma vie, j’espère me rendre à 300 baignoires, et c’est en remplissant ma 149ième que je tape ces mots puisque je suis en train de boire du café. Mais Balzac, ce champion, a bien dû remplir sa piscine…

dimanche 29 novembre 2009

Le romancier trompé

Durant la dernière semaine, l’auteur de ces lignes fut trompé et mené en bateau. Je présente ici le compte rendu de cette histoire. Les faits parlent par eux-mêmes, les voici :

Mardi, 11h00 : Devant mon ordinateur au bureau, je regarde ma montre. L’heure de la corvée approche : je dois être à midi au café Québecor du Monument National. Mon éditeur m’a inscrit à un prix et m’a bien expliqué ceci : tous les auteurs inscrits doivent assister au dévoilement des finalistes. À peu près tous les premiers romans parus au Québec depuis un an ont été inscrits. Je vais donc me retrouver avec une centaine d’auteurs pour le dévoilement de quelques finalistes.

11h20 : Je fais chauffer mon lunch, puis l’engouffre en vitesse. Je préfère manger au bureau car j’ai récemment assisté à un lancement. Tout était payant, tout était cher. Mon portefeuille en souffre encore.

11h43 : Je mens à mes collègues. Je leur déclare : « J’ai un lunch, je reviens tantôt » et je m’éclipse. C’est pour éviter de répéter tout l’après-midi : « Non, je ne suis pas en nomination » si les choses ne tournent pas en ma faveur.

11h45 : Je marche vers le Monument National. Selon mes calculs, je vais arriver en retard de 5 ou 10 minutes, ce qui va raccourcir d’autant la corvée. Je suis fier de mon astuce.

11h57 : Merde! Mes calculs ne valaient rien et j’arrive à l’heure au café!

11h58 : En passant devant la fenêtre, je regarde à l’intérieur. Mais où sont la centaine d’auteurs inscrits? Il y a relativement peu de monde et je vois une caméra.

11h59 : J’entre dans le hall, où se trouvent une table et deux filles qui me demandent mon identité. « Éloi Paré, Sonate en fou mineur » je réponds avec la grâce d’un robot. « Ah oui, bien sûr » dit une des filles, et elle surligne mon nom sur une feuille. Cette feuille ne comporte que peu de noms. Humhumhum.

11h59 : Hein??? Le vestiaire est gratuit???

12h00 : J’entre dans le café. Au bar, un serveur remplit des verres d’eau minérale et d’autres de vin. Étant bloqué depuis dix jours au travail par un problème urgent et incompréhensible, j’opte pour l’eau minérale. Elle ne me coûte qu’un sourire.

12h00 : Les gens discutent par petits groupes et personne ne se soucie de moi. Je n’en connais aucun. Que faire? J’aborde un homme qui attend en silence : « Bonjour, êtes vous un auteur? » Il me répond d’un air glacé qu’il est photographe, puis se détourne. Ça commence bien.

12h04. Deuxième tentative, avec une fille seule qui semble novice dans ce genre d’événement. Non, elle n’est pas une auteure, elle est étudiante en journalisme. Elle est venue faire un travail pour un cours et va ensuite couvrir une conférence téléphonique sur l’économie. Nous parlons de journalisme.

12h10 : Cette fille est intéressante et curieuse et notre conversation est agréable. Un serveur nous offre du gaspacho dans des verres à shooter. Bizarrement, il est vert. Ils ont oublié les tomates? Des amuse-gueule suivent. Ils semblent excellents, mais je n’ai pas faim. Est-ce mon lunch? Le trac?

12h12 : « En tout cas, elle me dit, c’est tout un accomplissement pour un premier roman de se retrouver finaliste au Prix de la relève Archambault! » « Je ne suis pas finaliste, je réponds, juste inscrit au concours. Les finalistes ne sont pas encore connus. » Elle me regarde étrangement.

12h12 : Cette fille a toute une qualité d’écoute! Si elle me questionnait sur mes pires secrets, est-ce que je parviendrais à me retenir de les dévoiler? J’en doute de plus en plus. Je lui prédis mentalement un grand avenir dans le journalisme.

12h15 : Bon, ça commence. Nous devons nous approcher. J’essaie de rester près de la fille, mais je tombe nez à nez avec Marie-Claire St-Jean, une de mes éditrices. « Mais où étais-tu? elle s’écrie. On te cherchait partout! » « Ben, je réponds, là-bas… Je pensais que je serais tout seul… » Elle semble soulagée de m’avoir trouvé. Humhumhum.

12h16 : Claude Durocher, une autre de mes éditrices, est là elle aussi, avec Raja El Ouadili, une auteure de la maison que j’ai rencontrée au salon du livre. Je regarde autour de moi. Indéniablement, il n’y a pas beaucoup d’auteurs. Et pas mal de photographes.

12h17 : C’est pas Fred Pellerin, là-bas? Ah oui, c’est vrai, ils vont dévoiler les finalistes d’un autre prix : le Prix du public.

12h17 : Caroline Allard, porte-parole de l’événement et mère indigne dans le civil, commence à parler. Elle est drôle et charmante. Comment lui annoncer que mon beau-frère travaille avec son conjoint et que je suis donc presque de sa famille?

12h19 : Caroline commence à nommer les finalistes au Prix de la relève. Il me semble évident que je ferais un excellent finaliste. Ma mère serait certainement d’accord.

12h19 : Elle nomme un nom, un deuxième, puis un troisième. Ce n’est jamais moi. J’applaudis avec beaucoup d’esprit d’équipe.

12h20 : Caroline Allard nomme Raja. J’applaudis.

12h21 : Plus qu’un nom, et je n’ai toujours pas été nommé! Il me semble que j’oublie de faire quelque chose d’important, mais quoi? Ah oui, respirer. Je dois respirer.

12h21 : Ouf, c’est moi! Quelle idée de s’appeler « Paré »! L’ordre alphabétique, qui m’a été tellement utile à l’école, a fini par se tourner contre moi. Marie-Claire et Claude me félicitent, tandis qu’on m’applaudit. J’avance. Les huit autres finalistes sont alignés et il ne reste plus grand place. Je m’insère près de Caroline Allard, qui me félicite. Quel beau sourire elle a!

12h22 : Sur la scène avec les 8 autres, j’essaie d’avoir l’air intelligent. Mais comment? J’abandonne et essaie de ressembler à un auteur inspiré. Nouvel échec.

12h23 : Les finalistes du Prix du public sont annoncés. La plupart sont très connus. Caroline Allard est la première et se nomme elle-même. Fred Pellerin attire les regards, et je suis frappé par le charme de Nadine Bismuth.

12h28 : C’est l’heure des photos. Nous devons nous placer devant une dizaine de photographes et un cameraman. Le lendemain, je verrai le résultat dans Le journal de Montréal. Nous sommes 16. Tous sourient, sauf un étrange type, dans un coin, qui serre rageusement les mâchoires. On dirait un Borgia qui planifie ses futurs assassinats. Oui, c’est bien moi. Mais à quoi est-ce que je pensais? À mon problème insoluble au bureau?

12h35 : Je retourne vers Marie-Claire et Claude, où se trouve déjà Raja, et j’exige des aveux : mes éditrices étaient-elles au courant? Elles avouent : oui. « On ne pouvait rien te dire, on a eu de la misère à se retenir tout le salon du livre. » Tel Hercule Poirot, j’avais déduit que leur silence au sujet du prix démontrait qu’elles ne croyaient pas à mes chances. Y a pas à dire, je suis fort, très fort.

12h38 : Je réalise que les noms des finalistes se trouvaient sur le mur avec la couverture de leur roman. Si j’avais regardé un peu, j’aurais tout su dès le début. Il faut que je révise mes Sherlock Holmes.

12h55 : Je quitte en piquant avec style un dossier de presse. Arsène Lupin n’aurait pas fait mieux. J’ai une bonne raison : c’est pour ma maman. De retour au bureau, je décide de ne rien dire et de me concentrer sur mon problème insoluble et urgent. Ma bonne résolution dure… 5 minutes.

dimanche 22 novembre 2009

Problèmes de matériel

Je suis un peu fou, c’est vrai. Il faut être un peu fou pour écrire des romans alors que les libraires ne savent plus où les mettre, à s’astreindre à ciseler chaque phrase ou tout recommencer parce qu’on a eu une meilleure idée. Je suis donc un peu fou, la question est réglée.

Un aspect de cette folie concerne le matériel d’écriture. On peut écrire un roman avec quelques dollars de matériel. Stephen King disait que le coût total du matériel pour écrire « The shining » avait été de 4 dollars et cinquante. (Coût du film : $18 000 000.00)

Dans mon cas, lorsque je commence un roman, il me faut le « bon » matériel. Ne me demandez pas pourquoi. La raison est enfouie dans mon inconscient, à côté de mon complexe d’Œdipe et de mes désirs refoulés. (J’imagine mon inconscient non pas comme un dépotoir, mais comme un terrain de jeu, avec mon complexe d’Œdipe en train de sauter à la corde ou de jouer à la marelle avec mes désirs refoulés.)

Lorsque j’ai commencé « Sonate en fou mineur », j’avais besoin d’un cahier pour noter mes idées et je me suis retrouvé chez Renaud-Bray. Je voulais un cahier « Pierre Belvédaire », d’excellents cahiers de 320 pages faits en Italie, à la couverture rigide, aux feuilles épaisses, et qui ressemblent à des livres. Mais lequel choisir? Seules les couvertures unies étaient disponibles à cette époque et il y avait 7 ou 8 couleurs. L’analyse de cette situation a été longue. Quelle couleur convenait au roman? Rouge clair? Noir? Mauve? Après moult réflexions et des regards furtifs derrière moi, pour m’assurer que personne n’avait remarqué ce client bizarre qui comparait des cahiers depuis vingt minutes, j’ai opté pour le brun rougeâtre. Rendu chez moi, l’angoisse me prend. Non, je me suis trompé, cette couleur ne vaut rien pour le roman. Qu’est-ce qui m’a pris de me décider si vite? Quel crétin je suis! Ce qu’il fallait, c’était la couverture vert olive, et il me semble soudain que le roman va être raté si j’utilise autre chose. Je retourne chez Renaud-Bray… et réalise que le seul cahier vert olive qui reste est abîmé. Que pensez-vous que j’ai fait? Eh oui, j’ai fait le tour des succursales, pour finir par trouver mon cahier sur Sainte-Catherine.

Le plus drôle est que je n’aime pas le vert olive, je trouve cette couleur laide et plutôt sinistre. Mais peut-être qu’elle évoque l’ambiance que je voulais mettre dans le roman? À ce moment pourtant, « Sonate en fou mineur » n’était qu’une vague idée, il n’y avait même pas d’asile dans l’histoire, ni de Tristan.

J’utilise beaucoup les produits Clairefontaine. J’achète des cahiers à la reliure en spirale que je défais avec des pinces, j’imprime mes textes sur ces feuilles et je replace la reliure. À une certaine époque, mon fils adorait me voir imprimer des manuscrits. Mon imprimante laser, avec qui j’ai une relation d’amour-haine, fonctionne très bien en petites quantités, mais quand j’imprime des centaines de pages, elle chauffe et les problèmes surviennent : le papier se coince ou arrive en paquet, les feuilles sont mal imprimées… Invariablement, je rage contre l’imprimante, même si je me suis retenu jusqu’à maintenant de l’engueuler personnellement. Beaucoup des pires gros mots que mon fils connaît ont été appris lorsque j’imprimais un manuscrit.

Ou j’achète du papier blanc non relié et je le boudine ensuite. Mais pas n’importe quel papier, bien sûr. Je cherche la « bonne » qualité. La première fois que j’ai vu du papier 32 livres (60% plus épais que le papier normal), je suis rentré à la maison en délirant de joie. Ma blonde a dû subir un long monologue sur les bienfaits du papier 32 livres pour écrire un roman. Dans ces cas-là, elle m’écoute en souriant légèrement et en faisant « Hmmm Hmmmm. » Selon elle, si le papier est plat, c’est suffisant. Depuis, j’ai décidé que l’épaisseur idéale n’est pas le 32 livres, mais le 28 livres, qui n’est que 40% plus épais.

Mais peut-être ne suis-je pas si fou? Peut-être que j’essaie de me mettre dans un certain état d’esprit en choisissant soigneusement le matériel que je vais utiliser, afin de me convaincre que je vais écrire le meilleur roman possible?

J’adore les plumes fontaines, j’en ai plusieurs avec de nombreuses bouteilles d’encre. Et ma table de travail est encombrée par les crayons à mine, stylos à billes, feutres, stylos « gel »… Je voulais récemment des stylos à bille de 7 couleurs différentes, mais pas des couleurs ordinaires. J’ai fini par en acheter une vingtaine à différents endroits avant de garder les 7 meilleurs et de déposer furtivement les autres dans le tiroir de la cuisine. Petit à petit, l’appartement est envahi par les stylos et les crayons.

Et je ne parle pas des post-it. Je suis un junky des post-it, mais pour une raison inconnue de moi-même, j’utilise à peu près uniquement les plus petits. C’est rendu que je ne peux pas travailler sans post-it. Mais pas de vulgaires jaunes, même si je parviens à m’en contenter au travail. Non, il me faut les « bon » post-it. Si quelqu’un sait où trouver des mini post-it marbrés, faites-moi signe.

Tout ça pour finir par taper mon texte à l’ordinateur… toujours le même. Une antique picouille déconnectée d’Internet et qui refuse de comprendre ma clef USB, mais exige des disquettes. Le clavier disjoncte parfois et je dois le secouer pour l’arranger. Pourquoi n’ai-je pas remplacé cette chose par un portable moderne que je pourrais amener partout, ce qui serait bien pratique? La raison est sans doute en train de jouer à la marelle avec mon complexe d’Œdipe quelque part dans mon cerveau…

dimanche 15 novembre 2009

Je suis une ironie sur deux pattes

« Je suis une légende » réalise le narrateur à la fin du roman qui porte ce nom (dévoilant ainsi le sens du titre), dans cet excellent livre de Richard Matheson qui a donné à Stephen King le goût d’écrire. Personnellement, je ne suis pas une légende. Je suis une ironie sur deux pattes.

Ça tombe bien, car j’adore l’ironie. Sauf que l’ironie de ma vie est involontaire. Les choses n’ont pas tourné comme prévu, tout simplement. Les choses tournent rarement comme prévu, mais ça, vous le savez déjà. Dans mon cas, elles ont tourné exactement à l’inverse de ce qui était prévu, d’où l’ironie.

Écrire est le métier le plus solitaire du monde, comme dit Garcia Marquez (je sais que je n’arrête pas de le citer ces temps-ci, c’est parce que j’ai relu plusieurs de ses entrevues). Cette solitude m’a attiré vers l’écriture. Parce qu’à l’époque où j’ai commencé à écrire, j’étais très timide. J’adorais lire, bien sûr. C’était mon autre motivation, et celle-là était bonne. J’adorais lire, alors je voulais écrire les romans que j’aurais aimé lire.

Mais je voulais aussi éviter les contacts humains et la solitude de l’écrivain me paraissait idéale. Je voulais devenir comme Réjean Ducharme ou J.D. Salinger : un créateur ténébreux qui vit dans un univers fermé et dont les rapports avec les autres se limitent à envoyer des manuscrits… et à ce qu’il veut bien leur accorder.

C’était vers la fin de mon adolescence. J’ai essayé de vivre en évitant les autres et ça m’a mené dans une spirale destructrice : plus j’évitais les gens, plus mes rapports avec eux devenaient difficiles, alors plus je les évitais. À cette époque, je n’étais bien que lorsque j’écrivais ou que j’écoutais de la musique. Les autres situations me rendaient malheureux et il y en avait beaucoup.

J’étais trop jeune pour écrire un bon roman, mais je l’ignorais. Il est impossible d’écrire de bons roman à 18 ans. Notre expérience de la vie est réduite, on a trop peu réfléchi, et on n’a pas eu le temps de développer les techniques pour écrire, ni une esthétique personnelle.

Les années ont passé et j’ai continué à écrire, sans montrer mes textes aux autres. Il a bien fallu que je surmonte ma timidité parce que j’étais trop malheureux. Je suis allé à l’université, j’ai voyagé, j’ai trouvé un emploi, je suis devenu père, et j’ai changé. Écrire pour éviter les contacts n’avait plus aucun sens, mais j’ai continué pour l’autre raison : parce que j’aime lire et parce que j’avais envie de créer.

En faisant circuler mes manuscrits, j’ai réalisé mon erreur. Écrire est peut-être l’activité la plus solitaire du monde au début, elle se termine par l’inverse : par un contact intime. Un roman suscite toutes sortes d’émotions chez le lecteur, et cette réaction en suscite toutes sortes d’autres chez l’écrivain, qui est d’autant plus vulnérable qu’il se dévoile dans ses textes. Quand je discute avec un lecteur, ça tourne souvent en échange personnel.

Le métier d’écrivain a deux aspects : un hiver glacé, suivi d’un été brûlant. Écrire un roman, c’est comme creuser un souterrain pendant des années, et sortir en plein soleil.

Et pour réussir comme écrivain, il faut se faire connaître. S’échiner sur un roman donne envie de se forcer pour qu’il soit lu, sinon pourquoi ces efforts pour l’écrire?

C’est ainsi que mon choix de l’activité la plus solitaire du monde m’a amené, ces derniers mois, à passer à la radio, à rencontrer un groupe d’une vingtaine de lecteurs inconnus (heureusement très sympathiques), à renouer des amitiés de jeunesse, à parler à des dizaines et des dizaines de personnes, à aller à un lancement, et il va me mener dans les prochains jours à un kiosque au salon du livre. Seul à une table, à attendre les gens qui voudront bien me parler et qui auront peut-être envie de me lire, en espérant qu’il y en ait.

Quand j’ai commencé à écrire, je ne voulais même pas visiter le salon du livre. Je voulais écrire justement pour éviter ce genre d’expériences.

C’est comme si j’avais choisi, pour éviter l’alcool, de distiller du whisky.

Je voulais une occupation solitaire et ça n’a pas marché. Et cet échec est une chance, parce que j’ai réalisé une chose en essayant de vivre coupé des autres : ce sont les rapports humains qui donnent sa richesse à la vie. L’enfer, ce n’est pas les autres. L’enfer, c’est vivre coupé des autres. Mes actions m’ont mené à ce que je voulais éviter mais j’ai découvert que j’en avais besoin, ce qui est l’ultime ironie de mon histoire.

Note : je serai au salon du livre, au stand 456 : jeudi le 19 novembre de 18h à 19h, vendredi le 20 de 18h à 19h, samedi le 21 de 17h à 19h, dimanche le 22 de 13h à 14h.

dimanche 8 novembre 2009

Devenir écrivain

Supposons que mon père soit un grand, un très grand chirurgien. Supposons aussi qu’il soit mon modèle, que je l’aie imité jusqu’à tout faire comme lui, qu’il m’ait transmis ses connaissances sur la chirurgie et que je les aie assimilées, que j’aie appris ses trucs et ses techniques pour opérer, que je sache tout ce qu’il sait et que je fasse tout comme lui.

Si j’ai l’intelligence et les habiletés nécessaires, je serais moi aussi un très grand chirurgien.

Supposons maintenant que mon père soit un très grand écrivain et qu’il soit mon modèle, que je l’aie imité, que je fasse tout comme lui, que je sois devenu son double. J’écrirais comme lui, avec ses forces et ses faiblesses.

Je serais considéré comme un écrivain sans substance. Un écrivain médiocre, une copie de mon père. Au mieux, je serais vu comme un écrivain mineur, très loin d’un grand écrivain.

C’est l’une des grandes difficultés pour devenir écrivain : il faut trouver sa voix. Chaque écrivain qui réussit a inventé une nouvelle façon d’être écrivain, on pourrait dire. Ça explique pourquoi les universités réussissent à fabriquer des médecins ou des ingénieurs, mais pas des écrivains. Pour les premiers, le chemin est tracé d’avance. Les étudiants ont un parcours à suivre, un parcours pas nécessairement facile, mais clair. S’ils réussissent les examens et font des travaux suffisamment bons, ils deviendront ingénieur ou médecin. Cette approche ne fonctionne pas pour un écrivain car ce qu’il faut devenir change avec chaque personne.

Si Gide ne trouvait pas Proust assez bon pour le publier chez Gallimard, quelle note pensez-vous qu’il lui aurait attribué dans un cours à l’université?

De toute manière, l’imagination et la créativité ne me semblent pas très utiles à l’école, ni au secondaire, ni au cégep, ni à l’université. Selon mon expérience, on réussit dans ces endroits en travaillant fort et en imitant son professeur.

Oui, les modèles sont importants pour un apprenti écrivain, mais un moment arrive où il doit les détruire, c’est à dire arrêter de les imiter et trouver sa manière. Garcia Marquez disait : « Mon problème n’a pas été d’imiter Faulkner mais de l’effacer. Son influence m’étouffait. »

Tout n’est donc pas perdu pour le fils écrivain qui a imité son père, à condition qu’il se révolte et qu’il trouve une « meilleure » manière d’écrire : une manière qui ne serait pas forcément meilleure selon vous ou moi, mais qui paraîtrait meilleure au fils parce qu’elle refléterait sa personnalité. Le fils doit déterminer ce qu’il aime et comment l’exprimer. S’il pense comme son père, alors il n’a pas de personnalité et il est mieux de changer de métier.

Tout le monde sait que Balzac est un grand écrivain, n’est-ce pas? Mais comment le prouver? On peut démontrer que le pont Jacques-Cartier est un bon pont, mais comment démontrer que Balzac est un bon écrivain?

Si vous savez comment, expliquez-le-moi, car je n’en ai aucune idée. On peut lire Balzac et découvrir qu’on l’adore, on peut démontrer que des tas de gens l’adorent aussi et disent qu’il est génial. Mais qu’est-ce que ça prouve? Si je lis « Eugénie Grandet » et que je trouve ça nul, ai-je raison même si l’univers entier me dit le contraire?

Trouver sa voix, pour un écrivain, c’est aussi faire ce genre de choix. Garcia Marquez, pour reprendre mon exemple, considère Faulkner comme un écrivain immense, tandis qu’il trouve qu’Hemingway n’a pas écrit de très bons romans… mais d’excellentes nouvelles.

On pourrait facilement imaginer un autre très bon écrivain qui haïrait Faulkner et qui adorerait Hemingway. L’important n’est pas d’avoir raison, l’important est d’être sincère. Tout le monde a raison s’il est sincère. Faulkner est à la fois un grand écrivain et un écrivain minable, et pareil pour Hemingway, pour Balzac et pour Garcia Marquez.

Déterminer ce qu’on déteste est aussi important que déterminer ce qu’on aime. Un apprenti écrivain qui aimerait tout ce qui est populaire est parti… pour la poubelle.

C’est ainsi qu’on devient écrivain : en écrivant et en réfléchissant sur ce qu’on a écrit, en lisant et en réfléchissant sur ce qu’on a lu. Il faut autant « se découvrir » qu’assimiler des techniques… et c’est un long chemin.

dimanche 1 novembre 2009

La vraisemblance

« La réalité dépasse la fiction », dit-on. Qui aurait cru que Karla Homolka puisse faire ce qu’elle a fait? Qu’une femme puisse être la complice enthousiaste de crimes si typiquement masculins comme ceux qu’elle a commis avec Paul Bernardo? Son comportement était tellement invraisemblable que la belle a pu se négocier une peine de prison au rabais. Si les caméras vidéo n’avaient pas été inventées et si nos tourtereaux n’avaient pas eu la stupidité de filmer leurs viols et de laisser les cassettes dans leur maison, personne n’aurait cru à ce qui s’est passé.

Il fallait le voir pour le croire, c’est le cas de le dire. Malheureusement, quand on a vu, il était trop tard pour allonger sa peine de prison.

Un romancier qui aurait imaginé cette histoire aurait été démoli pour son invraisemblance. Mais maintenant que le procès a eu lieu et que Karla est célèbre, la situation a changé. Maintenant, un romancier pourrait raconter une telle histoire. On y croirait parce qu’on a appris que c’est possible. L’invraisemblable est devenu vraisemblable.

Tout écrivain connaît ce problème : le vrai n’est pas toujours vraisemblable. Lorsqu’il s’inspire de la réalité dans ce qu’elle a de plus étonnant, il risque de paraître irréaliste.

Dans « Sonate en fou mineur », je mets en scène un asile imaginaire dirigé par des incompétents. Le docteur Philipson comprend mal la maladie mentale et n’a que peu d’intérêt pour le bien-être de ses patients, ce qui ne l’empêche pas de se trouver extraordinaire et d’être une puissance dans l’asile. Est-il un personnage vraisemblable? Si j’avais lu mon propre roman à l’adolescence, je l’aurais rejeté en refusant d’y croire. Impossible que des adultes puissent se comporter ainsi, particulièrement des médecins. La vie m’a convaincu du contraire. Tout employé finit par être promu à un poste où il est incompétent, comme dit le principe de Peter. Et beaucoup grimpent dans les hiérarchies parce qu’ils sont bons dans les politicailleries.

Regardez cette photo « typiquement suédoise » prise par Marie-Claude Lortie pour un article sur Stockholm. Vu de nos yeux québécois, elle est totalement vraisemblable, n’est-ce pas? Ces jeunes filles longues et blondes sont l’image exacte de la Suédoise typique.

Or, j’étais en Suède cet été, et je l'ai constaté une fois de plus : la couleur de cheveux la plus courante chez les adultes n’est pas le blond, mais le châtain, et de nombreux Suédois ont les cheveux noirs. Beaucoup sont blonds, c’est vrai. Mais une Suédoise m’a déjà demandé : « Est-ce vrai qu’à l’étranger vous vous imaginez qu’il n’y a que des blonds ici? » J’ai répondu oui et elle a éclaté de rire.

La Suède a accueilli beaucoup d’immigrants, souvent d’origine arabe, et aussi des Sud-américains, des Noirs, et de rares Asiatiques. On rencontre fréquemment des Suédois qui ressemblent à des Arabes ou à des Sud-américains. D’autres sont noirs.

Si Marie-Claude Lortie avait photographié des Suédoises à la peau noires ou au physique arabe, beaucoup de lecteurs n’y auraient pas cru ou auraient trouvé la photo bizarre. Si les filles avaient eu les cheveux noirs, si elles avaient été petites ou obèses, ses lecteurs auraient trouvé la photo « moins suédoise ». Parmi toutes les scènes qu’elle aurait pu croquer, elle en a choisi une qui correspond à nos préjugés. Elle utilise la croyance « toutes les suédoises sont blondes, grandes et minces » pour rendre sa photo vraisemblable… et renforce cette croyance chez ceux qui verront la photo.

Le vrai n’est pas toujours vraisemblable, même dans les photos de Suédoises…

Mais que vaut le vraisemblable pour comprendre la réalité? Un monde où les psychiatres sont tous compétents et les Suédoises toutes longues et blondes n’est-il pas une tromperie?

dimanche 25 octobre 2009

Chansons et personnages

J’aime Antonio, cette chanson du groupe Mes aïeux. J’aime cette manière de prendre une personne réelle et d’en faire un personnage de légende, de créer du merveilleux à partir de la vie quotidienne. Cette chanson me rappelle Le monde est fou de Beau Dommage, avec le géant Beaupré.

Comme beaucoup de montréalais, j’ai croisé le grand Antonio. Je l’ai vu dans sa période de déclin, avachi sur un banc de la rue Saint-Hubert, presque un clochard. Je l’ai vu durant sa période flamboyante, lorsque j’étais à l’école secondaire. Un gala de lutte devait avoir lieu dans le gymnase le samedi et quelques annonces avaient été placardées dans l’école. Un jour, alors que les couloirs étaient remplis d’élèves, une excitation s’est répandue parmi nous et j’ai entendu quelques cris. Je me demandais ce qui se passait lorsqu’un énorme bonhomme aux cheveux longs s’est avancé – une espèce de monstre, au visage mécontent, qui a traversé la foule des élèves minuscules jusqu’à une affiche du combat qui le mettait en vedette – pour écrire au stylo bille : « $3.00 ». Ils avaient oublié d’indiquer le prix d’entrée et le grand Antonio venait corriger cette situation, tout en se faisant un peu de publicité. Les personnages de légende aussi doivent payer l’épicerie…

Dans mon souvenir, plusieurs élèves avaient eu beaucoup de plaisir à hurler, et une des plus jolies filles de l’école avait dit « Il me fait peur! », ce qui m’avait donné une très forte envie de la prendre dans mes bras pour la rassurer.

Le géant Beaupré est mort bien avant ma naissance, mais je l’ai croisé lui aussi, lorsque j’avais une dizaine d’années. Alain, un ami de l’école, m’avait convaincu d’aller à l’université de Montréal voir quelque chose de très intéressant. Nous y sommes allés en autobus et nous sommes montés par l’immense tapis roulant. Nous étions trois enfants, les couloirs de la faculté de médecine étaient déserts et nous nous sommes pourchassés sans que personne ne se soucie de nous, sauf une étudiante qui nous a regardés avec étonnement. Finalement, Alain nous a menés dans une petite pièce avec une grande vitrine.

Comment Alain pouvait-il connaître cet endroit? Dans la vitrine se trouvait un homme nu, dressé. Des dizaines d’années plus tard, je revois encore sa figure grimaçante, et Alain aussi (il me l’a écrit récemment, il est maintenant médecin). L’homme dans la vitrine était horrible, jaunâtre et desséché. Il était nu mais, sans doute pour préserver la décence, on l’avait amputé de son équipement sexuel et il ne lui restait que quelques poils.

Le géant ne m’a pas paru particulièrement grand, et je me souviens de m’être demandé s’il avait rapetissé à cause du processus de conservation (je viens de lire sur internet qu’il avait effectivement rapetissé d’un pied, mais qu’il mesurait tout de même un peu plus de 7 pieds dans sa vitrine). Des articles de journaux encadrés se trouvaient sur un mur, ainsi que des photos qui le montraient avec d’autres adultes, dans les costumes et avec les chapeaux ronds de l’époque. Il faisait presque le double de leur taille. Sur une photo, il semblait embarrassé d’être aussi phénoménalement grand. Il travaillait comme attraction dans un cirque lorsqu’il est mort, et ses parents étaient trop pauvres pour faire venir son corps. Le cirque a refusé de payer, et quelqu’un a eu l’idée de l’embaumer et de l’exposer pour gagner du fric. C’est comme ça qu’il a abouti à l’université, qui l’a acheté pour 50 dollars.

La chanson de Beau Dommage m’a toujours paru très réaliste. Bien sûr, le mort est ami avec le gardien et ils discutent beaucoup, mais c’est à peine plus incroyable qu’une université qui expose un être humain dans une vitrine, vous ne trouvez pas? (En 1990, l’université a accepté de le décrocher de là, et il a été incinéré et enterré.)

Peut-être y a-t-il autour de moi des gens qui feraient d’excellents personnages de légende et que je les découvrirais si seulement j’ouvrais les yeux?

dimanche 18 octobre 2009

Trois moments de la vie

Je suis dans une église, au premier rang, avec ma famille. Des funérailles vont avoir lieu et l’église est bondée. Juste avant le début, quelqu’un pousse une femme en chaise roulante près de nous. Cette dame est terriblement âgée. Elle est presque sourde, car je l’entends chuchoter qu’elle a oublié son appareil auditif. Elle chuchote fort et nous l’entendons tous, ce qui me fait sourire.

Malgré son âge et malgré la chaise roulante, cette dame semble éveillée et pleine de volonté – elle est massive et regarde tout avec des yeux de bouledogue curieux. Elle est orientée vers nous, car sa chaise a été placée sur un côté de la salle, dossier contre le mur, et nous occupons le banc devant elle. La cérémonie commence. Mon plus jeune fils, qui a trois ans et qui ne comprend pas ce qui arrive, joue en silence avec des objets invisibles. Les funérailles ne l’intéressent pas et il a envie de se promener, nous avons de la misère à le garder près de nous. Il attire l’attention de la dame en chaise roulante, qui sourit. Cette scène me touche : la vieillesse regardant la jeunesse. La fin de la vie et le début.

Au milieu de la cérémonie, ma femme se met à pleurer, car la personne qui est morte est ma tante, qui était très proche de nous et qui vient de mourir de cancer, elle qui n’avait pourtant que douze ans de plus que moi. Mon fils regarde sa mère pleurer avec étonnement, en s’étirant pour mieux la voir. Il ne comprend pas ce qu’elle a et il a de la peine.

La dame en chaise roulante, elle-même très proche de la mort, regarde aussi pleurer ma femme. Son expression me frappe : elle a le même regard qu'elle a eu avec mon enfant, en plus intense. Le regard qu’on peut avoir devant deux adolescents amoureux qui se chicanent en s’imaginant que c’est la fin de tout. Un regard plein de sympathie, mais aussi un regard amusé. On dirait que la douleur de ma femme la touche, mais qu’en même temps cette réaction lui paraît sans importance. On dirait qu’elle reconnaît celle qu’elle a été et qu’elle n’est plus.

Ces trois personnes et la scène qu’ils forment me frappent : l’enfant dans son monde imaginaire, la femme qui pleure devant la mort, la vieille dame sereine et détachée. Trois étapes de la vie. Quatre, avec ma tante qui repose dans son cercueil.

Je voudrais être peintre pour peindre cela.

Dans notre monde aseptisé, tout ce qui concerne la mort est dissimulé, jusqu’aux cadavres qui sont maquillés et embaumés pour ressembler aux vivants. Notre société valorise la jeunesse, le plaisir, l’insouciance, l’énergie. Ça nous pousse à vouloir rester jeune et à tenter d’oublier la mort, qui nous effraie, devant laquelle seule la terreur paraît possible. Je viens de voir ma tante affronter la mort avec courage, je vois une femme qui va bientôt mourir et qui est sereine.

Après la cérémonie, la dame en chaise roulante tend les bras vers mon fils, mais il est effrayé. Mon père connaît cette dame, il prend mon fils par la main et le lui amène. J’apprends qui elle est et des détails sur la vie qu’elle a menée, une vie pleine et active.

Quelques mois plus tard, cette dame meurt à son tour.

dimanche 11 octobre 2009

Je cherche, je cherche…

Je cherche une idée de roman.

« Sonate en fou mineur » a été publié en février, et j’ai terminé un manuscrit il y a deux semaines. Maintenant, je suis en manque. Il y a un vide en moi qui a besoin d’être comblé : le désir d’écrire.

Aucun sujet ne m’attire particulièrement, aucun thème ne s’impose. Et je veux du neuf : un sujet nouveau, et non une variante de ceux que j’ai utilisés.

Chaque matin, je me lève à cinq heures. Je commence par me rendre, en me cognant dans les murs tellement je suis mal réveillé, jusqu’à la douche, d’où je sors un peu moins endormi et plus propre et mouillé. Je me prépare un café au lait, puis je descends dans mon sous-sol et je m’installe à ma table de travail – table dont la photo orne ce blogue.

Je mets de la musique, qui m’aide à me réveiller. J’allume ma lampe de luminothérapie puisqu’on est en octobre. Je prends une feuille blanche, un stylo, et je cherche des idées.

Je cherche quelque chose qui me fascine, une poussière qui pourra germer et de se transformer en baobab.

Une anecdote que j’ai lue, une nouvelle qui m’a frappé. Un thème qui me tracasse et que j’ai envie de développer. Une scène que j’ai vue, un moment vécu et qui m’est resté en tête.

À mon ancien appartement, sur la rue Laurier, j’avais été réveillé une nuit par un bruit effroyable. Trois personnes s’engueulaient dans un logement adjacent et j’entendais tout à travers le mur. Un gars avait perdu la tête et criait des imprécations à sa blonde, qui lui répondait, tandis que le troisième essayait de les calmer. J’avais cogné dans le mur pour les faire taire et le plus énervé avait explosé de rage.

Le gars était furieux parce qu’une fille l’avait critiqué, dans un bar. Cette fille lui avait dit qu’il traitait mal sa blonde, et il criait qu’elle avait peut-être raison tout en engueulant sa blonde et en menaçant de la battre. Je n’ai rien su de plus. Ils ont fini par se taire et ils ont été expulsés de l’appartement dans les jours suivants. Je ne sais même pas à quoi ils ressemblaient.

Cette histoire est banale, et pourtant elle m’obsède. Elle me semble contenir quelque chose qui pourrait faire un roman, mais je n’arrive pas à le saisir…

Qui pouvaient être ces personnes? Étaient-elles aussi médiocres que ce que j’ai cru en les entendant? Si elles étaient célèbres? Si c’étaient des criminels, des acteurs, des fils de politiciens? Sur ma feuille blanche, j’écris des idées.

Si j’avais entendu autre chose à travers le mur? Un secret au sujet de la fille ou du gars qui l’engueulait, un complot? Qu’est-ce que ça pourrait être?

Chaque matin, je cherche, je cherche. J’attends qu’une idée s’impose pour enfin commencer ce que j’ai envie de commencer : écrire un nouveau roman.

dimanche 27 septembre 2009

La gloire est une drogue dure

On se suicide beaucoup chez les artistes et les écrivains.

La fin de Nelly Arcan m’a rappelé ce passage de « Tout le monde vous dira non » dans lequel l’auteur énumère quelques-unes des morts tragiques, suicides, overdoses, parmi les vedettes de la chanson. Après avoir rempli une demi-page de noms (et il aurait pu continuer pendant 150), il en conclut : Les plus grandes stars de notre planète sont plus malheureuses que le chanteur que vous avez vu hier en sortant du métro. »

Tout le monde connaît l’alcoolisme de Faulkner, le suicide d’Aquin, la dépendance au whisky et à l’héroïne de Sagan. Et je pourrais continuer pendant 150 pages moi aussi.

Bien sûr, l’écriture attire les écorchés de la vie, qui veulent exprimer leur malaise en espérant s’en débarrasser, et qui rêvent à la gloire comme à un onguent qui calmera leurs blessures.

Mais la gloire est une drogue dure. Il y a les hauts, les éloges, l’adulation, l’attention générale, mais il y a aussi les bas : les critiques assassines, le mépris, les gens qui rejettent un artiste sans le connaître et sans connaître son œuvre.

Les écrivains et les artistes sont des rejets, et il ne peut en être autrement. C’est dans la nature du métier. Tout artiste vit avec le rejet et l’indifférence, à tous les stades de sa carrière, et chacun trouve ses méthodes pour supporter cela.

Si « Tout le monde vous dira non » porte ce titre, c’est parce que l’auteur Hubert Mansion y explique que les artistes qui triomphent sont ceux qui ont été capables de supporter les nombreux refus que tous affrontent avant de percer, qui sont inévitables, et qui se prolongent souvent pendant des années.

Christian Mistral écrivait : « Des lettres de refus, j’en ai accumulé deux grosses enveloppes matelassées bourrées à rompre. Je me promettais d’en tapisser un jour les murs de l’appartement que je me serais payé avec mes droits d’auteur. »

Même au sommet, les artistes se font rejeter. Aucun ne fait l’unanimité. Certaines personnes haïssent les Beatles, d’autres haïssent Mozart, ou Tolstoï, Mankell, Michel Tremblay, Harry Potter, et beaucoup ne se gênent pas pour le dire. On s’imagine que ceux qui goûtent à la gloire sont indifférents aux critiques parce qu’ils reçoivent tellement d’éloges. Mais il semble que les claques font mal malgré les caresses qu’on a pu avoir. Je lisais justement au sujet de Nelly Arcan : « Elle n’avait pas de protection par rapport aux critiques. Quand l’une d’entre elles était mauvaise, même si dix autres étaient excellentes, il n’y avait plus que la mauvaise qui existait. »

Et comment éviter que le succès diminue? Dans le cas de Nelly Arcan, montée trop haut trop vite, son premier roman a été considéré comme fort, et les deux suivants comme faibles, ce qui n’a pas dû être facile à vivre.

La célébrité transforme les humains en personnages. Le public s’imagine tout savoir d’une vedette à partir de quelques traits fascinants et ne se gêne pas pour exprimer ses sentiments – positifs ou négatifs, ils sont toujours exagérés. Je le lisais hier sur internet : pas mal de gens du public, après le suicide de Nelly Arcan, la rejetaient encore et disaient que sa mort ne leur faisait rien – comme s’ils la connaissaient. Les gens qui l’avaient réellement connue décrivaient pourtant une autre personne.

Parce qu’on s’imagine que les vedettes goûtent au paradis, et peut-être par jalousie, le public se donne le droit de rire d’eux (un peu comme ce qu’on a fait subir aux Lavigueur). Ça donne Perez Hilton, et ça donne aussi « Tout le monde en parle ». Je lisais dans le blogue de Pierre Cayouette ici que le dernier passage de Nelly Arcan à cette émission s’était passé de cette manière : « Elle avait été humiliée. L’animateur et le fou du roi avaient décidé qu’ils se payaient sa tête, ce soir-là. Je sais, par des proches, qu’elle en avait été blessée. »

Nelly Arcan avait manifestement des blessures qui dataient de l’adolescence et un horrible vide au niveau de sa confiance en elle, entre autres problèmes. Certains ont dit que l’écriture avait agi comme thérapie et l’avait aidée à vivre. C’est peut-être vrai, mais elle aurait mieux fait de ne pas publier ses livres. La gloire est une drogue dure et il faut être solide pour la supporter…



Note : « Tout le monde vous dira non », qui vient d’être réédité chez Michel Brûlé, est un merveilleux livre qui décrit l’univers du show-business par de nombreuses facettes, ce qui finit par provoquer un éclairage étonnant.

dimanche 13 septembre 2009

Dangers des biographies

L’une des belles choses que m’a valu la publication de Sonate en fou mineur, c’est de reprendre contact avec plusieurs personnes rencontrées durant ma vie.

L’une d’elle est le grand amour de mon secondaire, un amour vécu de loin car je n’ai osé lui parler qu’une fois par année en moyenne (comme séducteur, je n’étais pas vraiment redoutable, ce qui est un peu dommage car j’étais attiré par la moitié des filles de l’école). Je me souviens de chaque rencontre : une fois en secondaire 5, dans le cours de mathématique, juste avant « Donald Duck au pays des mathématiques » qu’on voyait parce que l’année se terminait. Elle s’était retrouvée à ma table et on avait discuté. Une fois en secondaire 4, lorsque je lui avais emprunté son exemplaire d’Agaguk en prétendant avoir oublié le mien. Comme je l’aimais éperdument et que j’étais incapable de le lui dire, j’avais dessiné un cœur à la mine dans son livre, avant de le lui remettre et de ne plus jamais en entendre parler. Je le jure solennellement, j’ai vraiment fait ça.

Je la rencontre donc il y a quelques semaines. Elle m’avoue qu’elle ne m’aurait pas reconnu, et je ne l’aurais pas reconnue non plus, mais dans mon cas c’est inévitable car je ne suis pas très physionomiste (il m’est arrivé d’apercevoir chez Ikéa une personne qui me disait vaguement quelque chose et c’était ma sœur). Toujours aussi belle et charmante, le grand amour de mon secondaire évoque avec moi cette époque (judicieusement, j’évite de parler du cœur dans son exemplaire d’Agaguk). Bien sûr, ayant été amoureux d’elle toutes ces années, j’ai de nombreux souvenirs la concernant. Par exemple, cette fois où nous devions faire notre arbre généalogique en secondaire 2.

À cause de ce satané devoir, mes parents étaient furieux contre moi. D’autres parents leur avaient parlé du plaisir qu’ils avaient eu à décortiquer leur généalogie en famille et à discuter de leurs aïeux. « Notre fils nous a posé plein de questions » avaient dit ces parents. Les miens n’étaient pas au courant de ce devoir, car leur fils à eux ne leur avait posé aucune question sur l'identité de ses aïeux. J’avais trouvé plus pratique de tout inventer.

Cet arbre généalogique avait valu un moment pénible à mon grand amour du secondaire : devant toute la classe, le professeur lui avait demandé pourquoi elle n’avait mis qu’une moitié de l’arbre, et elle avait été obligée d’avouer que sa mère lui avait interdit d’y mettre son père et les parents de son père. Ses parents étaient divorcés. J’avais compris que le divorce s’était mal passé.

Je lui rappelle donc ce souvenir. Elle ne comprend pas de quoi je parle. « Ce n’est pas moi, réplique-t-elle, ça ne peut pas être moi, mes parents ont eu un divorce très harmonieux. Ça doit être une autre personne. »

Je reste bête. Je me souviens pourtant de la scène : nous étions au cours d’Histoire, dans la classe au bout du deuxième étage, moi au dernier rang, elle près de la porte, juste sous l’interrupteur. Je revois encore son expression embarrassée (mais charmante) lorsqu’elle a dû avouer la vérité au professeur. Est-ce que c’était une autre fille? Mes souvenirs se sont-ils mélangés? Mais qui ça pouvait être?

La discussion sur le passé continue. Toujours aussi belle et charmante, mon grand amour du secondaire me raconte qu’une amie lui a récemment parlé de moi (une de mes plus vieilles amies, la première femme que j’ai embrassée, lorsque nous avions 4 ans, et la dernière pour longtemps). Cette amie lui a récemment raconté que j’ai fumé du pot tout mon secondaire. « Éloi? Il était gelé sans arrêt! » Or, je n’ai pas pris de drogue de ma vie, j’ai toujours été contre. J’avais les cheveux très longs, c’est vrai, mais ça c’était la faute des musiciens rock.

Nous continuons dans les souvenirs, et c’est le bouquet : le plus grand amour de mon secondaire ne se rappelle plus si j’étais un bon élève ou non! Elle-même était excellente, l’une des meilleures. Comment peut-elle avoir oublié que j’étais moi aussi l’un des meilleurs, que nous étions unis au moins par nos notes? D’accord, d’accord, elle n’avait peut-être pas envie de s’unir avec moi, même mathématiquement, mais je me souviens de toutes les autres bols, moi! À quoi ça m’a servi d’avoir 100% à un bulletin d’Histoire en secondaire 5? Elle n’avait pas été impressionnée? Même pas un peu?

Donc, il y a de la confusion dans notre passé. Qui était ce gars tout le temps gelé? Et cette fille avec l’arbre généalogique à moitié fait? C’était une autre? Est-ce que c’était cette autre, mon grand amour du secondaire? Peut-être que je vais rencontrer une inconnue qui va me demander pourquoi j’ai barbouillé son exemplaire d’Agaguk?

Tout ça pour dire que je commence à me méfier des biographies. Si nos souvenirs sont confus comme ça à notre âge (et elle ne fumait pas de pot non plus, en moins que je la mélange avec la fille à l’arbre généalogique à moitié fait), qu’est-ce que ça va être quand on aura 70 ans? Elle va raconter que je me shootais à l’héroïne, que j’avais mis Balzac dans mon arbre généalogique parce que je me prenais pour un grand écrivain et que j’avais volé son exemplaire d’Agaguk pour améliorer le style d’Yves Thériault?

Balzac dans mon arbre généalogique! Ah, cet Éloi Paré, quel être prétentieux il était à l’école secondaire, hein?

dimanche 30 août 2009

Le « it »

Dans certaines des plus belles pages de « Sur la route », Jack Kerouac parle du « it » : ce moment d’excitation artistique où on entre dans un état second, ce frisson de plaisir qui dure, fragile et pourtant intense. Le « it » est comme un cheval de rodéo qu’on chevauche et qui se démène pour nous faire tomber. Tant qu’on reste en selle, c’est miraculeux, c’est magnifique, et ça arrête brutalement si on est éjecté.

« Sur la route » se passe dans les années 40 et c’est en écoutant du jazz que les personnages ressentent le « it ». Mais tout amateur de romans connaît cette excitation. On croit tellement à ce qu’on lit qu’on le vit, on entre dans le roman, on devient un personnage, ses pensées sont les nôtres et ses sentiments nous font vibrer. Le décor du roman se matérialise, on le voit, on le sent, les autres personnages sont autour de nous, tandis que l’excitation de savoir ce qui va arriver nous fait tourner les pages… Cette illusion explique en partie pourquoi un même roman peut susciter des réactions si tranchées : une personne le trouve extraordinaire, alors qu’un autre y voit une longue liste de défauts et juge qu’il ne tient pas debout. Dans l’illusion du « it », les défauts disparaissent. Le lecteur ne les a pas vus, le roman l’a emporté.

Est-ce que c’est parce que je suis devenu écrivain et que je réfléchis trop à ce que je lis? Parce que j’ai lu tellement de livres? Il me semble expérimenter de moins en moins souvent le « it » en lisant… Je dois essayer 20 romans pour en trouver un qui m’emporte. « Le goût s’affine avec l’âge » écrit Gutiérrez. Maintenant, quand un roman me plaît, c’est souvent limité. Je trouve qu’il ressemble à tel ou tel autre livre et que certains éléments auraient pu être écrits autrement. Je ne vis pas l’illusion de perfection qui est tellement agréable.

Il faut que je lise un chef d’œuvre pour éprouver le « it », alors qu’à l’adolescence, je le ressentais beaucoup plus souvent…

Depuis quelques années, je vis le « it » d’une autre manière, et ça m’a procuré plusieurs des moments les plus heureux de ma vie : en écrivant le premier jet d’un roman. L’écriture est laborieuse au début, je n’y crois pas, et soudain tout tombe en place. L’excitation me saisit et je me mets à taper de plus en plus vite. Les idées me viennent sans efforts, les problèmes se résolvent tout seul, je deviens mon personnage tandis que l’histoire s’accélère, je voudrais taper plus vite mais la vitesse de mes doigts m’en empêche. Lorsque ça arrive, ça dépasse tout. Dans mon sous-sol, seul devant mon ordinateur, je suis emporté par un tourbillon de perfection, et quand je sors plus tard et que je rencontre des gens, ils sont étonnés de me voir aussi heureux et excité. Les explications qui leur viennent sont loin de la réalité.

Lorsque j’écris, je ne ressens le « it » que pour le premier jet. Plusieurs semaines plus tard, lorsque je relis mon texte, j’éprouve l’inverse : l’illusion du « it » a disparu et je deviens consterné par ses faiblesses et ses défauts. Il me faut plusieurs pénible révisions et de nombreux mois de travail pour m’approcher très vaguement du texte que j’ai cru produire. L’écriture contient beaucoup de travail acharné. Heureusement, les moments magiques compensent, et lors de la dernière révision, le plaisir du « it » revient un peu, comme l’écho d’un souvenir.

dimanche 16 août 2009

Et la morale de cette histoire est...

Je revenais il y a quelques années d’un voyage aux États-Unis avec ma femme et mon fils, le seul que j’avais à l’époque. Quelque part dans le New Hampshire, nous nous sommes arrêtés à une halte routière pour dîner. La halte était au bord d’un lac, et dans le lac il y avait des canards. Ceci a beaucoup excité mon fils, qui avait cinq ans. Il s’est mis à courir dans tous les sens, puis à lancer du pain aux canards. Il lançait un petit morceau, revenait en courant nous raconter que les canards l'avaient mangé, courait lancer un autre morceau, et il était heureux.

Arrive un gros 4X4 d’où sort un couple d’américains, avec un bébé dans les bras de la femme et un chien à l’échelle du 4X4. Le mari regarde mon fils de cinq ans en train de jeter du pain aux canards, sourit d’un sourire que je qualifierais de « peu intelligent », et lance son chien à l’attaque. Le chien se précipite à l’eau, et les canards s'affolent.

Ma femme me regarde, je regarde ma femme. Tous les deux, nous regardons le crétin, pardon, le monsieur qui trouve intéressant de lancer son chien sur des canards qu’un enfant de cinq ans s'amuse à nourrir.

« Qu’est-ce qu’il fait, le chien? » demande mon fils. Tout en regardant le monsieur avec des yeux glacés, et en réalisant que la plaque du 4X4 est du Texas, j’explique à mon fils que le monsieur espère que son chien va attraper un canard. Je me prépare à censurer la scène avec ma main sur ses yeux, pour masquer les plumes qui vont voler et la fin du canard, mais il devient évident que le chien ne réussira pas. Les canards ont filé au milieu du lac. Dès que le chien s’approche, ils s’envolent et reprennent de la distance. Le chien nage vers eux en aboyant, et les canards le font tourner. On dirait presque qu’ils s’amusent à l’épuiser, qu’ils le laissent approcher juste assez pour lui donner de l’espoir.

Pendant ce temps, ma femme et moi lançons des regards glacés au gros épais, pardon, au monsieur au sourire peu intelligent. Il sourit toujours, mais d’un sourire de plus en plus forcé.

Je suis renversé. « Seul un homme peut être aussi crétin » je pense. D’habitude, je me méfie des stéréotypes sexistes, mais là, c’est trop.

Sa femme, qui tient toujours le bébé dans ses bras, est obligée de descendre au bord de l’eau pour rappeler le chien. Il hésite, vient vers elle, retourne vers les canards, elle l’appelle de nouveau, et doit finalement entrer dans l’eau jusqu’aux genoux pour le saisir par le collier. Ils le remettent dans le 4X4 alors qu’il dégouline encore d’eau, ce qui me fait bien plaisir. Puis ils se préparent à partir. « Quel con, ce type » je dis à ma femme.

« Quel type? »

« Ben, le mari? »

« Quel mari? »

Je regarde le type avec attention et qu’est-ce que je vois : une femme. C’était des lesbiennes!

dimanche 12 juillet 2009

Jogging mental

Peut-être avez-vous lu ce très intéressant article (traduction française ici) selon lequel Internet transforme notre manière de penser… pour le pire. Internet pousse à la dispersion de l’esprit. Presque tous les textes sont courts, et la plupart du temps on n’en lit qu’une partie avant de cliquer sur un des nombreux liens que contient chaque page. On lit pendant un instant, puis on passe à un autre lien, on papillonne d’idée à idée sans les approfondir… Des gens qui ont beaucoup utilisé Internet pendant de nombreuses années racontent avoir perdu leur capacité de se concentrer sur de longs textes, et l’auteur compare la situation de son cerveau à celle de l’ordinateur HAL de « 2001 L’odyssée de l’espace », quand il est inactivé par Bowman, le dernier astronaute vivant, et qu’il sent son esprit s’engourdir et perdre ses capacités.

Maintenant : pourquoi le jogging, qui est apparu en Nouvelle-Zélande au début des années 60, s’est-il répandu dans le monde entier jusqu’à devenir une mode importante dans les années 70, et pourquoi cette mode n’est-elle jamais passée et persiste 40 ans plus tard? Pourquoi le jogging n’est-il par apparu plus tôt, et pourquoi en fait-on encore aujourd’hui?

Bien sûr, c’est parce que le monde avait changé, et que le jogging est une réponse à ce changement. Dans les décennies précédentes, les voitures, les machines et le travail cérébral se sont imposés. Il est devenu courant de vivre sans avoir besoin de faire des efforts physiques. Les conséquences désastreuses sur la santé sont apparues peu à peu.

Au temps de Maria Chapdelaine, il aurait été absurde de faire du jogging. La vie à la ferme à l’époque des chevaux impliquait des efforts physiques constants, alors… L’exercice physique était inévitable. Le monde a changé durant le vingtième siècle, et particulièrement dans les années 50. Ajoutez quelques années, et les maladies cardio-vasculaires ont commencé à faire des ravages. D’où le jogging. Le monde avait changé, donc il a fallu s’adapter en faisant de l’exercice régulièrement.

Supposons maintenant que Nicholas Carr, l’auteur de l’article dont je parlais au début, a raison et qu’Internet a sur notre esprit les mêmes conséquences désastreuses que la voiture et le travail cérébral ont eues sur le corps. Des gens qui ont passé beaucoup de temps sur Internet, et qui pouvaient lire un livre pendant des heures, sentent maintenant leur attention disparaître après deux pages. Certains anciens grands lecteurs ne lisent plus de livres car c’est devenu trop pénible. Leur capacité de concentration a fondu à cause des années à naviguer sur Internet. Que va-t-il se passer?

La capacité de concentration prolongée étant une composante importante de l’intelligence, on peut supposer que ces personnes vont être désavantagées par rapport aux gens qui lisent toujours beaucoup de livres… qui font de l’exercice mental, finalement. Et c’est ainsi que les gens qui « s’entraînent » en lisant romans ou essais deviendront favorisés par rapport aux autres, qui seront de plus en plus superficiels et auront de la misère à absorber des problèmes en profondeur et à y réfléchir.

On essaie de vous faire croire que lire un roman papier est archaïque? Au contraire, vous êtes en avance : vous faites du jogging mental, une activité qui deviendra à la mode dans une dizaine d’année et qui est destinée à augmenter sa capacité de concentration et à lutter contre les effets néfastes d’Internet sur le cerveau. Vous et moi en faisons déjà, par pur plaisir… Ce qui m’inspire un slogan : Lisez « Sonate en fou mineur », ça protège votre intelligence!

dimanche 5 juillet 2009

Les bibliothèques

Depuis aussi loin que je peux me souvenir, je rêve d’habiter une maison à l’architecture incompréhensible, pleine de couloirs, de recoins et même de passages secrets, dans une contrée brumeuse et accidentée. J’aime les livres et j’aime les bibliothèques. Dans cette maison, la bibliothèque serait l’une des pièces importantes : grande, avec des boiseries sombres, de hautes fenêtres, et des murs couverts de livres du plancher au plafond.

Je crois que ce rêve sort droit des romans anglais que j’ai lus lorsque j’étais très jeune et qui ont imprégné mon esprit. D’autres auteurs le partagent. La maison de Francis, dans « Le maître des illusions » de Donna Tartt, ressemble pas mal à celle dont je rêve, avec sa bibliothèque aux boiseries gothiques, aux rayonnages vitrés, à la cheminée de marbre, au plafond avec fresques et médaillons.

Dans la réalité, je ne me suis jamais approché d’une telle maison, encore moins d’une telle bibliothèque. Le seul endroit qui y ressemble est celle de mon ancienne école primaire, du moins si j’en crois mon souvenir.

Je n’ai jamais remis les pieds dans cette école depuis le jour où j’en suis sorti, encore enfant, même si je suis passé des centaines de fois devant, car elle se trouve à deux blocs de chez mes parents. Il me semble que les couloirs sont immenses, mais je les trouverais peut-être rétrécis si j’y pénétrais car c’est moi qui ai grandi. Mes souvenirs sont flous. D’étranges laboratoires de chimie remplis de matériel démodé, parce que l’école servait autrefois à des étudiants plus âgés. Une classe avec un miroir sans tain qui cache une petite pièce pour observateur discret. Le buste du père Querbes dans l’entrée. La « grande salle » où nous avons assistés aux premiers pas de l’homme sur la lune, en fixant une énorme télé noir et blanc juchée sur une structure métallique à roulettes… Les grenouilles de la façade, peinturlurées par les élèves avec la permission de la direction, sont-elles toujours là? Je ne les regarde même plus quand je passe devant. La bibliothèque est le clou de mon souvenir et j’ai souvent rêvé d’y retourner : immense, à l’échelle des corridors, sombre, remplie de vieux livres me semble-t-il… Un peu sinistre, comme les bonnes bibliothèques le sont parfois, peut-être parce qu’on sent que la plupart des livres ont été écrits par des morts. La bibliothécaire, qui s’appelait Laurette et qui était féroce, contribuait à rendre l’endroit sinistre.

Je regarde une photo de mon amie Valérie, qui date de cette année où les hommes ont marché sur la lune et où nous étions de jeunes enfants dans la « grande salle », assis sur nos chaises de bois, en train de regarder la télévision noir et blanc sans comprendre l’importance de l’événement, et les yeux me piquent. Nous sommes encore là mais nous avons tellement changé que cette époque a disparu. Mes grands-parents sont morts, mes enfants sont nés. Le monde s’est transformé.

Un jour, peut-être, je réussirai à retourner dans cette bibliothèque, ou à en construire une qui lui ressemble. Hélas, je ne pourrai jamais retourner en arrière, ni faire revenir les morts ou rajeunir les vivants. La poussière est redevenue de la poussière, la cendre de la cendre, c’est le cercle de la vie et nul ne peut y échapper.

dimanche 28 juin 2009

Bons et mauvais romans

On parle souvent de « bons » et de « mauvais » romans avec le ton qu’on prend en parlant de la couleur d’une auto ou du nombre d’étages d’une maison : comme d’un fait. La réalité n’est pourtant pas si simple…

Lorsque j’avais seize ans et que je lisais tout ce qui me tombait sous la main, j’ai été enragé par un recueil d’histoires de Rudyard Kipling. Je ne l’ai pas seulement trouvé mauvais, j’ai éprouvé de la haine pour ce livre au point d’avoir envie de détruire mon exemplaire.

C’était une série d’histoires mettant en scène des anglais dans l’Inde de la colonisation. Des histoires molles et sans structure, sans surprises, et absurdes au niveau du comportement des personnages. Tout ceci raconté par un auteur qui « dit » à peu près tout et ne « montre » rien, et qui a le regard d’un anglais colonisateur de la fin du dix-neuvième siècle, un regard qui frôle parfois le sexisme et le racisme d’assez près. Je ne voyais aucun intérêt aux histoires, je les trouvais écrites n’importe comment, et leur auteur me paraissait ignoble.

Une douzaine d’années plus tard, vivant à Stockholm et ne parlant jamais français, je tombe sur une vente de livres usagés où il s’en trouve un en français : le livre de Kipling que j’ai tellement détesté. Comme il ne coûte que quelques sous, je l’achète quand même, pour le plaisir de lire dans ma langue. Et donc, je le relis.

À ma grande stupeur, je le trouve excellent. La plupart des histoires me touchent et me paraissent maintenant remplies d’une délicieuse profondeur psychologique.

L’une d’elle parle de deux sœurs en âge de se marier, et d’un homme qui les courtise. Personne ne sait laquelle il préfère, mais tous s’en doutent, puisque l’une des sœurs est adorable et que l’autre ne l’est pas. À seize ans, la suite me paraissait d’une profonde insignifiance. Mais à vingt-huit ans, je comprenais que l’homme puisse hésiter entre les deux sœurs et qu’il puisse choisir la moins agréable, et je comprenais encore mieux qu’il se fiance pendant une tempête de sable (et se trompe de sœur!).

Autre exemple : l’histoire d’une femme mal mariée, qui attend le retour de son ancien fiancé, celui qu’elle aurait dû choisir. Hélas, il est malade et meurt en chemin. Ce n’est qu’un cadavre qui lui arrive. À seize ans, cette histoire m’exaspérait car je la trouvais remplie d’idioties : la femme était idiote de s’être mal mariée, l’autre était idiot de mourir en chemin, et le plus idiot de tous était l’auteur, qui racontait cette histoire dépourvue de sens. À vingt-huit ans, le sens était clair : on ne peut pas toujours faire les bons choix, ni revenir en arrière après d’être trompé, et la vie est parfois bien cruelle. Le conte me touchait en illustrant ceci.

À seize ans, tout était blanc ou noir. Les relents de racisme et de sexisme présents dans certaines histoires me prouvaient que Kipling était un salopard. À vingt-huit ans, je l’excusais en raisonnant qu’il était le produit de son époque et de sa culture, et que sa compassion évidente pour les femmes et les « indigènes » de ses histoires le rachetait.

Maintenant, la question : « Simples contes des collines », par Rudyard Kipling, est-il un bon ou un mauvais livre? Il serait facile pour moi de vous dire qu’à seize ans je n’étais qu’un jeune sot et que c’est un bon livre.

Ou je pourrais vous dire qu’à vingt-huit ans, j’avais des attentes tellement basses que ma surprise a faussé mon jugement, et que le plaisir de lire en français a accentué cette erreur. Si vous lisez une belle histoire d’amour, vous l’apprécierez encore plus si vous souffrez du manque d’amour.

Avais-je raison, à vingt-huit ans, de pardonner à Kipling son sexisme et son racisme? Je ne sais même pas si je serais aussi généreux aujourd’hui.

À seize ans, j’avais une opinion bien arrêtée sur la manière d’écrire des nouvelles : l’auteur devait « montrer » et non « dire », le narrateur devait éviter tout bavardage, et l’histoire devait être bien construite et se terminer par une chute inattendue. Kipling faisait l’inverse. À vingt-huit ans, j’étais pas mal plus tolérant.

Les qualités objectives d’un livre et sa valeur sont bien difficiles à mesurer car nous les voyons à travers notre subjectivité. Un « bon » livre, c’est d’abord une rencontre entre les qualités d’un livre et l’état du lecteur au moment de sa lecture : sa personnalité, ce qui l’intéresse, ses opinions, sa vision de la littérature, son état d’esprit… Je préfère donc penser que j’avais raison à seize ans comme à vingt-huit, et que ce livre est à la fois un bon et un mauvais livre.

D’ailleurs, tout le monde a fait l’expérience de recommander un roman qu’on adore à une personne qu’on adore… Le résultat n’est pas toujours celui qu’on prévoit. Est-ce que ça veut forcément dire que quelqu’un se trompe?

dimanche 21 juin 2009

Nouveau roman

Dans ce palpitant article (qui démolit Arthur Sulzberger, le patron du New York Times), l’auteur parle de la manière dont la caméra a transformé le théâtre. En résumé :
1. le théâtre existait
2. la caméra est arrivée
3. on a fait les premiers « films » en filmant mécaniquement des pièces de théâtre
4. on a commencé se servir des possibilités que le nouveau médium apportait (par exemple en variant les plans et en travaillant le montage)
5. une nouvelle forme artistique est née : le cinéma (ce qui n’a pas empêché le théâtre de continuer de son côté).

L’auteur fait un parallèle avec les journaux. Ils existaient sous forme imprimée. Internet arrive. On a donc mis les journaux sur internet d’une manière qui ressemble beaucoup à leur forme imprimée. Mais cette forme va évoluer et devenir quelque chose de nouveau, quelque chose que nous n’avons pas encore trouvé. (Ajout personnel : s’ils ne crèvent pas avant.)

Autrement dit : le médium influence le contenu, mais cette influence prend du temps à apparaître.

Faisons un parallèle avec le roman : il existe depuis des centaines d’années sous forme « livre imprimé ». Je pense, et j’espère, que cette forme va demeurer, car lire un roman à l’écran me semble beaucoup moins agréable que sur papier. Je suis en train de relire « Les diaboliques », de Jules Barbey d’Aurevilly, dans l’édition des classiques Garnier. J’aime cette édition à la couverture jaune, j’aime ce livre, qui a une cinquantaine d’année. Je n’aurais pas le même plaisir à relire ces nouvelles sur un écran ultra-moderne… surtout que je passe mes journées devant un écran.

Mais, qu’on le veuille ou non, internet et les médias électroniques sont là. Comme le théâtre, comme les journaux, le roman va être touché par ce nouveau médium. Il s’y retrouve déjà. Certains romans sont déjà disponibles sur internet, et ceci ne peut qu’augmenter, même si le roman-papier continue à exister. Que va-t-il se passer? Est-ce que la forme de ces romans à l’écran va évoluer, sous l’effet de nouvelles possibilités offertes par le médium, et qu’un nouveau roman va apparaître? Un véritable « nouveau roman », pas comme les niaiseries cérébrales sorties en France dans les années 60, mais une nouvelle forme de l’écriture romanesque?

Si ce parallèle est exact, nous nous trouvons au stade équivalent à celui des pièces de théâtre filmées : il n’y a pas grand chose de nouveau. Certains blogues se retrouvent en librairie sous forme de livre, c’est vrai, sinon il y a le « faux blogue fictif » qui est apparu et qui est presque une nouvelle forme de fiction : un blogue qui raconte une histoire supposée être vraie du style « je suis victime d’inceste », sauf que l’auteur ment. Tout est inventé, même si les lecteurs n’en ont pas été avertis. Le progrès, ici, semble surtout au niveau de l’hypocrisie. Ça marche parce que les gens sont encore un peu naïfs, mais je doute que ça continue longtemps.

J’ai l’impression qu’il existe des idées qui ne demandent qu’à apparaître… mais quelles sont-elles? Ce n’est pas en ajoutant des hyperliens dans tous les coins qu’on va faire un roman intéressant, d’accord. Alors, même si le roman-papier demeure très populaire, un « nouveau roman » apparaîtra-t-il? Si oui, comment sera-t-il? La question est ouverte! Suite dans les prochaines années...

dimanche 14 juin 2009

Horaire de travail

On me demande souvent ceci : « Comment peut-on écrire un roman en travaillant à temps plein? » Cette question, j’ai mis des années à y répondre. Adolescent, quand je débutais dans l’écriture, j’ai vu à la télévision l’entrevue d’un auteur qui écrivait à l’aube. Chaque jour, très tôt le matin, avant d’aller travailler, il se levait pour écrire. J’ai toujours détesté me lever tôt et, en entendant cette confession, j’ai ressenti une énorme pitié pour ce pauvre homme. Se lever le matin pour écrire avant d’aller travailler, à moitié endormi encore alors qu’on aurait préféré dormir plus longtemps comme les autres! Il fallait être fou! Sa vie m’a paru la plus triste et la plus pathétique du monde. Jamais je ne ferais ça, j’ai pensé.

Qui était-il? Je me souviens qu’il était Noir, et qu’il avait écrit un recueil de nouvelles. Est-ce que ça pouvait être Émile Olivier, qui a justement publié un recueil de nouvelles à cette époque? L’intervieweur était Réal Giguère, et je me rappelle de son rire étrange, qui résonnait dans son menton gras, lorsqu’il a demandé à son invité si l’inspiration venait le rejoindre à cette heure.

Cette question m’a beaucoup intéressé. À cette époque où j’étais très jeune, je voyais l’écriture un peu comme la pêche : l’auteur attendait non pas que le poisson morde, mais que l’inspiration survienne, et quand elle arrivait il devait se dépêcher de transcrire ses phrases sur du papier. Le problème, c’est que l’inspiration était bien capricieuse dans mon cas. Je ne savais jamais quand elle allait venir, ni combien de temps elle allait rester. Au gré de ses visites, j’écrivais de petits bouts de textes qui auraient été bien difficiles à transformer en roman. Même mes nouvelles étaient longues à terminer à cause des caprices de cette maudite inspiration.

Avec les années qui ont passé, j’ai fini par apprendre comment la dompter. Il faut adopter une routine : se mettre au travail toujours à la même heure, dans les mêmes conditions, et se forcer à écrire. Comme disait Marcel Aymé : « Elle finit toujours par venir ». Comme je travaillais à temps plein, j’ai essayé d’écrire la fin de semaine. Mais après cinq jours au bureau, ça me prenait tout le samedi pour me remettre dans le bon état d’esprit, et ce n’était que le dimanche que je redevenais productif. Dans mon cas du moins, écrire est comme le vélo : il ne faut pas arrêter de pédaler trop longtemps, sinon je tombe.

J’ai essayé d’écrire le soir. Mais après ma journée de travail, j’étais crevé, et quand j’ai eu mon premier enfant, c’est devenu absurde. Il ne restait qu’une possibilité…

Et c’est ainsi que, moi qui ai toujours détesté me lever tôt, j’ai commencé à le faire avant tout le monde : à cinq heures du matin. Après une douche et un café, je mets de la musique et m’installe à mon clavier, pour deux heures d’écriture avant de commencer la journée… exactement comme l’écrivain Noir dont je trouvais la vie si pathétique. Et ça marche. C’est comme ça que j’ai écrit « Sonate en fou mineur ». Je ne sais pas pour les autres, mais pour moi c’est la seule manière d’écrire.

dimanche 7 juin 2009

Je frôle le burn out

Vous l’avez peut-être remarqué : la cadence des textes sur ce blogue a diminué depuis un mois. Pourquoi? Tout simplement parce que je suis passé par une période de fatigue extrême. En écrivant ici que le burn out était devenu courant, je ne croyais pas si bien dire. Ces dernières semaines, j’ai failli en faire un, et je crois l’avoir évité de justesse.

Comment est-ce que je me sentais? Toujours fatigué, mais quand je me couchais je n’arrivais pas à dormir, tandis que le matin je n’arrivais pas à me réveiller. Je n’avais jamais envie de me lever. Mon énergie avait disparu, et quand je marchais, il me semblait parfois avoir de la misère à avancer, comme si quelqu’un me retenait. Je voyais tout en noir, au point de ne plus lire le journal parce que les nouvelles me décourageaient trop.

Même mes activités favorites ne me procuraient plus de plaisir. Tout était vide de sens, tout était laid, comme si les égouts avaient débordé et que ce qui m’entourait était recouvert de boue. Jour après jour, cet état d’esprit ne me quittait pas, et j’ai commencé à me sentir mal d’avoir mis deux enfants dans ce monde. J’avais de la peine pour eux.

Je l’avais un peu cherché. Mon travail est stressant et épuisant, et avec « Sonate en fou mineur » qui est sorti en février, j’ai consacré la totalité de mes temps libres à me faire connaître en oubliant de m’amuser. Au début, j’étais nourri par les réactions positives de mes lecteurs, mais à force de se répéter ces réactions ont perdu leur effet. Au lieu d’être galvanisé quand un lecteur était enthousiaste, j’étais déçu quand il ne l’était pas.

J’ai vu des gens faire un burn out et je sais que c’est sérieux. J’ai ajusté ma vie, en commençant par des heures de sommeil régulières, et surtout, en m’accordant beaucoup de temps pour me reposer et pour des loisirs. J’ai écouté la très bonne série brésilienne « City of men » qu’un collègue des plus sympathiques m’a prêté il y a quelques temps. Je n’avais pas pris le temps de le faire à cause de mon roman.

Rien ne s’est passé pendant quelques jours, puis, un dimanche, durant une promenade, j’ai réalisé que la lumière était belle et que la vue des arbres me faisait du bien. C’est le premier signe que j’ai eu que j’avais évité le pire. J’ai commencé à mieux dormir, mon énergie est revenue et mon optimisme aussi. Ouf! Je crois avoir frôlé un précipice dans lequel j’aurais pu tomber. Si j’étais allé un peu plus loin, j’aurais pu en avoir pour des mois ou des années à m’en remettre.

dimanche 10 mai 2009

La petite fille

Il y a des années, j’habitais Stockholm. J’étais installé en banlieue, dans une espèce d’équivalent à Blainville appelé « Vallentuna », et je travaillais en ville. Chaque jour je prenais le train, un vieux train plein de charme qui mettait 50 minutes pour atteindre le centre-ville, et j’en avais encore 25 pour me rendre au travail en métro.

Les trains suédois sont silencieux, les passagers discrets. Comme des millions de banlieusards sur la planète, je lisais, je rêvais, ou j’observais gens autour de moi.

Les sièges de ces vieux wagons étaient des banquettes opposées deux à deux. Un soir d’hiver (à Stockholm, le soir commence très tôt en hiver), une mère et sa fille se sont assises sur la banquette devant moi. Leur comportement était étrange et je me suis mis à les observer.

La petite fille avait une dizaine d’années, et par tout son être elle dégageait un sentiment : le désespoir. Sa mère était assise à ses côtés, et elle aussi montrait un sentiment : l’indifférence. Elle ne s’occupait pas de sa fille. Au lieu de la rassurer, elle la regardait le moins possible, et avait l’air de s’ennuyer. Lorsqu’elle lui parlait, elle ne semblait pas penser ce qu’elle disait. Sa voix était dédaigneuse.

La petite avait des taches de rousseur et de belles dents blanches. Elle avait peur, très peur. Qu’est-ce qui pouvait l’effrayer ainsi? Sa mère paraissait s’endormir. Elle avait une trentaine d’années et était habillée dans un style artiste.

Elle était assise de manière à se détourner de sa fille, alors que sa fille était tournée vers elle, et ça crevait le cœur de voir cette manière de se tenir et d’entendre la mère signifier à sa fille, par sa voix indifférente et ses phrases molles : laisse-moi tranquille.

Par les questions de la fille et les réponses évasives de sa mère, j’ai fini par comprendre qu’elles se rendaient chez des gens, peut-être les grands-parents, où la fillette allait habiter un certain temps. C’était ça qui l’effrayait : elle sentait que sa mère l’abandonnait.

Cette mère faisait-elle une dépression? Était-elle narcissique, égocentrique? Sortait-elle d’un divorce qui l’avait fait rejeter sa fille? Était-elle devenue incapable de s’en occuper?

À un arrêt, la mère s’est levée, elle a dit quelques mots à sa fille, et elle s’est éloignée vers la sortie. C’était leur destination. La petite fille ne s’était pas préparée à descendre. Elle s’est dépêchée à ramasser ses affaires, puis elle a couru vers la sortie. Mais le train repartait. On a entendu un hurlement : la fillette criait. Elle était encore dans le train qui l’emportait, elle n’avait pas eu le temps de descendre. Sa mère était sur le quai. Tout de suite, un homme a crié, le train s’est arrêté en catastrophe, et la petite fille a pu le quitter.

Ce qui est terrible avec la souffrance des enfants, c’est qu’elle est tellement... totale. Se faire abandonner par sa mère dans ce train, c’était comme la mort. Ce cri de la fillette, c’était le cri d’une personne qui allait tout perdre.

Des mois plus tard, j’ai revu la petite fille dans ce train. J’ai eu de la misère à la reconnaître. Elle dégageait maintenant un autre sentiment : le bonheur. Elle était avec une classe qui faisait une sortie, tenait une pomme dans laquelle elle a croqué, et regardait ses amis avec un sourire à vous faire fondre.

J’imagine qu’elle avait fini par trouver ce dont elle avait besoin.